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Education / Scolarité

La réforme du concours d’entrée Sciences Po : un progrès ?

7 Juil , 2017  

Jusqu’à présent, pour être admissible à l’une des sept Écoles de Sciences Po Paris (niveau master), il fallait réussir le dossier de candidature et l’épreuve écrite de la note de synthèse. La moyenne des deux notes obtenues conditionnait l’accès à l’oral d’admission.

Avec la réforme des modalités d’admission en master, annoncée par communiqué de presse le 26 juin denier, l’épreuve écrite va disparaître. La direction de Sciences Po explique sur son compte Twitter avoir été « guidée par la volonté de diversifier le vivier des étudiants admis en master et leur parcours d’origine ». En interrogeant des candidats au concours, nous avons tenté de voir si cette réforme allait dans le bon sens.

En se basant juste sur le dossier de candidature, on peut valoriser les parcours personnels atypiques, hors des carcans académiques. C’est l’argument de la direction de Sciences Po : sans épreuve écrite, les jurys du concours sont davantage focalisés sur les capacités des candidats. Capacités qui ressortent à travers leurs expériences professionnelles et associatives, leur personnalité, plus que sur des connaissances scolaires. Sur le Twitter de Sciences Po, on lit ainsi que « pour apprécier le parcours et les qualités du candidat, le dossier et l’entretien suffisent ». La suppression de la note de synthèse va donc, selon eux, à rebours du formatage des épreuves écrites, basées sur le bachotage et sur des codes d’expression écrite, qui excluent de fait les candidats les moins favorisés ou ceux qui viennent de formations où l’on écrit très peu (ingénierie, sciences dures).

Samia* (le prénom a été changé) n’est toutefois pas d’accord avec cette explication donnée par Sciences Po. Elle a passé le concours cette année. Son dossier est très riche : elle a fait une classe prépa droit économie et gestion, en même temps qu’une licence de droit public à la fac, puis une année en stage à l’étranger, en plus d’apprendre le chinois et d’animer une émission de radio étudiante. Bref, un parcours diversifié et intéressant. Et pourtant, malgré de bonnes recommandations académiques, elle a eu C au dossier cette année. En cause, selon elle : ses notes. Amère, elle détaille : « J’étais partout à la fois. J’ai toujours validé mes matières, parfois avec des bonnes notes, parfois de justesse. Mais c’est normal, je faisais plein de choses à côté. J’ai préféré avoir un dossier  complet. J’ai des amies qui ont été admises alors qu’elles s’étaient contentées d’avoir de bons bulletins de notes. Ça m’apprendra ». A la note de synthèse ? Elle décroche un 17 qui lui permet de passer l’oral d’admission malgré son C. « J’avais acquis la méthode en prépa, je savais comment faire, et je suis curieuse, je m’informe bien, donc oui j’ai eu 17,  même si à la fac j’ai des notes un peu moins bonnes, parce que je suis très occupée. » Quand on lui demande si elle va repasser le concours l’année prochaine, elle répond qu’elle est un peu « dégoûtée », et que sans l’exercice écrit, elle ne voit pas ce qui changerait l’année prochaine dans l’examen de son dossier.

Car il ne faut pas oublier que la note de synthèse, identique pour les candidats postulant dans toutes les Écoles de Sciences Po, se voulait au départ un exercice démocratique, qui mettait tout le monde au même niveau, et contrebalançait le dossier. En effet, elle ne requiert aucune connaissance précise mais une capacité à trouver un angle, sélectionner des informations et les mettre en forme de manière synthétique. Ce sont des compétences académiques qui seront utiles dans la plupart des masters demandés par les candidats, et qui correspondent à l’ « esprit Sciences Po ».

Naïm, qui a passé le concours cette année pour le master Affaires publiques, développe : « la note de synthèse, je trouve que c’est un bon moyen de voir comment on écrit, comment on pense et synthétise, ça impose d’avoir un minimum de vocabulaire et d’orthographe. » Jérémy, qui pense à passer le concours l’an prochain, va dans le même sens : « je trouve que c’est quand même important de savoir s’exprimer à l’écrit et de savoir synthétiser un minimum, de résumer des documents. Après, je me rends pas compte de l’impact que ça pouvait avoir, par rapport au dossier, au niveau des coefficients. »

Autrement dit, pour un établissement exigeant comme Sciences Po, ils trouvent qu’il est normal qu’il y ait une sélection drastique. Clara, qui intègrera l’École d’Affaires publiques en master Affaires européennes à la rentrée, élève de khâgne B/L, misait justement sur la note de synthèse : « je savais que mon dossier aurait au mieux un B et je trouvais que c’était une chance de rattraper le dossier (et ça l’a été !) ». A présent que cette épreuve testant « l’excellence académique » a disparu, ce rôle incombera au dossier.

Tandis qu’il suffisait de bien travailler un exercice pour rattraper un dossier pas forcément excellent, comme Clara l’a fait, les candidats devront cette année s’investir au maximum pour agencer un parcours auquel ils sont censés avoir pensé des années durant. Il y aura toujours une sélection, constituée cette fois-ci d’un seul critère qui va devenir crucial : le dossier. Les engagements extrascolaires, les voyages effectués restent pourtant différents selon les moyens et le milieu d’origine du candidat. Tout le monde ne peut pas écrire dans sa lettre de motivation être passionné d’opéra et excellent en anglais grâce à des summer camps aux Etats-Unis tous les ans depuis la fin du collège. Pour diversifier les profils recrutés, il faudrait peut-être commencer par bouleverser la hiérarchie des notes, des établissements, des investissements associatifs qui va systématiquement pénaliser des candidats moins brillants.

Mais Clara rappelle les problèmes que posaient l’écrit : « se retrouver à Villepinte représente un coût important : déjà pour y venir : quid des stagiaires à l’étranger ou des étudiants en Erasmus ou en province? Mais aussi un coût en termes de confiance et de moral le jour de l’épreuve : sur ces centaines de personnes qui sont juste à côté de moi, il faut que je fasse partie des quinze retenus pour le master que je veux… J’espère (sans trop y croire) que la suppression de la note de synthèse va permettre de repousser l’échéance des dossiers, pour les rendre en février. Un projet professionnel, ça doit pouvoir se mûrir ! »

Ce qui ressort de ces entretiens avec d’ex ou de futurs candidats, c’est une certaine circonspection vis-à-vis du nouveau format du concours. Clara le résume bien : « avec la suppression de la note de synthèse, les critères deviennent exclusivement qualitatifs, dossier scolaire mis à part, et encore… les notes de prépa et de fac sont-elles comparables ? Le concours n’en devient que plus difficile à appréhender — car une préparation ou un entraînement ne sont plus possibles — et plus opaque ». C’est le mot-clé de cette enquête : l’opacité du recrutement à Sciences Po. L’écrit, comme l’oral et le dossier, révèlent des disparités sociales. Il faut chercher des moyens de remédier à ces injustices, plutôt que de déplacer certaines étapes de la sélection sans toucher à la racine du problème : un concours reste un concours. Pour Sciences Po, la diversification concerne davantage les profils que les niveaux des candidats. L’excellence (académique) est toujours requise.

 

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Julia Benarrous
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