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Musique

Quelle étrange obsession pour les lieux entretient Henning Specht ?

3 Fév , 2016  

Henning Specht fait partie de ces animateurs de la scène électronique indépendante française, discrets, cachés même, qui ne cessent pourtant de l’alimenter depuis le début des années 2000. Petit à petit, il a su se construire une discographie impressionnante, tout d’abord par le nombre de projets qu’il a mené avec succès, notamment son groupe Hypnolove, signé sur le célèbre label Record Makers, créé par Air, et où Sébastien Tellier ou Kavinsky ont sorti leurs plus grands succès. Mais surtout, c’est la cohérence souterraine qui semble animer la discographie de l’artiste polymorphe qui impressionne. Que ce soit dans ses albums solos ou ses nombreux projets collaboratifs, l’artiste développe une obsession des lieux. Alors que l’on décrit souvent la musique comme l’art de l’immatériel, celui sans spatialité, Henning Specht semble vouloir lui en redonner une. Chez lui, la musique est géographique. A l’occasion de la sortie de son dernier projet, Génération Quantique, bande-originale d’une exposition de David Brunner, album sur l’espace, c’est bien au sujet de ce rapport aux lieux, fil sous-jacent d’une discographie éclectique, que j’ai enquêté.

A chaque album son lieu.

C’est en jetant un regard d’ensemble sur la discographie du chanteur et compositeur que l’on est amené à voir apparaître son obsession des lieux. On peut d’abord jeter un coup d’œil à ses collaborations en groupe avec son projet le plus évidemment géographique : France. Le groupe, composé de lui-même, Pierre Gastou et François Remigi, se fixe un objectif : être le portrait de la France, une France rétro, baignée de synthétiseurs des années 80 et de voix à la Etienne Daho, mais une France qui reflète bien leur France, fantasmée et un peu moquée. Le groupe a sorti deux projets depuis 2011 : l’EP Grand Tour, visite touristique, joyeuse, et disco de ce paysage peint par Henning Specht et ses collègues, et l’album Moderne, évocation plus mélancolique de la vie du pays. On le voit bien, France ne saurait être caractérisé autrement que comme une musique géographique.

De même, le groupe le plus connu d’Henning Specht, Hypnolove, quand il fit une entrée fracassante sur la scène électro française, se définit comme un groupe à l’identité géographique, à travers le titre de son album Eurolove en 2006. C’est bien de ce mélange européen dont il est question dans cet album également sous forte influence de la synthpop des années 80, et peut-être même de l’eurodance – style spécifique à l’Europe, mais aussi du disco italien dans des titres à la ligne de basse déchaînée comme Flash pretty Girl. Les langues s’entre-croisent dans ce disque écrit par Thierry Moreira qui cherche donc à incarner musicalement l’Europe : du français chanté avec un accent allemand dans le hit Mademoiselle, à l’anglais, en passant par l’allemand et le latin, l’album est là encore géographique. Lors de leur retour, après 7 ans d’absence, avec l’album Ghost Carnival, Hypnolove décide de construire un espace plus rêveur, plus inconnu, défini, encore une fois par le titre de l’album. Le morceau éponyme décrit bien l’atmosphère étrange de ce carnaval fantomatique, de ce lieu de l’étrange, où la légèreté infinie du fantôme et de la fête carnavalesque, incarnées par une voix enfantine et une harpe aériennes, croise l’aspect inquiétant de cette fête, souligné par les basses pesantes.
Evidemment, l’esprit géographique qui anime ces albums n’est pas celui de Henning Specht, mais celui de ces groupes, dans leurs singularités et avec leurs compositeurs de talents (Nicolas Sentenac, Thierry Moreira, François Remigi) mais il est troublant et amusant de voir – sans doute avec un peu de mauvaise foi – ce jeu sur les lieux qui se développe dans tous ces albums.

Les lieux, traces du passé et du présent.

Si l’on regarde ses projets les plus personnels, à savoir ses albums solos, tous disponibles sur son Bandcamp, et sa collaboration avec son ami d’enfance Pierre Gastou (qui a écrit tous les textes empreints de cette nostalgie des lieux de l’enfance) dans le groupe Fiendish Fib, on trouve une vraie biographie géographique d’Henning Specht. Dans l’album Le Cabirol de Fiendish Fib, il décrit sa jeunesse à Colomiers, « cette banlieue verte sans feu rouge où jamais rien ne bouge », comme il le chante dans Ô Colomiers. Il s’agit d’une banlieue toulousaine où se situe la clinique Le Cabirol. Ce projet qui ne sortit jamais et fut mis gratuitement sur internet, revêt la mélancolie et l’ennui teintés de nostalgie que l’on peut ressentir en se promenant sur le Google Maps de Colomiers en écoutant La Maison rose, bande originale d’une journée d’ennui nostalgique.

Dans son premier album solo, Henning décrit sa maison sur l’allée des Agudes à Colomiers (où il a vécu après son enfance au Cabirol), de la terrasse au salon. Dans son second été 2008 – winter 2009, il décrit les lieux de son été 2008, son Voyage en Espagne (les Vagues nostalgiques, l’Horizon plein d’espoir), mais aussi un rêve d’abord plein d’une tristesse romantique et pensive chantée avec sincérité sur des accords de bossa nova dans le très touchant morceau Le rêve d’un homme. Puis le rêve se fait second lieu de l’album, lieu d’une pop expérimentale et torturée, moins solaire que ses mélodies habituelles influencées par la chanson française. Dans son troisième album enfin, il décrit sa vie actuelle à Berlin, en chantant majoritairement pour la première fois en allemand. L’obsession d’Henning Specht pour les lieux va si loin que l’album porte sans doute son adresse berlinoise : Kiehlufer 73.

Les albums d’Henning Specht sont des lieux. Les écouter, c’est emprunter un itinéraire. Le début de Kiehlufer 73 est un très lent zoom sur Berlin. Au départ, on a rien, seulement une ville vue de haut, sur le morceau Die Stadt, aux sonorités intrigantes et électroniques. La chanson commence par des battements minimalistes, pouvant évoquer l’électro berlinoise, qui ne quitteront pas l’album. La masse sonore prend de l’ampleur petit à petit : on se rapproche de la ville et du sol. Au passage, on croise quelques corbeaux sur le titre Die Krähen, où le volume sonore augmente encore. Les sonorités sont toujours un peu inquiétantes, comme notre arrivée dans cette ville inconnue, et la voix de Henning Specht émerge : le chanteur prend son temps pour installer son ambiance. On arrive à la Lausitzer Platz, au centre de Berlin, pour une ballade douce et chantonnée : le décor se précise, le quotidien s’installe. Enfin, on arrive dans un appartement sur le titre Fenster, titre d’un réveil mélancolique, influencé par les claviers électroniques du compositeur François de Roubaix, rappelant l’attachement du berlinois à la scène électronique française et ses origines. On est arrivé à bon port, la journée commence sur le titre Aujourd’hui, titre optimiste mêlant paroles en français chantées par Océane Moussé et en allemand. Enfin, sur le tube de l’album, Décembre, balade obsédante empreinte d’une joyeuse mélancolie hivernale, on apprend en quel mois nous sommes. Ça y est, la cadre est parfaitement installé : les lieux sont dessinés.

Alors quel est l’étrange but recherché par Henning Specht ? Sans doute donner un lieu à ses musiques, mais même plus précisément faire de ses musiques des lieux. N’hésitant pas à briser les codes de la musique pop traditionnelle, il fait des peintures de paysages, cherche à faire de ses morceaux des lieux, où l’on se laisse pénétrer dans une ambiance particulière. La fin de son premier album nous révèle peut-être le secret de cette étrange obsession : après le tube Her Room mêlant ses influences les plus visibles (pop intelligente, ligne de basse disco, et cœurs joyeux évoquant la chanson française) le musicien finit sa visite de la maison, en finissant par une exploration électronique et joyeuse de la Television. L’album prend alors un virage inattendu : alors que depuis le début, il décrivait la géographie d’une maison, il part dans la forêt, inquiétante, dans Unterm dach der Wald. La chanson n’a ni couplet, ni refrain, simplement elle installe un paysage, un horizon. C’est aussi ce que fait le titre suivant. Mélancolique, sans paroles, et laissant résonner quelques simples guitares, ce morceau extrêmement sobre et contemplatif, loin d’avoir une structure classique trace des traits, des routes, installe des plaines sonores et des forêts où l’on entend le bruit du vent. Son titre nous révèle alors au fond le projet d’Henning Specht, aussi simple que poétique : Trying to become a landscape.

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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