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Culture / Divertissement,Musique

Pourquoi est-il grand temps que Shay sorte son album ?

26 Sep , 2016  

Depuis son single « Cruella », en featuring avec Booba, sorti en 2011, Shay est sous les feux des projecteurs du rap français. Enfin, sous les feux des projecteurs… Ceux du public du moins, qui aujourd’hui fait cumuler les vues de ce clip imparable et impitoyable à près de quatre millions. Car les feux médiatiques, eux, ont été plus timides à s’embraser. Il aura fallu attendre la dernière étape de la lente ascension de Shay dans le rap français pour que les médias s’intéressent à elle : « PMW », son hit de cet été. Ainsi, Shay fit l’objet de (brefs) papiers dans Direct Matin, GQ, ou encore Les Inrocks. Auparavant, il n’y avait eu aucun article sur Shay dans la presse généraliste.

Mais on a aussi pu remarquer une certaine timidité des sites de rap spécialisés autour de la rappeuse d’origine belge. Quand sur le site abcdrduson.com on recherche « Shay », on trouve un pauvre résultat. Sur « PMW », bien entendu. En face, si l’on recherche « Hamza », jeune talent du R&B belge présent sur le devant de la scène seulement depuis un an (alors que Shay l’est depuis cinq ans), on trouve onze résultats. Alors soit, Shay est aussi un peu responsable, avec son rythme de production pour le moins lent : neuf morceaux en six ans. Mais quand ces morceaux avoisinent souvent les trois millions de vues, comment expliquer ce silence ?

Parce que Shay fait un rap féministe qui dérange.

Sans doute parce qu’une femme qui rappe en France, en n’hésitant pas à jouer la carte de la provocation et des paroles crues, avec le flow percutant et ravageur qu’on lui connaît, ça dérange encore un peu non pas les rappeurs (qui sont nombreux à la soutenir), mais les médias.. Shay est pleinement maîtresse de son corps, et cherche à impressionner avec, à travers une culture du rap très influencée par les Etats-Unis, proche de celle de Booba, son mentor, qui repose sur des codes et sur l’entertainment. Shay pratique un rap féministe très courant là bas, très surprenant en France, où sans doute l’ombre de Diam’s, la dernière icône mainstream du rap féminin, plane encore. Ce féminisme consiste à s’approprier les codes des hommes, pour en faire les siens.

On peut citer plusieurs exemples chez Shay : alors que les rappeurs hommes adorent parler de leur sexe – toujours impressionnant – pour un oui ou pour un non ( Alkpote dans Voltaire déclame : « J’te baise même avec le zizi mou »), assimilant souvent leurs prouesses sexuelles à celle qu’ils font dans le rap, Shay n’a pas peur de dire dans « First Lady » : « Schneck mouillée ! J’viens tout baiser ! ».

De même, alors que les rappeurs se vantent souvent de leur nombreuses conquêtes féminines à l’image de Hache-P de la MZ, cassant le romantisme du morceau « Je suis un menteur » (« Par contre toi si tu m’trompes, j’te casse la gueule./ J’rigole, j’m’en bats les couilles, j’en serre une autre »), Shay aussi revendique l’infidélité à travers cette punchline de XCII : « Ils me traitent de chienne / Je ne suis pas très fidèle ».

Enfin, dernier thème récurent de ce rap souvent montré par les médias de manière simplificatrice comme un rap « viril », l’argent facile obtenu de manière illégal est présent dans presque tous les morceaux de Shay : citons le refrain de « Par Habitude » : « On veut l’argent facile car on a la vie dure. / Déchaîne les Enfers, tiens ta canicule. / On n’sévit plus par faim mais par habitude. / J’t’entends pas très bien, t’as le Glock dans la bouche, articule. »

Sexe, violence, délits, univers sombre, argent : Shay, à travers une réappropriation des codes d’un rap qu’on dira très grossièrement héritier des thèmes et codes historiques du « gangsta rap » au sens le plus large du terme, est dans une démarche féministe presque unique dans le rap féminin français (même si quelques unes de ses consœurs comme Moon’a se font aussi remarquer). C’est pour ça qu’on attend son album avec impatience. Parce que Shay peut apporter quelque chose de nouveau en France, qu’elle a déjà commencé à amener en faisant passer sur Skyrock une chanson intitulée « PMW », soit « Pussy Money Weed ».

Et ainsi, Shay fera sans doute un peu bouger les lignes. Non pas d’une entité indéfinissable nommée « rap », qui serait sexiste. Car pourquoi exclurait-on de l’objet d’étude « rap » toutes les rappeuses et tous les rappeurs féministes, toutes les rappeuses et tous les rappeurs qui travaillent sur le genre actuellement ? Mais faire bouger les lignes des commentaires sexistes qu’elle subit encore sur Youtube. Faire bouger les lignes des articles sexistes dont elle fait l’objet sur des sites très consultés, comme Booska-p qui dans son article sur « PMW » qualifie ses titres les plus violents de « testéronés », alors que dans son tube plus doux elle se vit en « femme libre et assumée ». Faire bouger les lignes des médias en général, et donc de la société, car c’est sans doute ici qu’est le cœur du sexisme, et non dans le « rap ».

Et pour cela, ce sera aussi le rôle des médias de soutenir Shay, à l’image de Christelle Oyiri de Noisey, auteure de son unique et excellente interview de 2014, une journaliste qui a dernièrement interviewé Mykki Blanco, figure de ce que l’on appelle de manière réductrice le rap « queer » américain, une journaliste qui a écrit un article intitulé « R&B Vendetta : la vengeance féminine dans le R&B », bref une journaliste qui a conscience d’enjeux que beaucoup ignorent encore trop. Donc maintenant, il faut que Shay vienne chambouler le rap game, car elle n’ignore pas ces enjeux centraux : elle les montre avec des mots qui percutent, au point d’encore en déranger certains qui pensaient ne jamais voir en France une rappeuse, qui aux Etats-Unis aurait été acceptée les bras ouverts par l’excellente Azaelia Banks ou l’hyper-médiatique Nicki Minaj. Il est grand temps que Shay sorte son album, et plus vite que ça.

Parce que ça fait trop longtemps qu’on attend.

Surtout que ça fait vraiment trop longtemps qu’on l’attend cet album. Depuis cinq ans, à chaque fois que Shay sort un morceau, on espère que l’album se prépare, mais la recrue du 92i disparaît à nouveau dans les brumes d’Internet. L’attente est insoutenable, et le moment semble être venu pour Shay de sortir son projet, surtout que son dernier single, véritable tube, semble lui avoir donné une nouvelle ampleur, permettant à la rappeuse de faire une tournée de showcases.

Shay a montré tellement de facettes différentes depuis ses débuts, et en même temps une identité vocale et une personnalité tellement reconnaissables, qu’on attend son album comme un incroyable feu d’artifices. Elle sait faire de l’egotrip à l’état pur sur des sonorités traps comme sur « XCII », des sons plus dansants comme le fameux « PMW », ou des sons presque engagés socialement comme l’excellent et obsédant « 1200 ». La rappeuse manie ces différentes palettes avec dextérité, le tout accompagné de clips toujours soignés.

Bref, notre impatience est intarissable. Shay semble mûre artistiquement pour ce grand pas. Alors cinq années de plus à attendre, ce serait un peu long. Au moment où elle a un buzz plus fort que jamais, ce serait le meilleur moment pour lancer sa promo, répondant à une réelle demande. Si « mille-deux euros ce n’est pas assez », des clips de-ci de-là non plus ! Preuve en est de l’excellent bootleg de tous ses titres fait par le très bon webzine Captchamag, qui compile les huit titres qui étaient sortis à l’époque, formant l’album dont tous les fans rêvent depuis longtemps.

Parce que le 92i se réveille.

Alors c’est le moment ! Et puis maintenant, être signé sur le label de Booba ou appartenir à sa « bande » ne signifie plus vivre dans son ombre. Preuve en est de Damso, qui en appartenant au label 92i Records a sorti un album prometteur et original. Loin d’apparaître comme un « sous-Booba », Damso a pu développer une identité propre. On peut donc espérer que Shay ne sera plus résumée à « Booba au féminin » comme beaucoup l’ont fait, mais qu’elle pourra développer son album propre, avec son charisme propre. Et l’artiste a bien assez de charisme pour vivre de sa propre lumière, avec des clips à l’esthétique aboutie et personnelle comme « 1200 » réalisé pourtant par Chris Macari, le bras droit de Booba, qui montre ici qu’il reste créatif et imaginatif.

Il y a quelques temps, Booba annonçait sur son Instagram – son principal outil de promotion – que l’album était « dans les tuyaux ». Espérons qu’il ne s’agisse pas de paroles en l’air, et que bientôt on pourra écouter le produit. Parce qu’on a attendu longtemps. Parce qu’une rappeuse française, qui lutte contre le slut bashing et qui, plus généralement donne un message féministe avec une détermination de guerrière, c’est rare. Parce que maintenant, sortir son album sur « 92i Records » n’est plus synonyme d’un rôle d’acolyte du Roi du game. En tous cas, une chose est sûre : quand Shay lancera sa promo, nous, on sera là, aux côtés du Jolie Garce Gang.

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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