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Comment expliquer le retour en force du « récit national » dans le débat politique ?

13 Oct , 2016  

Récemment les déclarations de François Fillon firent la polémique. Sans doute soucieux d’attirer les feux des projecteurs sur lui, l’ancien premier ministre déclara en meeting le 28 août vouloir un retour à l’enseignement d’un « récit national ». Pour lui, l’instruction actuelle est « honteuse » car elle fait « douter de notre Histoire ». Exemple de cette Histoire qui nous apprend à avoir honte de notre nation ? « La France n’est pas coupable d’avoir voulu faire partager sa culture aux peuples d’Afrique » déclare-t-il. On voit bien comment François Fillon envisage son « récit national » : expliquer de manière glorieuse comment « l’édification progressive de la civilisation singulière de la France » s’est faite, en commençant par la colonisation donc ; sacré programme.

Le récit national : une Histoire refermée sur la France, sur le passé, et sur elle-même.

On le voit bien, l’Histoire de François Fillon recherche davantage l’idéologie que la rigueur scientifique. Avec cette conception de l’Histoire, On aboutit à l’idée d’une Histoire « refermée », de trois points de vues. Une Histoire tout d’abord refermée sur les frontières de la France, puisque le point de vue devrait systématiquement être centré sur la France, « européanocentré », sans donc prendre en compte tous les courants historiographiques qui depuis les années 70 cherchent à faire une histoire des dominés, et non plus celle des dominants, à l’image des postcolonial studies sans doute les préférées de François Fillon.

Une Histoire ensuite refermée sur elle-même, refusant le débat historiographique, et donc l’évolution permanente de l’Histoire. Il s’agirait donc d’une Histoire qui n’aurait plus rien d’une science, puisqu’il y aurait une vérité, unique. Il s’agirait bel et bien d’une Histoire qui serait un récit, incontestable. Le « récit national », c’est donc le refus de l’Histoire, en tant que l’on distingue l’Histoire (la science), du passé.

Une Histoire enfin refermée sur le passé. En effet, qui dit glorification du passé, dit nostalgie. Si comprendre le passé peut servir à éclairer le présent, en revanche faire du passé une légende glorieuse aboutit à percevoir le présent comme son terne reflet. Le projet filloniste apparaît donc comme conservateur, refermé sur lui-même et très dangereux quant à l’indépendance des universitaires et donc à la rigueur du discours historique (qui parle en réalité toujours du présent – nier la colonisation aurait bien des conséquences sur le visage actuel de la France). Mais François Fillon, à première vue, est une voix isolée au sein de l’UMP. Pourtant, en réalité, cette tendance est bien réelle, et donc dangereuse.

Une tendance de fond

Tout d’abord, au sein des candidats républicains, Fillon n’est pas le seul à proposer cette méthode d’enseignement particulière. Ainsi, les fameux ancêtres Gaulois originels cités par Nicolas Sarkozy y sont une référence : ce mythe des Gaulois renvoie au 19ème siècle, quand l’idée d’un « roman national » qu’il faudrait enseigner émergeait sous la Troisième République (à lire : cet excellent article des « Décodeurs » du Monde, qui résume comment le « roman national » a émergé, puis a été contesté par différentes écoles historiques). En imposant ces ancêtres communs, Nicolas Sarkozy imposait donc dans le même temps le « récit national », tout droit sorti des manuels d’Histoire poussiéreux du 19ème siècle.

Et cette tendance chez l’ancien président et son ancien premier ministre ne semble pas inquiéter outre mesure. Quand Libération dit à Bruno Le Maire qu’à droite, on ne parle plus que du « récit national », celui ci répond qu’au nom de la fierté nationale et de la mémoire (notions quasi-contraires à celle d’Histoire car reposant sur l’émotion du sujet), il est en effet essentiel. Jean-François Copé, lui, mêle allègrement l’enseignement et le but politique, prévoyant de rendre obligatoire dans les écoles l’uniforme, le chant de la Marseillaise, et le port du drapeau. Signe de cette confusion dangereuse entre l’idéologie du pouvoir en place et le savoir : le mot éducation est évoqué pour la première fois dans son programme à la rubrique intégration (voir ici et ici).

Dans les candidats à la primaire, seul Alain Juppé semble avoir condamné assez fermement cette orientation, déclarant : « Pour moi, l’histoire n’est pas un roman, c’est une science humaine, donc pas forcément exacte, mais c’est une science. Ce n’est certainement pas aux responsables politiques d’écrire l’histoire. Laissons ça aux historiens. » Néanmoins, le retour en puissance du récit national semble se faire en force, alors qu’il semblait enterré depuis des décennies. Comment l’expliquer ? Sans doute parce que ce retour s’est fait, et se fait toujours, par le biais de personnages bien plus masqués dans leurs intentions, malgré leur haute médiatisation : ceux que les historiens William Blanc, Aurore Chéry, et Christophe Naudin ont nommé les « historiens de garde ».

Les « historiens de garde », derrière la résurgence du « récit national » ?

Dans leur ouvrage, dont une partie est consultable sur leur site internet, les trois historiens s’attaquent à ceux qui font renaître le récit national sans l’avouer : Lorànt Deutsch, Stéphane Bern, ou Franck Ferrand en sont les plus célèbres. Avant François Fillon (et sans doute bien plus efficacement) ils ont contribué à remettre au goût du jour un roman national. Tous trois ont été médiatisé pour leur talent à raconter l’Histoire, bien qu’aucun ne soit historien par ailleurs. Leur lecture de l’Histoire est souvent archaïque car elle fait l’éloge de « grands » personnages de France, de figures tutélaires, à travers des récits linéaires dépourvus de toute portée critique.

Ainsi, le journaliste Franck Ferrand dans ses émissions sur Europe 1 et à la télévision est connu pour son lyrisme, et un art de la narration parfaitement maîtrisé. Tout un art, finalement, de faire un récit à partir de l’Histoire, presque un roman. De même, Lorànt Deutsch délivre un récit de l’Histoire de France dans ses livres qui selon les médias redonneraient le goût de l’Histoire. Quant à Stéphane Bern, ses récits sur les têtes couronnées font les belles heures du service public.

Mais derrière ces récits passionnants se cache un sous-texte idéologique : celui de remettre à l’ordre du jour le roman national. Franck Ferrand le dit clairement en interview au Figaro : « Dans sa variété constitutive, la population d’un pays a besoin, pour former une véritable communauté nationale, de se retrouver dans un certain nombre de références partagées.[…] En France, où la République se veut moins puissamment patriotique, c’est le «roman national» qui est appelé à jouer ce rôle. » Stéphane Bern soutiendra aussi cette idée d’un roman national unificateur dans un tweet selon le site leshistoriensdegarde.fr.

Le roman national comme outil d’unité nationale ? C’est sans doute dans ce but que Lorànt Deutsch décrit dans « Métronome » la bataille de Poitiers comme « l’union sacrée des chrétiens et des païens contre l’envahisseur musulman ». Il s’agit bien d’une fiction visant à l’unité que fait ici Lorànt Deutsch car en réalité, la bataille de Poitiers a été mythifiée au cours du temps -notamment par les chroniques chrétiennes puis récemment par l’extrême-droite, alors que son « héros » Charles Martel n’y était sans doute pas présent et que le conflit n’avait rien de religieux selon les dernières recherches historiques. Mais on le voit : créer l’unité nationale, c’est aussi exclure. Dire qui est dans la nation, c’est dire qui n’y est pas en creux. Ici, on voit bien qui Lorànt Deutsch exclut.

On le voit bien, ces « historiens » médiatiques sont bien réactionnaires, tout en le cachant bien, se contentant de passer pour des « passionnés ». Ils ont donc annoncé les déclarations de François Fillon, mais leur médiatisation, leur idéologie masquée et leur popularité les rendent beaucoup plus dangereux. Pour se convaincre des liens entre ces hommes de médias et la droite ultra-conservatrice, il suffit de regarder du côté de leurs fréquentations : Deutsch a collaboré sur l’écriture d’un livre avec Patrick Buisson (Deutsch fut indiqué comme coauteur puis recula), livre dont Bern a fait la promotion.

Quant à Ferrand, il a participé à une cérémonie en l’honneur de Jeanne d’Arc aux côtés de l’homme politique Philippe de Villiers, arguant que le passé devait être abordé avec une « part de foi » selon Le Monde. La foi contre la science. Le mythe contre l’Histoire. A l’heure des débats identitaires, il est plus que jamais important d’être vigilants aux discours historiques, quelques soient leurs apparences.

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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