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Politique,Société

Rodrigo Duterte vs la justice internationale : « Oubliez les droits de l’homme, si je deviens président, ça va saigner »

4 Avr , 2018  

«  Oubliez les droits de l’homme, si je deviens président, ça va saigner » Le ton était donné par le candidat Rodrigo Duterte avant même son élection, en 2016.
Mercredi 14 Mars, Rodrigo Duterte, président des Philippines, annonce le retrait de son pays de la Cour Pénale internationale. Il était au cœur d’une examen préliminaire  de cette dernière ouvert en février. Cette enquête concerne la guerre contre la drogue menée dans le pays depuis la prise de fonction du chef d’État (en 2016) les policiers auraient tué plus de 4000 personne. Le président considère en effet que si le peuple soutient si le peuple soutient son action, il n’y a pas de raison que cette interdiction ait lieu d’être. Logique donc, de quitter la Cour Pénale internationale.
Qu’est ce que cela traduit de l’actuelle gouvernance mondiale ? Comment doit réagir la communauté internationale face à un pays où s’accumule les meurtres extra-judiciaires, avec un président qui avait promis de « jeter tant de corps dans la baie de Manille que les poissons seront obèses ».
Et cela  à l’heure  où, de l’autre côté de la planète, aux USA, Trump boude de nombreux accords bilatéraux passés.

Rodrigo Duterte en 2016 /DR

Rodrigo Duterte en 2016 /DR

Qui est Rodrigo Duterte ?

Candidat heureux du parti PDP- Laban (centre gauche),  il prend la tête des Philippines le 30 juin 2016. Sa hausse de popularité atteint très rapidement les 76%. « Rody » est un président au franc-parler et à la démagogie assumée. Souvent comparé à Donald Trump par les médias, il enchaîne les déclarations polémiques et sexistes. Il se revendique par exemple lui même « dictateur » et a affirmé qu’il se  passerait du Congrès s’il le fallait . Il a également  fait un doigt d’honneur à la France et au Royaume-Uni, plus largement à l’Union Européenne, geste agrémenté d’un charmant « fuck you ».
Seul côté « progressiste » :  il soutient le mariage homosexuel.

Trump et Duterte à Manille, le 13 novembre 2017 /DR

Trump et Duterte à Manille, le 13 novembre 2017 /DR

Une  dernière petite  punchline pour faire le tour du personnage : « Hitler a massacré trois millions de Juifs. Bon, il y a trois millions de drogués (aux Philippines). Je serais heureux de les massacrer » (il a tout de même dû s’excuser auprès de la communauté juive pour celle là)

De sombres soupçons planent également autour de Rodrigo Duterte : corruption quand il était maire de Davao, voire suspicions de participation aux escadrons de la mort. Sa principale opposante,  Leila de Lima, est aujourd’hui en prison, accusée de liens avec les Narcos.

 La guerre contre la drogue : le cheval de guerre du président Duterte
Selon Duterte, les Philippines sont un « narco-état », où les trafiquants font la loi. Il faut néanmoins nuancer sa déclaration. En effet les ferventes déclarations du président reposent en partie  sur des données grossies, comme l’ont reconnu notamment des représentants officiels de la lutte anti-drogue. En effet, Duterte et l’agence gouvernementale qui s’occupe de la lutte anti-narcotiques avancent  qu’il y avait 2 à 3 millions de personnes accro à la drogue il y a 2 à 3 ans et que ce chiffre aurait augmenté à 3,7 millions. Mais  le dernière étude officielle recensée  fait état de seulement  1.8 millions de philippins fumeurs  de la Marijuana en 2015.

Dans le viseur de Duterte,  non seulement les narco-traficants mais aussi les drogués, et c’est ce qui fait la particularité de cette guerre contre la drogue (contrairement par exemple à  celle de Reagan dans les années quatre-vingts qui visaient surtout les narcos)
Nul procès à l’horizon, mais de véritable purges. On  « laisse faire » la NPA (Nouvelle armée populaire) pour désarmer les trafiquants (alors que ce groupe est classé terroriste par l’UE, les USA. La police philippine collabore  aussi avec le Front Moro islamique de libération.

L’ONU a commencé à réagir  dès 2016 : le 23 aout, Chito Gascon, à la tête de la commission des DH aux philippines, annonce au parlement que la CPI a autorité pour juger ces massacres.

le  13 septembre 2016 les attentats à Davao font 15 morts : l’Etat « sans loi » est déclaré

Cet attentat revendiqué par un groupe islamique, il permet au président Duterte de déclaré l’état d’urgence (ou plutôt comme il le dit de lui même « un état sans loi ») -pratique donc et compris par la communauté international et ses opposants comme un moyen d’avoir les mains libres dans sa lutte anti-drogue. Obama annule sa rencontre avec Duterte (ce qui lui vaut d’être gratifié par une charmante insulte à propos de sa Maman ) L’objet de sa visite était justement de discuter des meurtre extra-judiciaires.

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Duterte fait début 2017, une deuxième déclaration de guerre : celle contre la police corrompue. L’élément déclencheur reste la mort d’un homme d’affaire coréen dans les locaux de police, en octobre 2016.  Il suspend ainsi la guerre antidrogue un moment, pour faire le point. “Vous, policiers véreux, attention à vous. Nous allons nettoyer nos propres rangs »
Nouvelle étape vers une procédure judiciaire mondiale :  l’enquête d’Amnesty International publiée en juin 2017 (disponible ici) qui révèle que les premières victimes de ces purges massives sont les plus pauvres : En effet, les plus aisés payent le prix fort pour échapper à la mort et à la Police. Le rapport souligne également à quel point Duterte se moque du respect de quelconques droits de l’homme. Il déclare d’ailleurs qu’il est prêt  « décapiter » les défenseurs des droits humains qui remettaient en cause sa politique et son bilan.

Il faut néanmoins garder à l’esprit que toutes ses provocations, si elles sont publiques et clamées avec assurance, n’ont rien d’exécutoire. Duterte revendique ouvertement cette guerre  contre les Narcos mais n’a signé aucun ordre d’exécution des narco-trafiquants. C’est pour cela que le rapport d’Amnesty marque un tournant, en démontrant que les policiers sont payés et payent des tueurs à gage pour éliminer les Narcos. Amnesty recommande ainsi à la CPI de commencer une enquête. Il y a aussi le témoignage de Arturo Lascanas, un policier à la retraite, qui met directement ne cause Duterte. Puis la mort d’adolescents dans une opération anti-drogue  menée par la police à Caloocan.  Cette attaque a été dénoncée par l’Union Européenne -c’est ici qu’il présente son fameux doigt d’honneur, en accusant ces pays d’intervenir dans la souveraineté des Philippines.

Zoom : qu’est ce que la Cour pénale internationale ?
Rattachée à l’ONU  « La Cour participe à une lutte mondiale visant à mettre un terme à l’impunité et s’emploie, au moyen de la justice internationale, à amener les auteurs des crimes à répondre de leurs actes et à contribuer à empêcher que ces crimes ne soient à nouveau perpétrés. »

Siège de la CPI, à la Haye (Pays-Bas)/ DR

Siège de la CPI, à la Haye (Pays-Bas)/ DR

Elle est créée en 1998, entre en vigueur en 2002 aujourd’hui par Fatou Bensouda
Son objectif principal : la paix mondiale. C’est le statut de Rome règle son adhésion
Le siège officiel de la Cour est situé à La Haye, aux Pays-Bas. Depuis le 4 mars 2016, 124 États sur les 193 États membres de l’ONU ont ratifié le Statut de Rome et acceptent l’autorité de la CPI (dont tous les États de l’Union européenne). Cependant, trente-deux États supplémentaires, dont la Russie et les États-Unis, ont signé le Statut de Rome mais ne l’ont pas ratifié. Certains, dont la Chine et l’Inde, émettent des critiques au sujet de la Cour et n’ont pas signé le Statut.

La CPI s’inscrit par ailleurs dans une logique déjà commencée après la IIe guerre mondiale : tribunal de Nuremberg et de Tokyo puis le tribunal international pour l’ex-Yougoslavie; pour le Rwanda.

Vers la fin d’une justice mondiale  ?
Retrait du Burundi déjà en octobre 2017 et les menaces, début février, des pays de l’union africaine de quitter la CPI. En cause : la partialité de la CPI qui ne jugerait que des dirigeants africains (dans les fait c’est vrai)

Ce retrait fait tout de suite penser au comportement de son homologue américain auquel il est d’ailleurs très souvent comparé. Cela s’inscrit également dans un rejet grandissant du multilatéralisme, que ce soit la Russie ou la Turquie.Le doigt d’honneur de Duterte à la France & UK est éloquent pour décrire la situation actuelle, inquiétante.  les droits de l’homme, associés à l’Occident, sont remis en cause, implicitement.

Duterte et Poutine au sommet de l'APEC (La Coopération économique pour l'Asie-Pacifique) à Danang, Vietnam

Duterte et Poutine au sommet de l’APEC (La Coopération économique pour l’Asie-Pacifique) à Danang, Vietnam

Ce n’est pas encore fini…

Déjà parce que la CPI peut continuer d’enquêter pour l’instant : dans les faits, même si les Philippines se retirent du statut de Rome l’enquête peut continuer pour l’instant. En effet  l’article 127 du statut  de Rome nous indique que  « Tout État Partie peut, par voie de notification écrite adressée au Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, se retirer du présent Statut. Le retrait prend effet un an après la date à laquelle la notification a été reçue, à moins que celle-ci ne prévoie une date postérieure. »
Il faut tout de même  garder à l’esprit que les procédures de la CPI sont longues et que la situation a encore le temps de changer.

En bref, le futur est plutôt incertain. Rodrigo Duterte reste extrêmement populaire dans son pays et les Philippines ne sont pas le seul pays où ce vent contre l’ordre mondial établi souffle. Outre les USA – qui restent à part car malgré tout première puissance mondiale et toujours dans cet entre deux isolationnisme/ multilatéralisme, plusieurs pays commencent à rejeter cette gouvernance mondiale qu’ils considèrent comme une autorité venant d’occident et atteignant leur souveraineté.

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Thaïs Chaigne
Grande curieuse sur tous les fronts, je veux transmettre ce que j'apprends. (Surtout si vous me lancez sur l'Asie...)

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