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Culture / Divertissement,Société

Comment la télévision réussit-elle à faire de ses audiences un feuilleton ?

19 Sep , 2016  

Depuis la rentrée, on ne parle que de ça : l’arrivée de Yann Barthès sur TMC, avec sa nouvelle émission « Quotidien ». Les articles pleuvent. Le présentateur fait la couverture des Inrocks. En face, Cyril Hanouna et son « Touche pas à mon poste » semblent enfin avoir un rival de taille et les audiences du nouveau « Petit Journal » s’effondrent. Alors, qui l’emportera entre Hanouna et Barthès dans la « guerre » de l’access prime-time (la case horaire précédant le prime-time c’est-à-dire l’émission-phare de 21 heures) ? Chaque jour, les audiences sont scrutées. Qui va doubler qui ? Qui va être le plus regardé ? Jamais la télévision n’a été autant l’objet de son propre feuilleton. Ce qui nous coupe le souffle, tous les jours, ce n’est plus ce qu’il se passe dans la télé, mais comment se passe la télé.

Les audiences, nouveau cœur d’attention du public

Ce phénomène n’est pas nouveau, mais tend à s’amplifier. Les audiences ne sont plus l’affaire des professionnels désormais. Pourtant, quand en 1985, le système Médiamat, (qui devint celui de l’Audimat en 1989) créé par l’entreprise Médiamétrie, c’était pour satisfaire les professionnels qui cherchaient un moyen d’évaluer le nombre d’auditeurs. Au cœur des rapports entre annonceurs et médias, les audiences étaient avant tout une affaire financière et de marketing, qui est apparue en même temps que l’émergence de grandes radios privées. Annonceurs, chaînes de télévision et stations de radio sont d’ailleurs les actionnaires de Médiamétrie. Bref, il s’agissait d’une indication interne au monde des médias, que les acteurs de ce petit univers scrutaient.

Aujourd’hui, ce n’est plus seulement le regard des professionnels qui s’abat sur les audiences, lorsque celles-ci sont publiées, aux alentours de 9 heures du matin. Le regard du public se tourne vers elles, avide de savoir les résultats. Les chaînes informent par conséquent sur leurs audiences, à travers des communiqués. Ce qui apparaissait avant comme un élément de cuisine interne est désormais sous le feu des projecteurs. Le spectateur ou l’auditeur ne ressent aucun « rejet » à ce qu’on lui révèle que l’objectif des médias privés est souvent davantage d’être écouté par le plus grand nombre dans un but de rentabilité, que de faire un contenu de qualité.

C’est ainsi que Bruno Guillon, qui fut par la suite accusé de chercher à truquer les audiences avec ces propos, peut déclarer sans soucis dans son émission sur Fun Radio : « Vous voulez nous rendre service ? Vous pouvez écouter NRJ mais quand [Médiamétrie] vous appelle, dites que vous écoutez Fun Radio. » Il assume ici parfaitement le fait (même sur le ton de l’humour) que ce qu’il cherche est des bons résultats aux sondages Médiamétrie, plutôt que plaire en proposant une émission réussie. En effet, il sait que l’auditeur est complice avec lui : l’auditeur sait que pour l’animateur, avoir de bonnes audiences est synonyme de satisfaction des annonceurs, et donc de ses patrons qui maintiendront l’émission. Comme le disent les chroniqueurs de Bruno Guillon qui approuvent derrière lui : « C’est important ! »

Le rôle des « émissions médias ».

Cette sorte de coup de lumière sur les audiences est lié à leur mise en valeur par celles que l’on appelle les « émissions médias », des émissions méta-télévisuelles ou méta-radiophoniques qui commentent les nouveautés sur chaque média, leurs difficultés, leurs stratégies, etc. Ainsi, l’émission « Le Grand Direct des Médias » est diffusée tous les jours depuis près de dix ans sur Europe 1 en milieu de matinée pendant une heure ou une heure et demi. L’émission fait (justement) de très bonnes audiences, signe d’un attrait du grand public pour ces informations.

A la fois signe et facteur de ce succès, l’émission « Touche pas à mon poste ! » sur C8, regardée par plus d’un million de téléspectateurs chaque jour, fait des infos médias le cœur de son énorme show. En effet, ces informations plus « légères », sont plus aptes au divertissement que celles de la « vraie vie », trop sérieuses. Avec les chiffres d’audience, Cyril Hanouna réussit à créer le rire, le suspense, le débat enflammé.

Ceci est possible grâce à la feuilletonnisation opérée par les émissions sur les médias au sujet des audiences. Si l’on prend justement la supposée rivalité entre Yann Barthès et Cyril Hanouna au cœur du dernier feuilleton méta-médiatique en cours, on voit bien comment celle-ci est mise en scène par les médias eux-mêmes. Avant même le début de l’émission de Yann Barthès, le duel était annoncé, et les deux hommes étaient interviewés au sujet l’un de l’autre. Après la première de l’émission de Yann Barthès, les audiences sont commentées sur différents sites médias (jeanmarcmorandini.com, ozap.com, toutelatele.com,…), véritable événement de la journée. Le lendemain les articles se multiplient sur ces sites spécialisés mais aussi sur les sites généralistes, voyant sans doute dans ce genre d’articles un moyen d’avoir du « clic ».

Et quand on regarde les titres de ces articles, on voit que dès la première semaine de « Quotidien », alors que le parallèle entre les deux émissions ne pouvait être fait que depuis quelques jours voire quelques heures, le feuilleton s’organise ; le suspense est créé. Ainsi, Le Point annonce clairement la couleur : « Yann Barthès – Cyril Hanouna : qui gagnera le match ? ». L’intention est claire. Créer le feuilleton qui rythmera la vie des téléspectateurs pendant les prochaines semaines.

Un drôle de feuilleton

Le feuilleton se retrouve dès lors hors de la télé. Le feuilleton est au sujet de la télé. On ne regarde plus la télé, mais ses audiences. On connaît tous l’émission de Sophia Aram sur France 2 diffusée en 2013, mais non pas parce qu’on la regardait, mais parce qu’on sait qu’elle faisait une audience exceptionnellement faible (autour de 3%). Le phénomène est bien sûr surtout observable en télévisions car les audiences sont quotidiennes, contrairement à la radio où les audiences sont calculées par vagues, au rythme de quatre vagues par an.

Dès lors, la mise en abîme de la télé devient étourdissante : la télé, voyant que le feuilleton qui attire c’est maintenant l’audience, se met à parler elle-même de sa propre audience. La télé parle de ses audiences pour faire de l’audience. L’ensemble devient d’autant plus vertigineux quand l’émission chargée de commenter la guerre des audiences est elle-même au cœur de cette guerre comme c’est le cas dans « Touche pas à mon Poste ! ».

Les spectateurs et auditeurs quant à eux semblent devenus accros à cet étrange feuilleton. On ne parle plus tant de la qualité d’une émission que de son succès. La télévision est vue comme un immense jeu de pari : qui va être très regardé ? Qui va être le plus regardé des deux ? Qui va être déprogrammé ? Aucune de ces questions n’est très grave : on reste dans une forme de légèreté, où les mots de « guerre » ou de « bataille » (« la guerre de l’access » par exemple) perdent toute signification pesante.

La force de « Touche pas à mon poste ! » est sans doute d’ailleurs d’avoir compris cet aspect ludique (« La télé c’est que de la télé ! » clame son slogan), en posant souvent des questions du type « A votre avis, ça va marcher cette émission ? ». Deux dangers planent néanmoins. Le premier est le suivant : que le spectateur délaisse la télévision pour le feuilleton méta-télévisuel. Le second est sans doute plus imminent: que les notions de qualité et de quantité fusionnent tout à fait dans les médias, aux yeux du public comme des professionnels. Le plus regardé, c’est le meilleur.

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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