Jules Adler, La grève au Creusot, 1899, Musée des beaux-arts, Pau

Histoire,Politique

Qu’est-ce que la gréviculture ?

23 Avr , 2018  

Depuis que le porte-parole de la République en Marche Gabriel Attal l’a fustigée au micro de France Inter le lundi 2 avril, on n’entend parler que d’elle : la gréviculture. Un mot un peu barbare pour désigner « des mouvements qui surgissent avant même que la réforme soit annoncée », « beaucoup de mousse avec peu de savon », « un esprit bobo et égoïste », toujours d’après Gabriel Attal.

Revue de presse

La gréviculture, ce n’est pourtant pas seulement un mot lancé à la volée et comme un signe de détermination à réformer, c’est une situation précise, une sorte de maladie chronique française dont on doit scruter les symptômes. C’est en tout cas ce que fait la journaliste Lucie Chaumette sur LCI, durant le 20h du lundi 2 avril : « Depuis soixante-dix ans, David, il ne se passe pas une année sans grève dans cette entreprise. (la SNCF, NDLR) »

La gréviculture, dans l’éditorial du Point du 3 avril, c’est la « France archaïque », adepte des « révolutions qui ne changent rien ». Ce sont les chiffres qui révèlent que le nombre de grévistes à la SNCF ne s’élève qu’à 19,84%, comme pour signaler une dictature de la gréviculture, en omettant souvent de préciser que parmi les conducteurs, ce taux s’élève à 60%. (Communiqué de presse de la SNCF du 18 avril).
La gréviculture fait de la France une championne d’Europe de la mobilisation ainsi qu’un des pays d’Europe au taux le plus faible de syndicalisation (moins de 8% en 2010 d’après l’OCDE, le taux moyen de l’UE étant de 23% en 2012). De quoi alimenter les accusations de penchant pour l’opposition et refus de la concertation, de la négociation, voire de la réflexion.

Histoire et patrimoine

La gréviculture, en somme, ce serait donc une habitude culturelle, un trait national sans réel fondement, un conservatisme même selon certains. De quoi nous rapprocher de la définition de la culture elle-même, « ensemble des structures sociales et des manifestations artistiques, religieuses, intellectuelles qui définissent un groupe, une société par rapport à une autre » d’après le Petit Larousse.

En effet une culture ne vit que par la transmission de ses moments d’histoire, de son art, perpétuant ainsi le groupe social qu’elle définit. Un problème méthodologique surgit cependant tandis que nous faisons l’historiographie de la gréviculture : selon Jean-Marie Le Pen, les « greviculteurs » sont « une race particulière de gens ». De barbarisme en barbarisme, nous voici non plus du côté de la culture théorique dont on aurait peine à discerner les « culteurs »,pour s’aventurer du côté de l’agriculture, la viticulture, l’apiculture.

En 1995, Jean-Marie Le Pen analysait la

En 1995, Jean-Marie Le Pen analysait la « race » des gréviculteurs.

Et pourtant, la gréviculture s’ancre dans une culture à double face : culture de la grève telle qu’on la critique, mais également culture de la critique de la grève. Il semblerait que la première occurrence de ce mot à l’écrit provienne en effet d’un ouvrage de 1900 intitulé La Science sociale suivant la méthode de F. Le Play, publié sous la direction d’un royaliste contre-révolutionnaire, Edouard Desmolins. Il n’aura fallu que trente-six ans après l’instauration du droit de grève en France, pour qu’on reconnaisse cette « culture urbaine ».
Dans le Figaro du 18 octobre 1902, c’est au tour de Caran d’Ache d’inscrire la gréviculture dans l’art de la presse, avec une particularité qu’on retrouve tout au long du début du XXe siècle : les royalistes et contre-révolutionnaires ne fustigent pas les ouvriers acteurs de la grève mais ceux qui les poussent à la grève. Or dans de nombreux documents les accusés sont les parlementaires eux-mêmes, voire les ministres. Dans un journal publié le 9 mars 1901 et joyeusement intitulé A bas les tyrans : journal antimaçonnique, le journaliste révèle ironiquement que les travaux à l’ordre du jour dans une loge maçonnique comportent l’organisation d’une grève.

Illustration de Caran d'Ache dans Le Figaro du 13 octobre 1902

Illustration de Caran d’Ache dans Le Figaro du 13 octobre 1902.

De l’apport de l’histoire : aujourd’hui, les parlementaires dénoncent la gréviculture qu’ils étaient accusés de propager il y a plus d’un siècle. Résistance de classe à la démocratisation de la culture, sans doute.

Du côté des acteurs de la grève, on ne retrouve pas ce mot péjoratif de gréviculture mais une iconographie abondante et diversifiée, dont d’ailleurs une partie est actuellement exposée aux Beaux-arts de Paris dans le cadre de l’exposition « Images en Lutte. La culture visuelle de l’extrême-gauche en France (1968-1974) ».

Grève illimitée Clichés Union mai 1968 Projet d’affiche, peinture Coll. des Beaux-Arts de Paris.

Grève illimitée Clichés Union mai 1968. Projet d’affiche, peinture. Coll. des Beaux-Arts de Paris.

On se situerait des lors plutôt dans le contexte d’une culture sociale, caractérisant un groupe social particulier (la fameuse « race » de Jean-Marie Le Pen, qui prit bien garde à ne pas la spécifier, puisqu’elle était son électorat potentiel).
Pourtant, la gréviculture s’est formée aussi grâce à des acteurs extérieurs à ce groupe social : peintres et auteurs se sont largement inspirés des grèves en tant que moments forts de l’Histoire ou simplement comme tableaux réalistes d’une époque.
La gréviculture, comme toute culture, est une culture qui évolue, comme en témoigne le tableau d’Emile Friant Le travail du lundi de 1864, conservé au Musée des Beaux-arts de Nancy.
La scène se réfère à la coutume du Saint-Lundi : certains ouvriers qualifiés chômaient volontairement le lundi, parfois partiellement, pour s’octroyer le jour festif que n’était plus le dimanche lié désormais aux exigences bourgeoises. (voir Images du monde ouvrier et de ses luttes. France, peintures (1848-1914), M. Nouvellon, Juin 2016)

Le Travail du Lundi, Emile Friant, Musée des Beaux-arts de Nancy.

Le Travail du Lundi, Emile Friant, Musée des Beaux-arts de Nancy.

La gréviculture est orientée, bien sûr, dans un sens ou dans l’autre, mais surtout dans un sens défavorable dans un premier temps. Propre a susciter l’effroi, les artistes utilisent volontiers les mouvements de grève pour en accentuer les traits violents ou frappants. Dans Germinal, Zola décrivait les femmes en tête de cortège , armées de bâtons, prêtes à en découdre. Il semble en réalité que les manifestations aient été beaucoup plus organisées et strictes, et essentiellement masculines.
Une autre scène privilégiée des artistes est celle des la confrontation entre grévistes et non-grévistes. Pas de débat sur la gréviculture en jeu, mais une nette stigmatisation de cette dernière, puisque les grévistes sont volontiers présentés comme injustement violents envers les « faux-frères ».

Lucien-Hector Jonas, Les Roufions, scène de grève à Anzin, 1907, Carte postale, Bibliothèque municipale, Valenciennes

Lucien-Hector Jonas, Les Roufions, scène de grève à Anzin, 1907, Carte postale, Bibliothèque municipale, Valenciennes.

La gréviculture est aussi mémorielle : les grandes grèves servent de référence, d’exemple si les revendications ont abouti, de repoussoir lorsqu’elles ont totalement échoué.
C’est la gréviculture qui met en branle la grève des mineurs de 1948, violemment réprimée (au moins cinq morts) et qui ne débouchera sur aucune avancée sociale mais au contraire sur des licenciements en masse (plus de 3000).
C’est aussi la gréviculture cependant qui permet d’obtenir entre autres les premiers congés payés en juin 1936, forçant le gouvernement du Front Populaire à mettre rapidement en œuvre certaines de ses promesses. Cinquante ans plus tard, en novembre 1986, c’est encore la gréviculture qui empêche le projet de loi Devaquet, qui prévoyait entre autres une sélection à l’université en Premier cycle, d’être adopté.

La gréviculture, selon ses dénonciateurs, n’est pas la même chose que la lutte pour des droits sociaux, acceptable lorsqu’elle est révolue, historique et dangereuse. La gréviculture est une forme de fainéantise, semble-t-il, puisque les propositions de « grève de la gratuité » – c’est-à-dire travailler sans faire payer les usagers – de Marine Le Pen, de Xavier Bertrand ainsi que du syndicat Sud-Rail, relayées par le Figaro, n’ont pas été mises en œuvre… puisque cette action est illégale. Déjà en 1989, des contrôleurs ayant refusé de poinçonner les billets d’usagers avaient été lourdement punis. On notera qu’en 1995, cette « grève de la gratuité » était également proposée par Jean-Marie Le Pen comme traitement de la gréviculture.
Si la gréviculture est récurrente et chronique, ses critiques et les réponses données le sont également.

Culture de la grève 

Quant à la Grevisse culture, du nom du Dictionnaire du bon usage, elle nous apprend que le français fonctionne plutôt par compléments de caractérisation (paragraphe 342c) que par composition (ici nom formé d’un nom et d’un nom complément juxtaposé), « tour devenu peu productif » (paragraphe 178c) . On parlera donc plus volontiers de culture de la grève.
En effet, cultiver la grève, en plus d’être plus correct et moins polémique, nous rapproche de la plage qu’on pourrait découvrir sous les pavés. Et à ceux qui parleraient d’utopie, on rappellera que l’étymologie de ce mot n’est pas déterminée : ou-topos, le lieu qui n existe pas, ou eu-topos, le lieu agréable. Signe que le débat n’est pas fermé ?

 

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