16028701725_5d9f16dbdc_b

Musique

Spleen urbain et quotidien : les rappeurs français sont-ils déprimés ?

8 Fév , 2016  

Ces derniers temps, le rap français n’a pas le moral. La rue n’est plus le mythe pour lequel Booba était prêt à mourir dans Tombé pour elle. Elle n’est pas non plus celle que l’on dénonce avec rage comme le lieu de l’injustice sociale. Non, les rappeurs français s’ennuient dans la rue simplement. C’est le lieu où ils se perdent tous les jours dans une atmosphère pesante et lente. Il n’y a rien de glorieux dans cette mélancolie, elle n’est pas belle. C’est la mélancolie de tous les jours, pesante et répétitive. La ville devient alors un lieu d’enfermement, où l’on tourne en rond. PNL, Guizmo, mais aussi la MZ sont les meilleurs représentants de ce rap mélancolique qui perçoit la ville comme le lieu de l’ennui. La mélancolie se serait-elle emparée de la ville dans le rap français ?

S’ennuyer en ville                                                                                photo-1422748557294-77748f97ede1

L’ennui dans la ville, tous les jours. C’est comme cela que l’on pourrait résumer l’ambiance du dernier album du duo PNL, Le monde Chico, sans doute l’album de rap français majeur l’année 2015, et celui qui incarne le mieux la lente dépression du rap français. Leur mélancolie, planante, soulignée par les nappes sonores de leurs productions lentes et minimalistes, ainsi que l’utilisation permanente de l’autotune créant des mélodies rêveuses, se répand tout au long de l’album. Dès le premier morceau, on est placé dans cet univers clos et urbain, dans Le monde ou rien : « J’suis dans ma bulle / le shit bulle » chante Ademo. On le voit bien, la mélancolie est de mise dans l’album. Ce n’est pas une mélancolie contre laquelle on se rebelle, ce n’est pas une tristesse tragique et lyrique. La ville est l’endroit où on s’ennuie : « J’veux pas de cette vie banale », dit le binôme avec résignation dans Sur Paname, titre évoquant à merveille ce spleen urbain que nous décrivons.

La ville est un monde où on tourne en rond, seul. C’est un lieu où l’on se referme sur soi-même. Le dernier clip de PNL, Tempête, utilise un symbole de cette solitude urbaine : la chaise. Cette chaise, c’est celle sur laquelle le petit vendeur de drogue est assis et passe sa journée à s’ennuyer. Vendre de la drogue n’a rien de glorieux, et rien de honteux dans l’univers de PNL. Vendre de la drogue, c’est juste s’ennuyer seul, tous les jours, et laisser le temps passer. « Lundi j’vends, mardi j’vends, mercredi j’vends, jeudi pénurie, jeudi soir j’vais ché-cher, vendredi j’vends. » disent-ils dans J’vends. Vendre de la drogue, c’est simplement attendre que la journée passe, seul, sur sa chaise. « Je vis, je visser, j’m’ennuie » clame l’un de leurs plus beaux refrains, celui de Je vis, je visser, issu de leur premier album QLF. La vie est vécue comme une boucle qui ne cesserait de se ressembler, de se répéter. Quand Ademo répète d’un album à l’autre la même punchline (« Ce soir, j’fume un gros, gros teh / J’te-ma ton postérieur j’veux l’même en po-poster »), ce n’est pas seulement pour le plaisir, tout à fait compréhensible, de la répéter, c’est aussi une manière de faire ressentir ce sentiment de boucle à son auditeur. Les phrases et les mots reviennent inlassablement.

La ville devient le théâtre de cette mélancolie sans panache, sans éclat, qui reflète le quotidien morne. C’est un monde duquel on ne peut s’évader. On peut penser à l’album Dans ma ruche de Guizmo. Sorti avant celui de PNL, l’album du rappeur à la mélancolie communicative et au spleen salissant décrit un monde clos sur lui-même : la ruche. C’est une manière pour Guizmo de parler de son quartier, mais plus généralement de son monde. La ruche est une image paradoxale. C’est un lieu de solidarité, de vie, et de fourmillement. Mais c’est aussi un lieu clos, duquel on ne peut s’extraire. C’est bien de ça dont parle Guizmo dans son album : cette impossibilité qu’il a à sortir de ce lieu de stagnation qu’est la ville. Pour PNL c’est une chaise, pour Guizmo c’est la ruche. Dans tous les cas c’est une impasse : l’album du rappeur parisien commence par ce constat dans le morceau Dans 10 ans : dans 10 ans, il en sera toujours au même point. A peine l’album est commencé qu’il est déjà fini : on sait qu’il n’avancera pas.

La rue n’est donc plus un lieu glorieux, mythifié. C’est un lieu de stagnation, un lieu où l’on est parce qu’on ne peut pas être ailleurs. Un lieu où l’on est Enfermé dehors, comme le dit la MZ, trio parisien prometteur dans ce morceau de 2014. La rue ne s’oppose plus à l’intérieur : c’est au contraire là qu’on est enfermé. De cette prison naît cette mélancolie irrémédiable qui semble faire basculer le rap français dans une lente dépression. La nuit tombe sur le rap français, et ne semble pas prête de se dissiper.

Le rap français dans l’obscurité ?                               photo-1447703693928-9cd89c8d3ac5                        

Petit à petit, l’obscurité gagne le rap français. La rue et la ville deviennent des labyrinthes où l’on se perd, où l’on s’isole, et petit à petit, les couleurs se font grises. Même les têtes d’affiches de la scène rap prennent ce virage : après le coloré D.U.C, Booba a sorti Nero nemesis, album sombre et rempli d’ombres inquiétantes, à l’image de l’évocation de la ville la nuit que fait son réalisateur Chris Macari dans le clip 92i veryon. La nuit est le lieu où l’on se perd définitivement dans sa mélancolie. C’est là où le temps s’arrête. Le titre de la mixtape de Jorrdee La 25ème heure reflète cette attirance du rap pour la nuit, une nuit qui serait en quelque sorte le temps en trop.

Mais encore une fois ici, la nuit n’a rien de superbe. Ce n’est pas un moment qui regorge de mystères et de secrets. C’est un moment où l’on s’ennuie, où on ne trouve pas le sommeil. Ademo de PNL s’exclame dans Porte de Mesrine : « La nuit porte conseil. Ah non pas du tout, la nuit nique sa mère ! ». L’instrumentale se suspend dans un des rares moments de rage brute de l’album. La nuit, c’est là où l’on se perd encore plus. La colère d’Ademo à cet instant précis de la chanson est comme un cri de rébellion, puis le spleen revient inlassablement, joué par une trompette samplée qui tourne en boucle, obsédante.

Dans le titre Dans ma ruche, toujours extrait de l’album du même nom, Guizmo déclare « Moi j’suis posé dans ma ruche et ça bouge pas. Banquisé, alcoolisé, au milieu de nul part. Normal, normal, j’dors pas et puis c’est tout, comme d’hab. ». La nuit, c’est là où on se perd, là où on ne dort pas. C’est donc bien le moment par excellence de cette mélancolie solitaire que nous décrivons, où l’on ne peut sortir de la ruche. Le jour se couche sur le rap français.

S’évader de la ville et du spleen est-il possible ? photo-1414776714796-38f4edcc6562

Face à cette mélancolie obscure, nocturne, et impitoyable qu’est celle du spleen du quotidien, la seule solution semble l’évasion. L’album de PNL regorge de titres qui évoquent une évasion possible à ce quotidien lourd et répétitif, qui ne cesse de tourner en rond. Mexico en est un exemple, mais surtout le dernier titre est une ouverture possible : Dans la soucoupe. Pour fuir le quotidien banal de la ville, la seule solution est de décoller, de rêver. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’avant-dernier titre de l’album de Guizmo est également une opportunité d’évasion : chanté en duo avec Amadou et Mariam, il surprend l’auditeur et lui propose un instant de quitter l’univers âpre et renfermé dans lequel il venait de rentrer. De même, le titre Loin d’ici de la MZ, titre très pop et chanté, permet un instant de quitter le quotidien mélancolique de la ville.

Mais très vite, le quotidien reprend. Un interlude mélancolique succède ainsi à la parenthèse rêveuse du groupe parisien. Dans un dialogue mis en scène, l’entourage de la MZ traîne dans la rue, et parle de sa mélancolie. « Ca parle même pas, tout le monde il est dans ses problèmes. » déclare l’un d’eux. Le voyage est un rêve illusoire. PNL restera mélancolique, Guizmo restera dans sa ruche, la MZ restera Dans le Bendo à boire et fumer, pour citer le titre d’un des singles de leur excellent album passé inaperçu cette année. La routine restera là, implacable, terrifiante dans sa médiocrité.

Alors le rap français est-il en dépression ? Répondre oui serait bien sûr se voiler la face : les rappeurs qui marchent le mieux ces derniers temps (MHD ou Jul) sont festifs et renvoient à une conception festive de la ville. Mais en face d’eux, le rap semble plongé dans l’obscurité, PNL semble avoir changé son rapport à la ville qui apparaît comme le symbole de l’ennui. Jorrdee, dans Là regarde et remercie Dieu résume bien cette mélancolie terrifiante : « Et on roule roule roule / Et les tours qui défilent / Où qu’elles soient me rappellent ma ville / Faudrait que j’me casse d’ici. ». Tout se ressemble et l’on s’ennuie. Même dans un album comme celui de la MZ qui apparaît comme plus joyeux que celui de PNL ou Guizmo, on retrouve ce constat terrible bien que discret de Jok’air : « Le Diable autour d’nous tourne et les fantômes me hantent / J’suis dans le bendo, qu’il neige ou qu’il vente. » La rue est le lieu où l’on s’ennuie et où l’on se retrouve seul face à ses craintes, et pourtant dont on ne peut pas sortir. Elle se fait allégorie de la vie : on s’y ennuie, mais que faire d’autre ?

Notez cet article !
Nombre de vote : 1

Articles similaires :

Quels sont les 3 projets de rap français que vous avez (sans doute) né... Cette semaine dans le rap français, les sorties étaient nombreuses, et il y en avait pour tous les goûts, entre les projets de Gradur, Lucio Bukowsk...
Interview déjantée du groupe Deluxe Leur dernier album Stachelight est sorti il y a peu, le groupe Deluxe nous a accordé une interview pleine d'humour et de folie.Quelques adje...
Comment Hedonism de Cakes da Killa nous invite à nous épanouir dans le... Le premier album de Cakes da Killa, Hedonism, est sorti à la fin du mois d'Octobre, album dont l'artiste a fait la promotion le 4 novembre en showca...
Et si The Pirouettes étaient un groupe de rap ? En 2016, j'ai écouté essentiellement du rap français et The Pirouettes. Au départ, j'étais un peu surpris du mélange. Puis petit à petit, une questi...
Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

Poster un Commentaire

2 Commentaires sur "Spleen urbain et quotidien : les rappeurs français sont-ils déprimés ?"

Me notifier quand
avatar

Trier par:   Plus récent | Plus ancien | Les plus votés
shaacki
Invité
shaacki
1 année 6 mois plus tôt

« le shit pue » en fait ils disent pas le shit pue mais le shit bulle, cela signifie que le shit est de bonne qualité et c’est une antanaclasse avec j’suis dans ma bulle

wpDiscuz