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Cinéma,Musique

Qui sont les réalisateurs de clips rap du moment en France ?

12 Mar , 2016  

Aujourd’hui, le visuel et le musical se pensent de plus en plus en association par le prisme du clip. Un single puissant et réussi se doit d’être accompagné par une vidéo. Celui-ci n’est plus une simple illustration du morceau, les deux se pensent ensemble, et sont inextricables. L’image permet d’entendre la chanson. Le clip peut même être l’occasion d’une seconde vie du morceau. Ainsi, le single Hotline Bling de Drake, sorti en juillet 2015, eut une seconde jeunesse en octobre grâce à son clip viral, réalisé par le prolifique et célèbre clippeur Director X (ayant réalisé les clips de King Kunta de Kendrick Lamar, Work de Rihanna, ou encore Ice Cube ou Ghostface Killa).

Pourtant, ces réalisateurs spécialisés dans les clips restent dans l’ombre. On n’en parle pas ou peu, les clips semblent proveni directement des artistes. Ainsi, on a souligné la qualité des illustrations visuelles de To Pimp a Butterfly, mais en soulignant rarement le talent de ses artisans comme Collin Tilley qui réalisa deux des clips de l’album, et davantage celui de Kendrick Lamar. Dans le rap français, ce rôle du visuel est particulièrement important, les clips de rap fraçais faisant facilement des millions de vues sur Youtube. Malgré tout, les réalisateurs de clips restent dans l’ombre. Quand on essaye de penser à un réalisateur de clips français, on a des noms en tête (Michel Gondry évidemment, ou Jean-Baptiste Modino et Romain Gavras), mais qui sont les acteurs de cette nouvelle génération de clippeurs qui font l’identité visuelle du rap français aujourd’hui?

Les poids lourds toujours en place

Il y a des signatures qui ont marqué et marquent toujours l’histoire du rap français. La plus évidente d’entre elle est évidemment celle de Chris Macari. Le réalisateur attitré de Booba réalise désormais l’intégralité de ses clips, et est une « marque » connue de tous. Son nom apparaît en gros caractères au début de chacun de ses clips, réalisés avec un budget conséquent. L’identité visuelle de Booba est désormais associée à celle de Macari : brillante, américaine, et teintée d’une certaine noirceur. Si l’on peut trouver que ces derniers temps Macari peine à se renouveler, il reste la preuve incontestable qu’une identité sonore forte est désormais doublée d’une identité visuelle forte. Macari est le double visuel de Booba, aussi contestable dans ses choix que respecté.

Nombreux sont les rappeurs à avoir des liens forts avec leurs clippeurs désormais : Gradur s’entoure souvent de Lyris Haye de Destroy.P Films et ses réalisations aux allures spontanées et simples qui collent à l’univers de l’artiste ; Kaaris a récemment tourné dans un film de Julien Leclerq, réalisateur qui avait tourné l’excellent clip de Gucci Mane, premier single du second album du rappeur.

Arrivés plus récemment dans la réalisation de clips de raps, Greg & Lio ont su se créer une empreinte visuelle forte. Les clips Jimmy de Booba et Or noir de Kaaris ont marqué leur entrée fracassante. Le duo de réalisateur développe une esthétique forte et saisissante, à l’opposée de l’esthétique un peu aseptisée de certains clips de rap français. De véritables tableaux sont mis en place avec une narration mélancolique qui prend son temps et n’hésite pas à prendre des risques. Les deux réalisateurs n’ont cessé de prendre du galon, avec un nombre pourtant réduit de réalisations, jusqu’à tourner un clip pour Maître Gims. Néanmoins, le plus gros vendeur du rap français semble avoir gommé la personnalité des deux réalisateurs. Le clip est décevant, sans aspérité, et si l’on ne peut pas reprocher grand chose aux deux hommes, on ne peut pas non plus s’enthousiasmer.

Et puis enfin, il y a les gros studios de production, qui réalisent souvent des clips de qualité variable, en fonction du réalisateur qui se cache derrière le nom de la maison de production. Le meilleur exemple est sans doute le studio Daylight Production, qui a travaillé avec des artistes visant un public large (Lartiste, Jul, Dr Bériz, Nekfeu) mais aux univers très variés. Mais en face de ces poids lourds qui forgent d’une main invisible l’identité visuelle du rap français se cachent des nouveaux talents, prometteurs, à la signature forte, et qui s’amusent à remettre en question ces institutions du rap français.

PTPFG Films, esthétique provocatrice et triviale

PTPPG Films est un collectif de trois jeunes réalisateurs de Neuilly (Jules Gondry, Jeremy Amaral et Raphael Guichard, désormais appuyés de Robin Kuster) qui développe son univers visuel depuis deux ans dans le rap. Revendiquant une appartenance au Patapouf Gang (et ses rappeurs Kento et Biffy) – les deux organisations en réalité se mêlent en réalité plus ou moins, les rappeurs étant aussi les acteurs et n’hésitant pas à se mettre en scène face à la caméra –, les trois jeunes hommes développent une esthétique décalée et qui cherche à surprendre.

Tout d’abord, la surprise passe par le montage, comme dans le clip du morceau de Vald Promesse, qui pratique une narration déstructurée, jouant sur des effets de retour en arrière et d’accélération. Le clip nous met en immersion dans le corps de Vald, drogué et perdu. L’histoire tient en dix mots (Vald essaie de rentrer chez lui avec une jeune fille), mais la réalisation osée, les effets de superpositions, de déformations, et de flous, rendent le clip fascinant, captivant. De même, dans le clip Laisse pas rentrer les démons de DJ Weedim et Jorrdee, le trio de réalisateur, par un jeu sur des cadrages tremblants, un montage nerveux, et des couleurs surréalistes, créent un univers inquiétant et sous substances illicites. Ce qui pourrait être un simple street clip devient un moment d’inquiétude. Et que dire du clip de Vald Poisson, réalisé dans une voiture. Le rappeur y fume et boit avec les membres du Patapouf Gang. Mais la caméra de Julius (Jules Gondry), le metteur en scène de PTPFG Films, rend le clip vertigineux, par ses mouvements de caméra, ses filtres de couleurs étonnants, et ses cadrages inclinés. Le réalisateur fait tourner la caméra : on tourne en rond dans l’aquarium, autant celui du Poisson que celui de fumée qui se fait dans la voiture.

Mais ce sont aussi les scénarios comiques et provocateurs de PTPFG Films qui font leur force et leur signature. La famille française blanche populaire y est caricaturée et mise en difficulté par des éléments perturbateurs. Ainsi, dans le clip Meilleur Lendemain d’Alkpote, le scénario écrit par Jules Gondry met une famille vivant dans la campagne française, confrontée à l’arrivée impromptue du meilleur ami de leur fils, incarné par Alkpote. Les deux univers se confrontent et se mêlent dans une esthétique trash : le poulet rôti côtoie le pistolet et les billets violets. Dans l’univers de celui qui avait rappé le morceau Gainzbeur, cette rencontre explosive est cohérente. Dans le clip de la MZ, Johnny, PTPFG Films reproduit ce schéma : un concert populaire d’un sosie de Johnny est envahi par les rappeurs parisiens qui prennent possession de la scène et transforment la fête du village, caricaturant l’ambiance « salle des fêtes », en lieu festif, trash et anarchique. Les réalisateurs poussent plus loin la provocation dans Voldemort de la MZ : ils mettent en scène un banquet où le met est des bourgeois blancs, puis une pendaison d’un membre du Ku-Klux Clan. Le Patapouf Gang cherche le mauvais goût, comme Biffty, leur rappeur à l’esthétique mêlant charcuterie et vulgarité.

Kevin El Amrani : des tableaux entre « l’esthétique Instagram » et le trash.

Kevin El Amrani fait également partie de cette nouvelle génération de réalisateurs de clips de raps prometteuse. Ayant travaillé pour la première fois il y a cinq ans avec Butter Bullets et Alkpote sur leur clip Chiens, il réalisa par la suite de nombreux clips de Butter Bullets, mais aussi de Shay ou encore de Joke et de la chanteuse de R’n’B OKLOU. Le réalisateur n’hésite pas à jouer entre les tableaux également. Mais cette fois-ci, l’écart n’est pas entre la classe blanche populaire et les rappeurs-provocateurs, mais entre « l’esthétique Instagram » et l’univers sombre des rappeurs.

Dans Hugo de Butter Bullets, se mêlent dans des tableaux saisissants coréalisés avec le photographe Esteban Wautier le trash (sang, steak cru) et une esthétique épurée (fond uni, chats, image léchée, revue de mode). De même, le clip Scorpion Remix de Joke, Mac Tyer et Niro, crée trois scènes distinctes pour les trois rappeurs, subtilement composées avec un jeu de symboles et de références culturelles (la bonne sœur pervertie, le commerce de drogue clandestin dans la pizzeria), filmées avec élégance et en même temps touchant soit à la drogue, soit au sexe.

Cette année, Kevin El Amrani a réalisé le film de près d’une demi-heure accompagnant le projet Ténébreuse Musique d’Alkpote et Butter Bullets. On y croise des plages paisibles et contemplatives, comme des scènes déstructurées et alcoolisées où apparaissent les membres du Patapouf Gang. Ce film se fait le résumé parfait de cette nouvelle scène : face aux réalisateurs traditionnels et institués (Chris Macari, ou Nicolas Noël), elle mêle encore plus étroitement le projet visuel au projet musical, défie les codes avec des montages osés, et accompagne également une nouvelle scène rap, tout aussi novatrice (Jok’Air de la MZ et Hamza y apparaissent).


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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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4 Commentaires sur "Qui sont les réalisateurs de clips rap du moment en France ?"

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sophie
Invité
sophie
1 année 3 mois plus tôt

Sinon y a LOUPVILLE aussi avec Threzor Eilhs…

hetok
Invité
hetok
11 mois 29 jours plus tôt

à noter que Jules Gondry est le neveu de… Francois Gondry! Il a du avoir bonne école…

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