Kurdes défilant pour le nouvel an à Dahuk, Irak

Histoire,Politique,Société

Pourquoi la question kurde est-elle un casse-tête pour les relations internationales ?

21 Sep , 2017  

 

Le 25 septembre prochain, cinq millions de kurdes irakiens voteront pour leur indépendance. Ce référendum ne sera pas le dénouement final pour ce peuple millénaire d’apatrides pris dans un jeu diplomatique bien plus grand.

 

Ils sont plus de trente-cinq millions au Moyen-Orient, dispersés entre l’Iran, la Syrie l’Irak et la Turquie. Peuple sans cesse rejeté, victime de sévères répressions, les Kurdes rêvent d’une patrie qui serait la leur. Les plus proches de cette réalité sont aujourd’hui les Kurdes d’Irak. Depuis 1970, la région du Kurdistan jouit d’une certaine autonomie, renforcée après la chute de Saddam Hussein en 2005, quand l’Irak est devenue un état fédéral. En juin dernier, le président* de la région autonome du Kurdistan, Massoud Barzani, a annoncé l’organisation d’un référendum pour l’indépendance. Il aura lieu ce 25 septembre, dans un climat très hostile.

*il n’est plus président depuis 2015 car il n’y a pas eu de nouvelles élections mais reconnu comme tel par les forces occidentales

Bagdad, désireuse de conserver l’unité du pays, a d’ores et déjà renié la valeur juridique d’un telle consultation. Mais pour les partisans de l’indépendance, l’association avec l’Irak n’a pas raison d’être car les Kurdes ne sont dans ce pays que par « accident ». Les frontières de l’Irak, comme la plupart des pays du Moyen-Orient ont en effet été dessinées par les Français et les Anglais lors des accords de Sykes-Picot en 1916, pour le démantèlement de l’Empire Ottoman. La sanglante répression qu’ils ont subi sous Saddam Hussein n’arrangeant pas les choses, certains considèrent que l’association avec Bagdad ne représente pas plus qu’un accord commercial autour du pétrole. L’or noir est d’ailleurs au cœur d’un point de tension majeur : les frontières du Kurdistan. On votera aussi dans la province limitrophe de Kirkouk, où les Kurdes sont majoritaires. Mais Bagdad n’est pas prête à céder cette mine d’or d’énergie fossile et les habitants, issus de multiples ethnies, ne souhaite pas tous se séparer de l’Irak.

Le référendum préoccupe aussi les autres pays où les Kurdes sont minoritaires. La Turquie compte plus de 15 millions de Kurdes avec lesquels elle entretient une relation compliquée. Depuis 1924, avec l’arrivée de Mustafa Kemal, le régime politique est centralisé. Cela implique que l’intégration prime sur la diversité ethnique. Les élans nationalistes kurdes ne sont donc guère appréciés. Par ailleurs, le premier ministre Recepp Tayyip Erdogan mène une lutte acharnée contre le PKK, organisation kurde auteure de plusieurs attentats meurtriers dans le pays. Un état kurde renforcerait le pouvoir de ces derniers et menacerait grandement la cohésion de la Turquie.

Carte des territoires kurdes (CIA)

Carte des territoires kurdes (CIA)

Plus largement, la communauté internationale reproche le mauvais « timing » de ce référendum, qui vient en pleine avancée contre les forces de l’Etat Islamique. Les Peshmergas (combattants) et les milices kurdes sont d’une grande aide pour la coalition internationale et ils ont joué un rôle déterminant pour la libération de Mossoul et Raqqa. On craint alors que l’indépendance affaiblisse les forces anti-Etat Islamique en générant des conflits internes.

Les occidentaux les plus impliqués dans la région, les Etats-Unis, font face à une situation bien délicate. Partenaires commerciaux des Kurdes et chantres de l’idée des « peuples à disposer d’eux même », ils doivent composer avec la Turquie, membre de l’OTAN qu’ils ne veulent pas se mettre à dos. Les relations compliquées qu’ils entretiennent avec l’Iran ne facilitent pas non plus l’exercice. Ils cherchent alors à repousser l’échéance. Le secrétaire de la Défense américain, James Mattis, s’est même rendu à Erbil (capitale de la région autonome du Kurdistan en Irak) pour demander un report du référendum, sans succès.
Malgré la pression internationale, les dirigeants kurdes du PDK (Parti Démocratique du Kurdistan) considèrent qu’ils ont déjà beaucoup trop attendu Envisagée en 2014, la consultation avait été ajournée pour privilégier la lutte contre l’Etat Islamique.

Néanmoins, la communauté internationale et une partie des kurdes s’inquiètent du régime qui s’installerait après l’indépendance. La démocratie est menacée dans une région où la corruption fait rage. L’économie risquerait d’être instable tant le pays dépendrait de la manne pétrolière. Il serait également difficile de trouver des partenaires commerciaux et des alliés dans une région hostile….

Alors que l’échéance se rapproche, plusieurs questions restent irrésolues… Si le « oui » devrait l’emporter, il n’y a rien de plus incertain que le destin d’un Etat Kurde. Illégal aux yeux de Bagdad, ses fondations sont déjà fragiles. Le reste dépend d’un engrenage diplomatique aussi complexe qu’imprévisible.


Notez cet article !
Nombre de vote : 4

Articles similaires :

Faut-il renforcer les pouvoirs de l’État ? Une méthode contradictoire… L’idée de renforcer le pouvoir central est une base de la politique d’Emmanuel Macron. Le nouveau président affiche la ...
Finalement, quelle histoire pour Alep ? Lors du festival d’art engagé aux Grands Voisins : Syrien n’est fait ; nous avons eu l’exceptionnelle occasion d’assister à une rencontre-témoignage d...
Famine en Afrique : quelles sont les solutions apportées par les Etats... L'utilisation du terme « famine » a souvent été effectuée avec précaution, afin de ne pas le banaliser.  Ainsi, d'après l'échelle IPC (de mesure d...
La hausse du Dollar aurait-elle profité à Daesh ? La valeur du billet vert semble poursuivre son ascension. Depuis des mois, la valeur du Dollar grimpe faisant grincer des dents ou se frotter les ma...
Thaïs Chaigne
Grande curieuse sur tous les fronts, je veux transmettre ce que j'apprends. (Surtout si vous me lancez sur l'Asie...)

Poster un Commentaire

Soyez le premier à commenter !

Me notifier quand
avatar

wpDiscuz