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Musique

Teddy The Beer : qui est l’artiste que les fameux « tops » de 2016 ont négligé ?

3 Jan , 2017  

Décembre : le moment pour fêter le jour de l’An, pour passer des moments en famille, pour regarder la neige tomber dehors, pour trouver le réconfort bien mérité prêt du feu. Oui mais voilà, décembre pour les fans de musique n’est pas une période de tout repos. Au contraire, c’est une période d’hyperactivité. En effet, c’est en cette période que sortent tous les « tops » musicaux de l’année 2016 : les 50 meilleurs titres raps US, les 20 meilleurs albums électro, les 100 albums de l’année tous styles confondus,… Chaque site, voire chaque internaute y va de son top. Autant dire que pour les amateurs, c’est beaucoup de travail : tant de musiques qu’ils n’avaient pas eu le temps d’écouter pendant l’année à rattraper ! Bref, décembre peut vite tourner au burn-out pour les mélomanes.

C’est pourquoi chez Juste1Question on a décidé de vous épargner notre top : sur le net, il y a trop de tops ; dans les tops il y a trop d’oublis. Alors pour conclure cette année musicale et commencer 2017, on voulait simplement vous présenter un artiste que les « tops 2016 » ont trop oublié, notamment ceux concernant le rap français. Et avec lui, on voudrait dire : « F**K leurs tops 2016 ! »

Teddy The Beer, ours ou loup ?

Vous l’avez compris, on vous parle de Teddy The Beer. Le rappeur originaire de région parisienne et actuellement basé à Montréal trace sa route depuis quelques années dans le rap, mais son dernier EP, « Le loup et le téléphone » est sans aucun doute le plus abouti artistiquement, le plus totalement et minutieusement maîtrisé. Si sur Juste1question cette année on a beaucoup parlé du renouveau de la scène rap de Bruxelles avec des artistes comme Shay ou Les Alchimistes, parlons donc plutôt en cette fin d’année d’un autre pan de la scène rap francophone, sans aucun doute tout aussi intéressant et moins exposé.

Dès la pochette, l’EP interpelle. Il se présente comme « un film » de Teddy The Beer. Pourtant, après vérification, l’oeuvre est bien un album de musique, et ne se trouve dans aucun cinéma (même si les trois clips qui sont sortis lui donnent une dimension visuelle). Autre élément qui surprend : le masque de loup qu’aborde l’artiste, masque qu’il porte assez souvent dans ses différents visuels. L’occasion de se rappeler que Teddy The Beer n’est pas un « Teddy Bear » (un ourson en peluche), mais une version un peu moins tendre, un peu plus « beer » : un loup déchaîné et énergique, criant cette identité sous forme de gimmick (« Loup ! ») dans ses morceaux. Ce masque, c’est ce qui lui permet de créer un personnage (Teddy) qu’il incarne dans ses albums, sorte de double fictif du rappeur. Comme pour créer une distance entre son « personnage » de rappeur, et sa réelle individualité, qu’il cache – ou du moins altère – derrière ce masque.

Après avoir découvert cette étrange affiche de film, on s’installe, et la séance commence. On comprend alors qu’on a bien affaire à un film. L’album est divisé en six chapitres, qui forment une histoire : Teddy rencontre une fille en soirée ; le lendemain matin, il a perdu son téléphone où la fille en question lui a laissé un message ; il finit par le retrouver et ainsi retrouver la fameuse fille. Le fil rouge de l’album, c’est donc ce téléphone, présent dans le titre même de l’album, ou encore sur la pochette.

Teddy The Beer, rappeur ou cinéaste ?

Mais la dimension cinématographique de l’EP, ce n’est pas seulement d’avoir une histoire développée tout au long de l’album. C’est aussi tout un travail sur les textures sonores. Ainsi, si le fil rouge narratif de l’album c’est le téléphone, d’un point de vue sonore, cela se reflète par des bruits de téléphone, des bips, des messages sur le répondeur de Teddy, notamment dans le chapitre 2 intitulé (assez explicitement) « J’ai perdu mon téléphone ».

Teddy va même jusqu’à prendre des extraits de vieux film, créant un effet « rétro », comme au début de son featuring avec l’excellent Prince Waly intitulé « Emmanuelle V ». A travers tout ce bricolage sonore, tout ce collage, Teddy The Beer crée donc bien plus qu’un simple récit, il crée une œuvre, où les textures sonores, les bruitages, les extraits de films, obligent l’auditeur à créer son propre film. Sans tomber dans un exercice de style qui serait un peu pénible, Teddy réussit ainsi le pari de réaliser un film auditif.

L’histoire simple et assez banale, qui pourrait arriver dans la vie quotidienne, est rendue passionnante par la mise en musique. Quand un rebondissement arrive, la musique s’altère ; la musique et l’histoire ne font qu’une. Ainsi, quand Teddy est « foncedé », l’excellente instrumentale du chapitre 1 ralentit. La musique ici n’est donc pas simple bande-originale. Ce n’est pas un accompagnement. La musique, c’est la chaire même du film.

Au final, on se retrouve avec un « EP-concept » très intéressant, et innovant. Et en même temps, cette volonté d’innover, s’accompagne d’un côté assez old-school. À l’heure de l’apogée du rap à punchline laissant très peu de place au récit, faire un morceau racontant une histoire, est déjà un peu rétro. Autant dire que développer le story-telling sur tout un album-film relève d’un concept tout aussi moderne que rétro. C’est toute cette tension qui structure l’univers de Teddy The Beer : un style aussi old-school qu’ancré dans son époque.

Teddy The Beer, old-school ou moderne ?

En effet, le flow de Teddy, dans des morceaux comme Emmanuelle V, peut paraître référencé au rap français des années 90. Teddy l’avoue dans le tube de l’album « B.DM.E (Bien dans Mon Epoque) » qui cumule près de 15 000 écoutes sur Soundcloud : « Je suis perdu quand ces jeunes rappeurs parlent ». Teddy pratique un rap que ne fonctionne pas avec le vocabulaire et les codes de la scène française actuelle dominante. Ici, il n’y a pas de recherche du trash, ni de la punchline, on est davantage dans une tradition du storry-telling.

Et pourtant, de ce même morceau, une vraie modernité se dégage de la production faite par Teddy lui-même, portée par des pianos très house. A l’image de Grems ou de #NTMY dont on vous parlait ici, Teddy n’hésite pas à mêler sonorités électroniques et rap. Tout l’album est porté par ce mélange de rap old-school et de modernité musicale. La production de « J’ai perdu mon téléphone » le montre à l’excellence : un sample de saxo un peu rétro, doublé d’épaisses basses au BPM lent, qui modernisent la production. De même, la production électronique et dansante du premier titre, aussi faite par Teddy, n’a rien de rétro, bien au contraire, elle est d’une modernité rafraîchissante, comme si les productions Teddy naviguaient entre les époques du hip-hop. Pendant quelques mesures de son très bon couplet sur « Gendikama », le lillois Pink Tee prend même un flow saccadé digne des Migos.

Finalement, un peu à la manière de Prince Waly, excellent featuring de l’album, sur son projet avec Myth Syzer, Teddy The Beer crée dans un mélange finement dosé, un rap qui puise autant dans le rap français des années 90 que dans les dernières productions. Celui qui résume ça le mieux, c’est Teddy lui-même sur « B.D.M.E » : «  Comme un Highlander ou une coupe afro / Je traverse le temps mais n’est jamais rétro ».

Son dernier freestyle, qu’on vous a mis en tête d’article le montre bien. Sur une instrumentale récente du producteur californien Falcons, Teddy livre une performance personnelle et traitant de son année avec humour (Je suis la tranche de foie gras / Sur le rap québécois). Sur ce titre, Teddy, sans doute car il est hors du carcan de son album concept, se dévoile davantage et fait mouche avec une plume détendue, piquante, et jouissive. Bref, l’intemporel Teddy The Beer est bien dans son époque.

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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