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Musique

Qu’est-ce qui fait que le label Tricatel est si particulier ?

12 Mai , 2016  

Tricatel est un label français pas comme les autres. Fondé en 1995, il est dirigé par le génial musicien Bertrand Burgalat. C’est donc depuis plus de 20 ans qu’il existe, et déjà le label a une histoire, une identité, une marque de fabrique identifiable. Atypique, indépendant, la création de Burgalat est sans doute une mine d’or pour l’auditeur curieux à la recherche de nouvelles sensation. Faire un tour dans son catalogue, c’est la garantie d’en ressortir dépaysé.

Tricatel

Un passé à explorer à tous prix

Les albums de Tricatel n’ont jamais reçu de disques d’or. Ils sont toujours restés confidentiels. Mais ils ont la particularité de ne pas tomber dans l’oubli avec le temps, mais au contraire de devenir culte progressivement, auprès d’une communauté de fans. C’est sans doute la marque du grand détecteur de talents qu’est Bertrand Burgalat, sans doute l’un des plus grands artistes de pop francophone aujourd’hui.

Prenons un exemple parmi tant d’autres : le disque 36 erreurs d’Etienne Charry sorti en 1999. Il s’agit sans doute d’un des disques les plus fascinants qui soient sortis en pop francophone depuis 20 ans. Tout d’abord, parce qu’il est plein des bruits de la modernité. Des voix de télévision qui interpellent, notamment au cours d’un hilarant Hit-parade fictif, des machines étranges. La musique d’Etienne Charry est faite de sons dissonants et surprenants. C’est un art du collage, mais d’un collage dont on voit les coutures, qui semble complètement artisanal. Sur son site, l’artiste déclare qu’il aurait aimé commettre encore plus d’erreurs sur ce disque – dont les 36 erreurs correspondent aux 36 titres : ce disque, c’est l’art du montage mal assemblé. L’ancien membre du groupe Oui-Oui avec Michel Gondry fait une musique rétro, pleine de tubes toujours volontairement auto-sabotés, où l’ironie côtoie avec souplesse l’honnêteté d’une sensibilité exacerbé. Au final, plus que 36 erreurs, c’est 36 surprises que rencontre l’auditeur.

Et puis Tricatel, ce n’est pas que des anonymes géniaux. Tricatel, c’est aussi des célébrités qu’on n’attendait pas à trouver ici : Michel Houellebecq et Valérie Lemercier. L’information peut surprendre au premier abord. Comment ces deux individus qui n’ont pas grand chose à voir avec le monde de la musique francophone se sont-ils retrouvés ici ? Encore une fois, sans doute cela s’est-il fait grâce à ce gourou de la pop indépendante qu’est Burgalat. Les rencontres sont surprenantes et réussies. Le disque de Houellebecq Présence Humaine, sorti en 2000, entièrement arrangé par Burgalat lui-même, est ainsi une réelle réussite, une réelle connexion entre deux artistes. Les poèmes durs et imagés de Houellebecq, aussi bien rêveurs que crus, sont déclamés par sa voix nonchalante qui ne prend pas vraiment la peine de chanter, mais plutôt de déclamer, sur des instrumentales dignes des années 70. En ressortent des titres dépressifs et touchants, relatant un été écrasant, bande-son idéale pour un été à Paris et ses Pics de Pollution ou pour un Séjour-Club un peu déprimant, plein de l’exotisme désabusé et ironique de Playa Blanca. L’ironie houellebecquienne est renforcée par son ton si particulier, et crée un album réellement réussi, aussi bien au niveau de la musique que des textes, qui semblent avoir été faits ensembles tant il s’assemblent, alors qu’ils ont en réalité été créés indépendamment. Le disque de Michel Houellebecq sera édité en vinyle pour la première fois en ce mois de juin chez Tricatel, l’occasion pour tous ceux qui recherchent cette rareté d’enfin se la procurer.

Ainsi, Tricatel tout au long de la fin des années 90 et du début des années 2000 a constitué sa légende, dans des disques qui deviennent mythiques seulement aujourd’hui, après avoir traversé sereinement les années : déjà rétros à leur sortie, ils n’ont pas vieilli d’une ride, indémodables. Tous sont uniques, et pourtant un sentiment de cohérence et d’unité se dégage du catalogue atypique de ce label indépendant. Mais plus récemment, Tricatel a aussi été un des cœurs de créativité de la musique francophone. Depuis les années 2010, bon nombre des meilleurs albums français sont sortis sous ce label discret, confidentiel parfois même, et pourtant assurément gage de qualité. Sans jamais devenir ringard, il reste à la pointe, guidé par l’oreille bienveillante de Burgalat et de l’équipe du label.

Les dernières sorties du label

Tricatel trie ses artistes sur le volet. Plutôt que faire dans la quantité, le label indépendant fait dans la qualité. Le nom que Burgalat a fait émerger ces dernières années est sans doute celui de Christophe Chassol. L’arrangeur a su développer un concept unique, qui l’a amené à collaborer récemment avec des artistes comme Frank Ocean. Son projet : harmoniser le réel. Abstrait formulé ainsi, le projet de Chassol est en fait un processus méthodique et très matériel. Le musicien se rend dans un pays et capture des sons et des images. Il en isole des extraits dont il fait des boucles. Puis il réarrange ses boucles de manière à faire des chansons. Ses trois derniers albums s’attellent à cette tâche avec talent en Nouvelle-Orléans, en Inde, puis en Martinique.

Chassol cherche à sublimer le quotidien, et à le mettre en valeur, à faire voir sa beauté qu’on ne voit pas traditionnellement, à la manière d’un Francis Ponge. Il cherche à sentir l’âme d’un pays, à en capturer les sons et les images qu’il diffuse pendant des concerts étonnants. Il cherche à rendre le réel plus harmonieux, mais surtout à lui donner du sens. Donner du sens au réel, n’est-ce pas le rôle de Dieu ? « Music is God my love » déclame une femme indienne sur l’une des plus belles pistes d’Indiamore.

Le projet philosophico-musical de Chassol apparaît comme unique et radical, et n’aurait sans doute été possible sur aucun autre label que Tricatel, label donnant les moyens à ses artistes d’être réellement libres. Après avoir joué pour des artistes comme Sébastien Tellier, Chassol est en passe de devenir l’un des grands noms des prochaines années. Son prochain album est particulièrement attendu : l’artiste a déclaré avoir clôt sa trilogie harmonisant le réel : alors, quelle surprise nous réserve-t-il pour le prochain album ? Pour nous faire patienter, le musicien nous a gratifié de quelques bandes-originales très réussies, toujours chez Tricatel.

Mais Chassol n’est pas l’unique artiste que Burgalat a fait émerger ces dernières années. On peut citer le groupe de rock rétro des Shades, la pop joyeuse de Showgirls et ses titres qui sont tous d’énormes tubes potentiels, son ancien backband AS Dragon, ou l’étonnant Jeff Barbara. Si ces artistes n’ont pas eu l’exposition médiatique dont a bénéficié Chassol, leurs projets comportent de tels morceaux, qu’on peut parier qu’ils sont destinés à devenir des trésors enfouis, comme leurs prédécesseurs sur le label.

Evidemment, les albums de Bertrand Burgalat sont aussi publiés chez Tricatel. Tout en élégance et en folie, en retenue et en lâcher-prise, le dernier en date (Toutes directions) est particulièrement réussi. Le dandy flegmatique s’amuse tout en restant profondément mélancolique. Tout en pudeur (il refuse d’écrire ses textes), Burgalat se dévoile, avec la douceur de l’homme qui préfère rester légèrement dans l’ombre, à découvrir des artistes plutôt qu’à être celui sur qui tous les projecteurs sont braqués. Il n’empêche : son album est absolument à écouter, entre l’enthousiasmant et rétro Survet’ Vert et Mauve, et le titre à la mélancolie quasi-gainsbourienne Je ne veux pas mourir.

Un label avec une âme

Ce qui fait la force de Tricatel, c’est son âme. Loin d’être simplement un ensemble de disques sans liens, ou même la sélection personnelle de Bertrand Burgalat, le label a un état d’esprit, une marque de fabrique. A l’heure de Soundcloud et des artistes qui postent directement sur le net sans passer par le biais d’un label, Tricatel donne sans doute une définition de l’utilité d’un label : plus qu’une structure encadrante, c’est un ensemble dans lequel le disque s’inscrit, c’est une logique. Ici, il s’agit de créer la pop francophone de demain. Burgalat s’y efforce dans son émission de télévision Le Ben & Bertie Show fait avec Benoît Forgeard, mêlant humour, créativité, et exigence musicale. Toujours dans une certaine distanciation de lui-même, Burgalat reste aussi sérieux qu’il l’a toujours été, et déterminé. Avec ses disques décalés, loufoques, étonnants, Tricatel est sans doute l’un des labels les plus intrigants qu’il soit en France. Sous des airs nonchalants, Burgalat constitue une discographie à l’échelle d’un label, fascinante. L’album collectif Tricatel RSVP, avec des collaborateurs comme Fuzati, grand fan de l’album de Houellebecq (voir cet extrait d’interview) sorti récemment le montre bien : la force de Tricatel est tout autant sa diversité que son unité.

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J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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