Sufjan Stevens

Cinéma,Culture / Divertissement

La dimension sonore du cinéma aux Oscars et aux Césars : déceptions et attentes

8 Mar , 2018  

On vous parle beaucoup de cinéma pendant cette semaine spéciale sur Juste1Question, et donc d’images, de visuel. Mais le cinéma est un art avec différentes dimensions. Si l’on pense beaucoup sa dimension visuelle (avec le primat que l’on porte en France à la réalisation), on oublie souvent un élément phare qui fait souvent la saveur d’un film : sa dimension sonore. Aux Oscars, pas moins de quatre catégories sont consacrés à cette dimension du cinéma. Souvent qualifiées de catégories secondaires, peu attendues par les observateurs, elles ont pourtant tout leur intérêt.

La première d’entre elle – et sans doute, il faut bien l’admettre – la plus austère, est celle du montage du son. Et pourtant, n’est-elle pas une catégorie majeure ? Après tout, qui contesterait que le montage des images n’est pas central dans un film ? C’est pareil pour le son. Autre catégorie du même genre, s’intéressant à la matérialité même du son, le mixage sonore est un élément central d’un film. Si c’est le réalisateur qui détermine le premier, le second, et le troisième plan à l’image, c’est avec le mixage sonore que l’on détermine quels seront le premier, le second, et le troisième plan sonore. Les sound studies ces dernières années ont contribué à développer la notion de soundscapede « paysage sonore », développée par R. Murray Schafer, nous aide à comprendre ce parallèle : au cinéma, il n’y a pas que différents plans visuels, il y a aussi des plans sonores.

Les deux récompenses cette année sont revenues à Dunkerque, film qui mettait remarquablement en image le son de la guerre. Et la thématique est passionnante. En 2014, à l’historial de la grande guerre, l’exposition « Entendre la guerre » avait d’ailleurs été un franc succès, et avait été doublé d’un ouvrage scientifique éponyme, s’inscrivant justement dans cette dynamique des sound studies, publié aux éditions Gallimard. L’ouvrage évoquait les bruits de la guerre, ses silences, mais aussi ses musiques.

Car ce qui constitue le paysage sonore des films, c’est bien entendu également la musique, comme l’a étudié Jonathan Sterne. Cette année, le prix de la meilleure musique de film est revenu à Alexandre Desplat, compositeur de musique de film hyper-prolifique, déjà récompensé pour sa BO du Grand Budapest Hotel. La récompense nous prouve qu’encore une fois, les Oscars sont une institution conservatrice, où les gens qui votent sont ceux qui tirent les ficelles de la profession, et qui votent par conséquent pour des gens intégrés à la profession, des habitués, et surtout pas des marginaux. Pas étonnant donc de voir une des grosses têtes d’affiche des musiques de film gagner la récompense. Dommage, quand l’élégante B.O du guitariste de Radiohead, Johnny Greenwood concurrençait en face, avec un projet sans doute nettement plus ambitieux. Bref, tout ceci n’était qu’un teasing pour l’éclatante victoire de Black Panther, par Kendrick Lamar et sa clique, l’année prochaine.

A ce stade on est déçus, mais pas fâchés. On est aussi frustrés que Baby Driver, comédie pop et film sonore par excellence, fait de bruits et de musiques, d’écouteurs et de moteurs, de mutisme et d’orgie sonore, n’ait gagné ni le prix du meilleur mixage, ni celui du meilleur montage, alors qu’il était nommé dans les deux catégories. Mais c’est au moment d’aborder la meilleure chanson originale que la coupe déborde.

Factmag l’avait prédit : si Sufjan Stevens ne gagnait pas le prix de la meilleure chanson originale, il y aurait des émeutes. C’est chose faite, avec le prix attribué à Coco cette année, face à l’un de plus grands songwriters pop de la décennie, qui méritait amplement d’obtenir une récompense pour cette chanson spirituelle, rêveuse, pleine de sa poésie unique, qui donnait une nouvelle dimension à la fois à son oeuvre, et à la fois au film, comme si l’un nourrissait l’autre. On se réconfortera avec le magnifique live livré par l’artiste lors de la cérémonie, accompagné de guests de qualité.

Bref, on s’accordera avec Pitchfork, pour dire que la musique, ce n’est vraiment pas le truc des Oscars, et ça depuis longtemps. Enfin bon, en France avec les Césars, on n’est pas beaucoup mieux. On n’a que deux catégories consacrées au son : la catégorie de la meilleure musique (passe encore), et celle du meilleur son, remporté par Barbara. Alors là, on ne comprend pas très bien. Ou alors, il faudrait la catégorie, en face, des meilleurs images. Mais ce n’est pas vraiment le cas, et on aurait une cérémonie très importante. Il semblerait qu’on ait encore du mal à saisir la partie audio du terme audiovisuel.

Le prix de la meilleure musique a été logiquement remporté par 120 Battements par minutes, film qui nous fait sentir le battement de la musique, jusqu’à nous émouvoir dans ses hypnotiques scènes de boîtes de nuits, qui sont sans doute les plus touchantes du film, alors même qu’elles sont les plus abstraites. Dans les nommés, on notera la BO improbable de Petit Paysan, film rude, rural, ancré dans la terre, qui bénéficie d’une BO composée par Myd (dont on vous avait parlé ici), icône de l’électro légère, aérienne, et optimiste, signé chez Ed bangers.

Bref, à la vue de ces récompenses, ce qu’on se dit c’est que les Oscars et les Césars sont toujours prévisibles et sans prises de risque. Ils sont aussi toujours une institution conservatrice, qui va privilégier les blockbusters (Dunkerque) aux films plus indépendants (Baby Driver). Ils ne prennent enfin pas toujours très au sérieux la dimension pourtant primordiale des sons dans les films. Bref, si vous voulez arrêter d’aller voir les films, pour aller aussi en écouter, ne comptez pas trop sur les Césars et les Oscars. Ce n’est pas là que les choses se jouent vraiment, ou du moins on n’espère pas, sinon on est mal barré.

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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