La Une du Monde sur Bobigny

Politique,Société

Que penser du traitement médiatique de la manifestation de Bobigny ?

15 Fév , 2017  

« Bobigny : un risque d’embrasement des banlieues est-il à craindre ? », RTL. « Banlieues : face aux incidents, le gouvernement appelle au calme », Le Parisien. Après la manifestation en soutien à Théo L., jeune d’Aulnay-sous-Bois agressé par des policiers le 2 Février, les médias semblent uniquement traiter l’affaire à travers un prisme : le risque d’un soulèvement de la « banlieue », la peur d’un « deuxième 2005 ». Que nous révèle cette lecture réductrice de l’événement ? Comment lire le traitement médiatique de « l’affaire Théo » depuis ses débuts ?

Une affaire problématique depuis ses débuts

Car « l’affaire Théo » interpelle par son traitement médiatique depuis le début. Tout d’abord, certains médias ont tendu à réduire les violences terribles qu’a subi le jeune homme. On a entendu parler d’ « interpellation musclée » comme dans cette brève du Figaro, ou RTL dans cet article dejà cité plus haut (qui de plus n’est pas un article « à chaud »). Comment qualifier d’ « interpellation musclée » un acte de cette nature ? On brandira la présomption d’innocence, on dira qu’il ne faut pas le condamner à l’avance. Mais parler d’ « interpellation musclée », ce n’est pas respecter la présomption d’innocence, c’est prendre position. C’est dire que cet acte était une interpellation qui a eu quelques dommages collatéraux, des broutilles. C’est interpréter les faits.

Ce drame a néanmoins bénéficié d’un traitement et d’une mise en lumière plus favorable que celui d’Adama Traoré par exemple, comme le montre la visite de François Hollande – véritable coup médiatique – à la victime. Les raisons sont simples : la victime est encore vivante et peut donc raconter l’interpellation, donner sa version des faits, bref faire entendre sa voix. Et puis, c’est un « garçon sans histoire », formule que l’on retrouve chez Europe 1 par exemple. Là encore, cet argument pour mettre en valeur la crédibilité de sa parole pose problème.

Pourquoi la parole de quelqu’un avec des antécédents judiciaires aurait moins de valeur ? Quelqu’un qui a des antécédents est un citoyen au même titre que tout le monde, et mérite que sa parole soit considérée comme telle. D’autant plus que cette inégalité de traitement, c’est l’une des causes des tensions entre police et population dans certains quartiers : ceux qui ont des antécédents judiciaires n’ont pas l’impression d’avoir les mêmes droits que les autres.

En effet, les personnes ayant déjà eu affaire avec la police sont sur-contrôlées par la police, et le contrôle n’a plus rien d’un contrôle, tout d’une confrontation. Comme le dit le rappeur originaire de Rosny Joe Lucazz dans son morceau « J’Fais Rire La Famille » : « Ils m’demandent mes papiers en m’appelant par mon nom / Trop cons donc trop d’flics trop d’contrôles ». Ôter toute crédibilité à la parole des « repris de justice » c’est donc ôter ce pan central du débat qu’il y a à mener sur les rapports entre police et populations, à savoir ce glissement qui s’opère souvent entre le contrôle d’identité et l’affrontement.

Fantasmer la « banlieue »

Les médias ont donc dès le début de l’affaire témoigné d’un double problème : la banalisation d’une agression par un choix de termes non-neutres, et la confiscation de la parole par ceux qui « n’ont pas d’histoire ». A ces deux marginalisations, s’ajoute, après Bobigny, celle de la « banlieue ». Le terme en lui-même montre qu’on est dans le cadre d’un fantasme médiatique.

La banlieue est un construit sociale, une représentation : ce sont toutes les peurs de la société française qui se cachent derrière ce terme, à savoir celles d’une jeunesse de couleur précarisée. Quand on parle de « la banlieue » ou « des banlieues », on n’imagine pas une mère de famille, ou une habitant de Levallois. On n’imagine pas les lieux branchés de Montreuil, de plus en plus prisés par la hype parisienne. On imagine la violence, on imagine des jeunes de couleur.

La Une du Monde sur Bobigny

La Une du Monde sur Bobigny

À ce titre, la « Une » du Monde daté du mardi 14 février sur la manifestation de Bobigny est particulièrement marquante. Sur la photographie qui occupe le centre de la première page, quatre jeunes de couleur en train de manifester. Sans doute que le quotidien disposait d’images avec des blancs (on en aperçoit à l’arrière-plan de l’image), ou des adultes (comme le rappeur Sofiane âgé de 32 ans et présent à la manifestation).

Mais ce n’est pas ça la banlieue. La banlieue, ce sont toutes ses peurs, concentrées sur cette image. La légende est sans appel : « Venus de plusieurs banlieues de Paris, ces jeunes demandent justice […] ». Peu importe d’où précisément viennent ces jeunes : un seul mot compte, car il éveille tout un imaginaire, banlieue. Ce que cette « une » reflète, ce ne sont pas les violences – bien réelles – qui ont eu lieu Bobigny. C’est la peur et le rejet violent par la société de ces jeunes.

Bobigny : L’imaginaire de la guerre civile

Forme d’origine a posteriori de cette peur bien plus ancienne (la connotation négative du terme « banlieue » remonte à bien avant les années 2000), les émeutes de 2005 ressurgissent. Le Monde ajoute en effet, en sous-titre : « François Hollande et Bernard Cazeneuve, inquiets d’un embrasement des banlieues semblable à 2005, jouent l’apaisement. » La peur de 2005 est agitée ; on donne à la mobilisation sociale une dimension inquiétante. Une manifestation qui a eu de violents débordements – tout comme certaines manifestations contre la Loi Travail – perd toute dimension revendicative, pour prendre le simple visage de la peur.

Si les violences pendant les manifestations contre la Loi Travail avaient été mises en valeur par les médias comme Le Monde, d’ailleurs de manière très contestable, jamais on avait oublié contre quoi étaient ces manifestations. Ici, Le Monde titre : « Pourquoi la manifestation de Bobigny a dégénéré ». Pas de trace de Théo, dont le nom est seulement cité en sous-titre, tout comme la question des violences policières.

La peur qui est entretenue de manière implicite, c’est celle d’une guerre civile, peur qui est explicitée par le Front National : « Les banlieues sont devenues des réserves de guerre civile », déclare Gilbert Collard sur Public Sénat et Sud Radio. De même, Marion Maréchal-Le Pen retweete une vidéo d’un jeune criant « Allahu Akbar ». Tous les fantasmes se cristallisent dans ce geste anodin : les banlieues seraient le bastion des islamistes, tout le monde y serait radicalisé, et la guerre qui guetterait serait une guerre de civilisation.

Soit, Benoît Hamon a vivement critiqué cette instrumentalisation des manifestations par le FN. Mais il faut aller plus loin : le FN ne fait que prolonger l’orientation prise par les médias ces deux derniers jours. Cette position, c’est de dire que quelque chose de grave peut arriver, risque d’arriver. L’effet est double.

Tout d’abord, c’est chercher à empêcher que cette chose grave arrive, et donc stopper la mobilisation contre les violences policières, mobilisation assimilée à une proto-guerre civile. Ensuite, c’est faire oublier que le but de cette mobilisation n’était pas de dire que quelque chose de grave pouvait arriver mais de dire que quelque chose de grave était arrivé. Autrement dit, c’est cacher l’enjeu social majeur qu’exprime cette manifestation derrière la crainte sécuritaire. Brandir les violences potentielles, c’est chercher à effacer les violences policières, qui elles ont déjà eu lieu, non pas potentielles, mais bien trop réelles.

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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