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Politique,Société

Que penser d’un événement féministe non-mixte ?

22 Mar , 2016  

Le 7 mars était célébrée la journée de la femme. A l’occasion, une réunion féministe non-mixte était organisé à l’UQAM, prestigieuse université montréalaise. L’initiative fut l’objet d’un tollé sur les réseaux sociaux, au point qu’elle fit même l’objet d’un article du journaliste Patrick Bellerose paru sur le Huffington Post Québec (1). D’un côté, les organisatrices expliquaient une volonté de libérer la parole des femmes, tandis que d’autres étudiants et même la présidente de l’université déploraient l’exclusion d’une partie des étudiants d’un tel rassemblement.

Ce type de polémique est loin d’être nouveau. Les réunions militantes non-mixtes sont fréquentes et font débat au sein même des différents mouvements féministes. Les questions apparaissent, problématiques, et les débats font rage sur les réseaux sociaux, avec une violence assez crue. Dans des soirées festives militantes, des bars, comme dans des débats ou des manifestations culturelles, la question se pose : peut-on interdire l’accès à un rassemblement féministe aux hommes ?

Non, ce n’est pas du « sexisme anti-homme ».

Le commentaire le plus aimé sous l’article de Patrick Bellerose est le suivant : « C’est clair que c’est du sexisme. C’est [la] raison pour laquelle le féminisme n’a plus sa place. Il est polarisateur et est divisif. Nous devons passer à l’étape suivante: l’humanisme équitable pour tous. » Si nous le citons, c’est qu’il est représentatif de beaucoup des avis sur ce sujet. Quand on fait défiler le reste des commentaires, on trouve des reproches similaires, formulées plus sommairement : « Incroyable ! De la pure discrimination. Pas d’hommes ! Bande de……. », ou « Le féminisme montre, encore une fois, qu’il n’est pas question d’égalité entre hommes et femmes. ».

On pourrait en citer bien d’autres, l’argument est toujours le même, formulé différemment : les femmes feraient ce qu’elles reprochent aux hommes, les exclure. Elles se tromperaient donc de bataille, ne cherchant pas l’égalité mais leur domination sur les hommes. Pour ces internautes, refuser la mixité, c’est refuser l’égalité, c’est du sexisme anti-homme.

Mais peut-on vraiment parler de « sexisme » ici ? Peut-on vraiment dire que cette réunion est comme une réunion qui serait interdite aux femmes, c’est-à-dire scandaleuse, comme le dit un autre commentaire ? Mettre ces deux types d’exclusions sur le même plan relève d’un raisonnement faussement efficace. En effet, tous ces commentaires ne prennent pas en compte le réel, le concret de la situation sociale, l’état actuel des choses, sur lequel se fonde la pensée féministe.

Aujourd’hui, les femmes sont dominées par les hommes, dans la vie politique (27% de femmes à l’Assemblée Nationale en France selon Libération (2) en été 2015), comme dans la vie privée (60% des hommes ne font pas le ménage alors que 93% des femmes font le ménage et la cuisine selon une étude du Credoc (3) en mai 2015). La thèse féministe dominante actuelle – résumée le plus grossièrement possible car ce n’est pas le propos de cet article – est la suivante : la société, dans son ensemble est sexiste, car elle est à l’origine de construits de genres, qui aboutissent à la domination des femmes par les hommes. C’est toujours de cette réalité qu’il faut partir pour penser et comprendre les questions féministes.

Dès lors qu’on la prend en compte, on voit bien qu’on ne peut plus mettre les deux types d’exclusion sur le même plan. La première, celle des femmes par les hommes, qui fait qu’aujourd’hui l’accès à certains espaces leurs est limité de fait (l’Assemblée nationale comme on vient de le voir), relève de l’exclusion du dominé par le dominant, dans le but que le dominant garde une position de pouvoir. La seconde, celle des hommes pas les femmes, est une action de résistance des dominées face aux dominants, dans le but de créer un espace où elles puissent avoir une agency (une « puissance d’agir »), selon le terme employé dans les subaltern studies (les recherches cherchant à étudier le caractère actif des dominés face aux dominants). L’agency désigne en effet une capacité des dominés à agir face aux dominants, le fait que les dominés soient acteurs, au sein d’espaces de libertés, dont les réunions féministes feraient parties. L’agency est donc un espace de liberté d’action des dominés.

Les comparaisons des internautes anonymes que l’on a sélectionnées ne prennent donc pas en compte cette réalité qui fait qu’aujourd’hui reconnaître la notion de sexisme, c’est d’abord reconnaître qu’être un homme et être une femme n’est hélas pas la même chose, qu’aujourd’hui on ne peut pas traiter les questions sociales sans prendre en compte le sexe. Si l’on parle de féminisme, et non pas d’humanisme, comme le réclame le commentaire déjà cité, c’est que les femmes sont encore dominées par les hommes. Si exclure les femmes d’une réunion n’a pas la même signification qu’exclure un homme, c’est qu’un dominé cherchant à se créer une zone d’agency face au dominant n’est pas la même chose qu’un dominant exerçant sa violence sur un dominé.

Un espace de parole libéré

Mais quel est l’intérêt d’exclure les hommes d’une réunion féministe ? En quoi crée-t-il cette zone d’agency évoquée plus haut ? En effet, on peut imaginer que les hommes qui veulent participer à une telle réunion n’y vont pas pour assoir l’autorité du patriarcat, mais dans un but féministe. Pourquoi exclure ces hommes qui veulent contribuer à la parole féministe ? La volonté n’est pas d’exclure les hommes, mais de libérer la parole des femmes. En effet, la parole des femmes a tendance à moins se libérer en présence d’hommes.

Dès l’école, les garçons prennent ainsi plus souvent la parole que les filles. Cela n’a évidemment rien de naturel mais est lié à leur éducation, comme le montre Daphné Girardin dans son mémoire L’oral en classe : garçons et filles, quelles différences ? (4) La chercheuse s’appuie sur les travaux de Zaidman au tournant des années 2000 qui souligne une forme de prise de pouvoir des garçons dans la classe, avec la complicité active des maîtres et des maîtresses qui les interrogeraient plus souvent, apprenant ainsi aux filles à rester discrètes, face aux garçons qui détiendraient l’oral en grande partie. Evidemment, ce comportement des enseignants est inconscient la plupart du temps, mais forme ainsi cette inégalité d’accès à la parole : très vite les garçons prendront plus facilement la parole en cours que les filles. Ainsi, dans une étude sur neuf classes du secondaire, la chercheuse Isabelle Collet (5) note qu’en moyenne sur une heure, les garçons ont 2,3 fois plus de chances de s’exprimer que les filles alors que celles ci sont (légèrement) plus nombreuses.

Les réunions féministes non-mixtes font donc sens dans ce contexte d’une nécessité de prise de prise de parole libre des femmes. Éduquées à moins parler que les garçons et à les laisser s’exprimer (D. Girardin cite Hendrick & Stange dans Filles-Garçons, socialisation différenciée ? en 1991, qui notent que les filles en cours sont plus souvent interrompues que les garçons), les femmes ne peuvent pas prendre la parole complètement librement dans un espace avec des hommes, non pas parce que ceux-ci sont sexistes, mais parce qu’on leur a appris à moins parler face aux hommes.

La question compliquée de l’espace privé

Mais c’est justement au niveau de la question de l’appropriation de la parole que ces réunions semblent atteindre leur insuffisance, ou du moins leur limite. En effet, il est nécessaire que les femmes prennent la parole dans un espace public, c’est-à-dire mixte, et accessible à tous. Refuser aux hommes l’accès à la réunion, c’est en faire par la même occasion une réunion privée, c’est-à-dire destinée à un public restreint. Or, la parole libre des femmes ne doit pas se concevoir comme limitée à un espace privé. La parole des femmes doit se libérer dans un espace public, donc un espace accessible par tous.

Si l’idée de concevoir un espace libre pour les femmes, un lieu d’échange sans une présence envahissante des hommes habitués à posséder la parole, peut être intéressante, elle demeure donc pour autant insatisfaisante. En effet, cette solution enferme la parole des femmes dans l’espace privé et ne permet pas à cette parole d’envahir un espace public et mixte. Si les raisons de ces réunions non-mixtes sont donc complètement justifiées et compréhensibles, celles-ci ont donc cette limite de déployer une parole féminine libre hors de la sphère publique, ce qui ne les empêchent pas de l’influencer, à l’image des salons parisiens du XIXème siècle de Juliette Adam étudiés par Jacques Guilhaumou, chercheur en science du langage, dans son article Autour du concept d’agentivité (6) (concept  canadien synonyme d’agency).

Quant aux manifestations culturelles interdites aux hommes, elles sont tout autant justifiées, mais posent néanmoins la question de l’accès à la culture. Ainsi le Festival du film lesbien et féministe qui diffuse tous les ans à paris des films qui habituellement ne passent pas en salle n’est accessible qu’aux femmes. En interdisant l’accès du festival aux hommes, le festival fait donc un choix en rendant la culture moins accessible, destinée à un public restreint. Là encore, c’est cette question de la privatisation qui pose problème : peut-on rendre privé (dans le sens de quelque chose qui n’est pas ouvert à tout public) un film ?

La question des regroupements féministes non-mixtes est donc plus délicate qu’il n’y paraît. Si la création d’un espace d’agency apparaît comme une proposition intéressante, et qui ne doit être en aucun cas assimilée à du sexisme (acte de domination d’un sexe sur un autre), elle ne peut néanmoins pas être considérée comme suffisante et satisfaisante. La parole libre féminine et féministe doit se déployer dans la sphère mixte et publique. La laisser se cantonner dans un espace sans hommes, ce serait laisser aux hommes le monopole de la parole dans l’espace publique.

(1) L’article et ses commentaires sont lisibles ici : http://quebec.huffingtonpost.ca/2016/03/07/uqam–un-5-a-7-feministe-non-mixte-seme-la-controverse_n_9404014.html

(2) L’article est lisible ici : http://www.liberation.fr/france/2015/05/04/femmes-en-politique-un-match-contre-les-machos_1289649

(3) L’étude est lisible ici :
http://www.caf.fr/sites/default/files/cnaf/Documents/Dser/PSF/119/PSF119_2_RBigot_SHobiant_Edaudey.pdf

(4) On peut télécharger le mémoire depuis ce lien : https://archive-ouverte.unige.ch/unige:19596

(5) L’étude est ici : http://www.isabelle-collet.net/isabelle.collet/Mixite_files/Faire-vite-et-surtout-le-faire-savoir.-Les-interactions-verbales-en-classe-sous-l%E2%80%99influence-du-genre.pdf

(6) L’article est ici : https://rives.revues.org/4108

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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