Rokhaya Diallo

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Rokhaya Diallo chez Hanouna : audace ou erreur ?

14 Sep , 2017  

Cette année, « Touche pas à mon poste », le fameux talk-show controversé de C8 mené par Cyril Hanouna fait peau neuve. Objectif : apporter plus de fond à l’émission, plus de tenue, et ainsi éviter les fameux dérapages tant décriés. Pour cela, l’animateur s’est entouré de journalistes médias, comme Guillaume Genton, et de personnalités reconnues pour leur sérieux, à la fois par le public mais aussi – et peut-être surtout – par la fameuse « classe médiatique » fantasmée par l’animateur qui durant deux ans aurait critiqué son émission. Ainsi, Rachid Arab, ancien membre du CSA, rejoint le talkshow.

Parmi la série de nouveaux visages dans l’émission, un surprend particulièrement : celui de Rokhaya Diallo. Pour dresser son portrait rapidement, la journaliste et militante est l’une de celles qui a mis en lumière en France des engagements comme le féminisme intersectionnel, l’afro-féminisme, ou le féminisme décolonial. Elle défend une pensée du féminisme qui repose sur la reconnaissance de la diversité des dominations, des oppressions.

Autrement dit, une femme noire et musulmane subit une diversité d’oppression, dont aucune ne doit être hiérarchisée par rapport à une autre. Cette forme du féminisme cherche donc à dénoncer les différentes oppressions en même temps, dans une motivation intersectionnelle, de convergence des luttes, et critique un féminisme « blanc » qui pourrait oublier les autres formes d’oppressions. Ainsi, une féministe qui critiquerait le port du voile violemment serait critiquable, car elle contribuerait à l’oppression islamophobe, sous-couverte du féminisme.

Cette figure médiatique a défendu ces idées avec courage dans un paysage médiatique français encore frileux face à ce féminisme qui met en valeur des principes qui font encore peur en France aujourd’hui comme la communauté, et au contraire rejette des principes bien français, comme une forme d’application de la laïcité qui inciterait à l’oppression des communautés religieuses notamment musulmanes, ou encore un universalisme qui serait en réalité un leurre cachant une vision ethnocentré du monde.

Bref, Rokhaya Diallo est une intellectuelle clivante, à la pointe de la pensée féministe moderne, et qu’on imagine davantage chez Médiapart ou LCP, deux médias avec lesquels elle a collaboré dans les années 2010. Son arrivée surprend, et choque. Cette femme de conviction aurait-elle vendu son âme au diable en participant au talk-show de Cyril Hanouna ? Aurait-elle accepté de faire des concessions trop importantes en échange d’une meilleure visibilité médiatique ?

Visibilité médiatique ou intransigeance face au système ? Un dilemme classique.

Rokhaya Diallo

                             Rokhaya Diallo

En réalité, le dilemme posé est assez classique : jusqu’où doit-on rentrer dans les rouages d’un système médiatique que l’on considère comme détenteur d’une idéologie qu’il masque (capitaliste, conservatrice, sexiste, raciste) pour rendre ses idées visibles ? Chacun fixe sa ligne rouge, en fonction de ses idées, de manière arbitraire. Ainsi, pour Philippe Poutou, candidat du NPA à la présidentielle, aller chez Laurent Ruquier deux fois est acceptable, mais aller dans l’émission de l’éditorialiste d’extrême-droite Eric Zemmour sur Paris Première ne l’est pas. On le voit bien : le choix est arbitraire et relève de la concession. Ruquier est pourtant celui qui a lancé Zemmour et s’est fait ainsi le transmetteur de son idéologie. Mais on peut imaginer que Poutou a fait une concession : Ruquier fait plus d’audience, et a des idées moins réactionnaires.

Pour Raquel Garrido, de la France Insoumise, cela ira jusqu’à être chroniqueuse chez Ardisson. Son choix sera critiqué : elle aurait placé sa ligne rouge trop loin. Néanmoins, on le voit bien : si l’on refuse la concession au système médiatique, impossible d’avoir la moindre visibilité en dehors des médias dits « alternatifs » (comprendre ceux qui n’appartiennent pas à un grand groupe). Entre la visibilité et l’intransigeance, le dilemme est donc classique.

Mais pourquoi s’étonner que Rokhaya Diallo fasse le choix de la visibilité, elle qui justement se fixe comme mission de vulgariser des idées encore réservées aux « intellos », comme le montre la mécompréhension du grand public autour de la polémique entourant le festival afro-féministe Nyansapo il y a quelques mois à Paris ? Rokhaya Diallo a déjà accepté de débattre avec Eric Zemmour, Alain Filkenkraut, ou Pascal Praud, autant de représentants emblématiques de ces journalistes et éditorialistes réactionnaires présents depuis des années sur le petit écran et régulièrement pointés du doigt dans des affaires de sexisme, islamophobie, ou de racisme.

La spécificité de « Touche Pas à Mon Poste »

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Alors qu’est-ce qui fait que la présence de Rokhaya Diallo dans « Touche Pas à Mon Poste » est particulièrement critiquable ? Cyril Hanouna est-il plus réactionnaire qu’Eric Zemmour ? Sans doute pas. Si l’animateur, a de nombreuses fois dérapé dans son émission, il ne défend pas une idéologie structurée, même si cela ne l’empêche pas d’être dangereux souvent, et de transmettre des idées homophobes ou sexistes. Quelle est donc la spécificité de « Touche pas à Mon Poste » qui rend si choquant le fait d’être chroniqueuse dans l’émission ?

L’homophobie et le sexisme sous-jacents de l’émission ? Si « Touche Pas à Mon Poste » a bien une spécificité c’est celle-ci. L’homophobie et le sexisme y sont particulièrement proéminents. Les jeux de rôle entre Mathieu Delormeau et Cyril Hanouna, tout droits sortis de La Cage aux Folles – référence d’ailleurs évoquée par Hanouna pour justifier le fameux canular homophobe du printemps dernier, la manière dont les femmes sont présentées comme des proies par le « dragueur » de la bande, Jean-Michel Maire,… Ces dimensions sont indéniables. Néanmoins, encore une fois, elles sont présentes partout ailleurs. Ainsi, le clip transphobe de Florent Peyre sur TF1 avait soulevé un tollé en 2015, et France 2 en diffusant dans son 20 Heures un reportage sur les stages de « virilité » avait provoqué des réactions indignées. Personne ne boycotte le JT de France 2 pour son sexisme. Pointer du doigt « Touche pas à mon Poste », c’est bien ; ne pointer du doigt que « Touche pas à mon Poste » est dangereux, car il laisserait entendre que cette émission est la seule à être dangereuse sur les questions de genre et de sexualité ; la réalité est bien différente. En cela, venir dans TPMP pour Rokhaya Diallo n’est pas plus choquant qu’aller au 20 Heures.

2° Rokhaya Diallo n’est pas seulement invitée ; elle est chroniqueuse : Différence de taille avec ses précédents débats avec Filkenkraut ou Zemmour, Rokhaya Diallo ne sera pas ici simple invitée, elle sera chroniqueuse. Qu’est-ce que cela change dans les faits ? Soit, elle sera présente régulièrement. Mais si venir une fois ne pose pas de problème, il n’y a pas de raison que venir plusieurs fois en pose un. Soit, elle sera rémunérée par H20, la société de production de Cyril Hanouna. Mai il est difficile dans le monde d’aujourd’hui d’être rémunéré par quelqu’un qui partage nos idéaux, surtout lorsqu’on défend les minorités. En travaillant pour LCP en 2012, Rokhaya Diallo avait pour employeur l’Etat Français, dont elle ne cautionnait sans doute pas la politique migratoire.

3° « Touche pas à Mon Poste » est une émission de divertissement : Jusqu’ici, Rokhaya Diallo était associée au champ politique, même si elle a déjà participé à des émissions de divertissement. Difficile d’imaginer la place qu’elle pourra prendre dans le show d’Hanouna cette année, celui-là même qui refuse systématiquement de parler politique dans son émission. Mais distinguer les émissions politiques des émissions de divertissement n’a pas de sens : on l’a vu, justement lors des dérapages d’Hanouna, les enjeux dits de « société » ne sont jamais loin dans le divertissement.

Lorsque la chroniqueuse Isabelle Morini-Bosc dit que Soraya, la jeune femme agressée sexuellement par Jean-Michel Maire, aurait eu un comportement choquant en portant plainte contre lui, elle se fait clairement porte-parole d’une idéologie. L’opinion publique se construit tout autant dans « Touche Pas à Mon Poste » que dans « L’Emission Politique » de France 2. La présence de Rokhaya Diallo fait donc sens ; elle avance simplement à visage découvert.

Au final, il paraît donc étonnant que l’arrivée Rokhaya Diallo indigne et surprenne. La jeune femme, en arrivant dans l’émission, s’adressera au grand public, dans une émission très regardée, qui, en commentant la télé, commente aussi la société, l’ensemble de ses représentations, et de ses clichés – les débats sur la dimension islamophobe ou raciste des reportages de Bernard de la Villardière sur M6 sont ainsi fréquents dans « Touche Pas à Mon Poste ».

Evidemment, en acceptant le poste, Rokhaya Diallo fait des concessions face à son intrasigeance idéologique. Mais pour une habituée des médias, il est étonnant que ce procès lui soit fait seulement maintenant, et sur cette émission en particulier. Au point qu’on peut s’interroger : ce qui dérange dans sa présence, n’est-ce pas davantage la présence d’une intellectuelle dans une émission populaire que la présence d’une féministe dans une émission sexiste ? Et si, en intégrant « Touche Pas à Mon Poste » Rokhaya Diallo restait fidèle à son féminisme intersectionnel en faisant fi d’une forme de mépris de classe inconscient qui entoure l’émission ? Le débat reste ouvert.

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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