Pourquoi Jorrdee est-il par excellence le rappeur de 2015 ?

Musique

Pourquoi Jorrdee est-il par excellence le rappeur de 2015 ?

25 Jan , 2016  

Jorrdee est un rappeur français actif depuis 2012 qui ne cesse de gagner en viralité en cette fin d’année. Sa collaboration sur la tape de DJ Weedim aux côtés de pointures du rap français cet été (Vald, Alkpote, Jok’air,…) a braqué les projecteurs sur lui. Si son succès est encore confidentiel – il n’a sorti pour l’instant que des mixtapes gratuites – on peut imaginer que l’ascension du jeune homme va s’accélérer.

L’efficacité de ses tubes aux mélodies à la fois entêtantes et étranges font de lui un rappeur avec un succès potentiel très fort auprès de la critique et du public. S’il serait facile de le décrire sous le terme fourre-tout d’« ovni » tant sa musique peut paraître surprenante au premier abord, ce qui me paraît intéressant de souligner chez Jorrdee c’est qu’il a su absorber toutes les grandes tendances du rap en 2015 pour en faire pourtant quelque chose de très personnel.

La création d’un univers et d’une esthétique cohérents : le mystère inquiétant et l’ambiguïté

Ainsi, l’émergence de son personnage renvoie à une des grandes tendances raps de ces dernières années, 2015 en particulier : les rappeurs émergent avec une esthétique construite et cohérente, à la fois visuellement, musicalement et thématiquement. En effet, Jorrdee a compris que le rap aujourd’hui ne se pensait plus sans une cohérence dans ces divers champs. C’est le même phénomène qu’on a pu observer chez PNL ou Sch en France : le nouveau rappeur arrive avec un univers à l’unité esthétique qui fait son succès, au delà du single ou du tube. Les rappeurs n’arrivent plus avec un morceau. Ils arrivent avec des images, et une manière de communiquer propre à eux.

L’univers de Jorrdee passe par une esthétique glaciale qui rappelle ses instrumentales inquiétantes. Dans le clip de Rolling Stones, il déambule dans la neige, perdu dans l’immense. On ne sait jamais où il est. Loin de revendiquer une spatialité précise (représenter son quartier par exemple), Jorrdee est toujours dans des lieux mystérieux. La forêt du clip James Blunt paraît être un endroit où on ne peut que se perdre. On ne sait jamais où Jorrdee est, il trouble les pistes, et ainsi constitue un mystère autour de son identité, qui est souligné par la multiplicité de ses pseudonymes (Jordy, Lestat de Lyoncourt, Argent Stupide,…) qui le rendent impossible à trouver, à cerner.

Cette esthétique de l’insaisissable, du mystérieux, passe aussi par le style du rappeur. Extrêmement travaillé, ce style joue sur une forme de jeu sur les codes de genre, notamment dans le clip Personne ne sort. Sa voix aiguë et plaintive renforce ce refus d’une image virile, qui contraste avec des paroles évoquant une hétérosexualité violente et agressive (Dans TNT : « Elle dit que t’es son boloss / Et j’la baise, c’est toi qui la ramène »). Ce contraste entre un personnage, une voix et une interprétation prêtant à un jeu sur la destruction des stéréotypes de virilité, et des paroles crues voire sexistes rappelle ce que fait The Weekend depuis de longues années.

On voit bien que Jorrdee joue avec toutes les frontières : entre les genres, entre les lieux, entre les identités : il veut être insaisissable, irréel, dans le rêve. Et ce floutage se crée par delà de sa musique dans ses clips, dans son style, dans sa communication mystérieuse sur son Facebook, et l’étrange collectif qui l’entoure (le 667). Jorrdee maîtrise son image, et est en ce sens un rappeur extrêmement actuel, qui a assimilé tout ce que lui permettent les clips et internet, par delà des médias traditionnels. Mais ce n’est pas seulement la manière dont Jorrdee a maîtrisé son apparition mystérieuse sur la scène rap qui en fait le rappeur de 2015 par excellence, c’est aussi sa musicalité.

Une musicalité volontairement déstructurée voire dissonante.

A la sortie du titre de DJ Weedim Laisse pas rentrer les démons, Jorrdee fut comparé par beaucoup d’internautes à un Young Thug français. Si la comparaison a des limites, les points communs entre les deux rappeurs sont néanmoins nombreux. Outre leur surproductivité en terme de mixtapes sur le net, marque de la fin de l’ère du CD physique, les deux hommes brisent les codes mélodiques du rap, les détraquent, les tordent avec des flows déstructurés qui prennent le beat de manière surprenante par des vagues de chant inattendues. C’est la voix du rappeur qui devient l’outil mélodique du son en 2015. La voix de Jorrdee prend le pas sur ses productions minimalistes et lentes qu’il fait lui-même. Comme PNL, Young Thug, ou Future, Jorrdee a su apprivoiser l’autotune, et en faire l’outil mélodique centrale de ses chansons. Dans FLAM sur sa dernière mixtape, La 25ème heure, sa voix modifiée et omniprésente se fait instrument d’une production minimaliste.

En terme de structure de ses chansons, là aussi Jorrdee a pris le pli de 2015. La structure couplet-refrain est remise en question. Si Jorrdee a souvent un refrain, il joue avec, n’a pas un nombre de couplet classique. A l’image du son emblématique de deux rappeurs tout aussi emblématiques de l’année 2015 qu’est Where ya at ? de Drake et Future, chez Jorrdee tout se fait refrain ou, sous un autre angle, rien n’est refrain. C’est la boucle obsédante qui prime, toujours dans le but pour Jorrdee, de créer un univers claustrophobe, replié sur lui-même.

Jorrdee revendique toutes ces influences musicales évidentes. Dans FVTVRR un des morceaux les plus rappés de « 25ème heure », mixtape orientée pop et R&B, il rend hommage au rappeur américain influent en 2015. « Pétasse blanche sur moi comme Future » et « Autotune j’ai tué ça comme Future » revendique-t-il. Si l’on ne peut pas vérifier la première affirmation, la seconde est avérée. Jorrdee utilise toujours l’outil de manière intelligente et en fait un des objets indispensables de son univers musical. Enfin, outre la musicalité de Jorrdee et son imagerie, ce sont ses thèmes qui en font le rappeur qui incarne peut-être le mieux où en est le rap aujourd’hui.

Des obsessions amoureuses et mélancoliques, signe d’une année introspective dans le rap

Si on souligne sans cesse l’importance croissante de l’egotrip dans le rap français avec la scène trap incarnée par Kaaris, la réelle tendance de 2015 a peut-être été au contraire un questionnement de l’ego, une introspection, et un renfermement sur soi-même. On l’a trouvé sur les albums de Vince Staples, de Earl Swatshirt, ou de Future aux Etats-Unis, mais aussi dans celui même de Kaaris (le titre Gucci Mane) en France. Les rappeurs s’interrogent sur eux-mêmes, sur leur rapport à leur intériorité, créant des albums denses et cohérents, où ils ne cessent de ressasser leurs obsessions, leurs peurs, leur spleen. Or c’est bien de ce renfermement sur soi-même dont il est question dans la musique de Jorrdee. Il parle de sa volonté de rester seul, à contempler son intériorité. Cette envie est résumée dans un de ses meilleurs morceaux : Là Regarde et remercie Dieu. Dans le refrain il affirme « J’l’emmène dans ma chambre // et y a plus moyen qu’on sorte // Car c’est là qu’j’suis l’mieux // j’me roule deux joints de beuh. » Jorrdee est replié sur sa mélancolie, dans des nuages de fumée, et ressasse ses obsessions dans une atmosphère anxiogène. Il suffit du titre du morceau Personne ne sort pour saisir la dimension angoissante de cet univers fermé.

Jorrdee développe dans cet univers trop petit et trop clos, des obsessions étranges. Sa jalousie maladive et effrayante en font une figure aussi romantique que menaçante dans Rolling Stones, qui pourrait être la BO d’un film romantique comme d’un film d’horreur. Jorrdee veut avoir la fille qu’il aime juste pour lui, la garder dans sa chambre. Dans 2, ballade amoureuse et touchante, la production aux sonorités glaciales propre à Jorrdee, ici volontairement surchargée, contraste avec les paroles romantiques, les rendant inquiétantes. Quand le rappeur déclare « C’est juste tes yeux et mes yeux », cette solitude est tout autant un rêve romantique qu’un cauchemar. Ainsi Jorrdee, dans sa chambre, dans son intériorité, développe des obsessions menaçantes. A la fin de Personne ne sort, sorti fin 2015, il dit « J’ai rêvé que j’étais nécrophile ». Cette phrase cauchemardesque issue de son univers enfumé renvoie à un morceau sorti plus tôt cette année J’en ai marre d’être nécrophile.

Jorrdee réussit donc son pari paradoxal : être le rappeur de 2015 par excellence, et en même temps être extrêmement original, en utilisant toutes ces tendances qu’il a assimilé pour en faire quelque chose. Jorrdee est le rappeur de 2015 type : hyper-productif, il utilise internet, l’image, l’autotune et son timbre de voix atypique  à merveille dans des mélodies obsédantes comme Ryan Gasoline, mélodies qui reflètent sa permanente introspection. Mais c’est dans cette dimension personnelle, cet aspect surréaliste qu’il développe par sa voix et ses productions qui sonnent toujours un peu faux (Rolling Stones) ainsi que par ses paroles presque abstraites que Jorrdee est  unique et devrait être l’une des révélations de l’année 2016, si les auditeurs sont prêts à rentrer dans son univers romantique, rêveur, mais aussi glacial et sous substance qu’on pourrait décrire par cette phrase issue de Personne ne sort : « C’est un monde froid, l’alcool nous réchauffe. »

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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