Robin Campillo, le président de Act-up Paris Rémi Hamai et la productrice de 120 battements par minutes

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Les Oscars et les César comme tribunes politiques

6 Mar , 2018  

 » Si vous avez quelque chose à dire, parlez à cœur ouvert ! vous avez une opportunité, une plateforme pour [le faire] »

Le ton est donné par Jimmy Kimmel, dimanche soir. Une fois encore les Oscars seront politiques.  Petit panorama sur la place de la politique dans ces grandes cérémonies qui réunissent plusieurs millions de spectateurs.

Imaginez une minute rien que pour vous, où toutes les personnes dans la salle ne regardent et n’écoutent que vous, où chaque personne derrière son écran sera attentif à ce que vous allez dire ou faire.  Il est si tentant d’utiliser cette précieuse minute pour défendre une cause qui nous est chère. Certes ce n’est pas toujours facile d’y penser, ou même de se lancer, et pourtant chaque année a son lot de discours engagé. Certains défendent avec brio le cinéma – qui est après tout bien ce qui est célébré ici, d’autres délivrent des remerciements émouvants et messages remplis d’espoir. Enfin il y a ceux qui ont quelques mots pour un problème de société, voire qui  y consacrent même la totalité de leur discours.

Robin Campillo, le président de Act-up Paris Rémi Hamai et la productrice de 120 battements par minutes

Robin Campillo, le président de Act-up Paris Rémi Hamai et la productrice de 120 battements par minutes

Vendredi soir, 120 battements par minute reçoit l’ultime César du meilleur film. Au milieu des remerciements, un homme les rejoint, l’air grave. Il se présente comme  le président d’Act up-Paris . Act up c’est l’association dont 120 battements par minute raconte l’histoire, l’association qui a lutté contre le SIDA  depuis les années quatre-vingts-dix et dont le réalisateur Robin Campillo a fait partie. Certains  pensent peut être qu’Act up appartient au passé, et pourtant non : aujourd’hui l’association a encore beaucoup à faire, même en France, où le SIDA touche encore les plus démunis. C’est le message bien entendu qu’a voulu faire passer le président sur scène. Son message résonne avec le beau discours d’Antoine Reinartz, lauréat du meilleur acteur dans un second rôle pour le même film :  «Le sentiment d’injustice ne devrait pas avoir de frontières » .

L’ère post-Weinstein

Cette année le vent féministe soufflait plus que jamais aux Césars comme aux Oscars – il faut dire que la situation actuelle s’y prêtait. « Le monde nous regarde, nous devons donner l’exemple » a annoncé d’emblée  le présentateur Jimmy Kimmel dans son monologue au début de la cérémonie des Oscars. Entre deux blagues,  il rappelle ce chiffre : seulement 11% des films aux Etats-Unis sont réalisés par des femmes.

Salma Hayek avait donné le la aux BAFTA quand elle annonce ironiquement  « je suis venue rendre hommage aux hommes ».On retrouve l’actrice mexicaine aux Oscars aux côtés d’Annabella Sciorra et Ashley Judd. Les trois femmes victimes de Weinstein ont alors félicité toutes les femmes qui avaient briser ce silence oppressant et ont salué Time’s up, cette association créée au début de l’année pour accompagner les victimes harcèlement sexuel ou de viol dans leurs démarches judiciaires.
L’actrice Frances McDormand a également donné un vibrant discours en récupérant son Oscar de meilleur actrice, où elle a invité toutes les femmes nommées à se lever et à se regarder. Un grand moment de solidarité féminine.

A Paris c’est tout pareil : Manu Payet annonce les nommés dans la catégorie « Balance ton porc ». Il invoque lui aussi le devoir de se saisir de la tribune des César : « il n’y a jamais de non qui veulent dire oui ». Et bien sûr, tout le monde portait son ruban blanc.

Il  faut être courageux pour saisir cette tribune, aussi téméraire que Blanche Gardin qui en 2017 aux Molières  avait lancé une pique aux défenseurs de Roman Polanski qui insiste sur la séparation à faire entre l’homme et l’artiste. Extrait :  « Mes parents m’avaient inscrit à un atelier de théâtre (…) Pendant qu’on était sur scène le metteur en scène pouvait pas nous toucher (…) on dit pas d’un boulanger c’est vrai que oui d’accord il viole des gosses dans le fournil mais il fait une baguette extraordinaire » tonnerre d’applaudissements et sourires gênés dans l’audience.
Cette année elle remettait le prix du meilleur espoir féminin et ne s’est bien sûr pas gardé d’utiliser ce moment pour interpeller l’audience à sa façon, ironique  et piquante « C’est bien sûr une année très triste pour le cinéma, mais il faut se réjouir, je pense que c’est clair pour tout le monde  les producteurs n’ont plus le droit de violer les artistes »

Interpeller les pouvoirs publics

Les Césars sont dans un sens plus politique que les Oscars ces deux dernières années. Les interpellations directs au gouvernement de François Ruffin en 2017 et de Robin Campillo cette année n’ont pas d’équivalent américain. Quand l’actuel député insoumis reçoit le César pour meilleur film documentaire, il se lâche littéralement « « Imaginons qu’on délocalise l’hémicycle à Varsovie. Dans ce pays, y’a des « sans-dents » mais il y a surtout des dirigeants sans cran ! » Formule efficace. Cette année, Robin Campillo qui monte plusieurs fois sur scène en profite pour dénoncer le gouvernement Macron sur la politique des usagers de drogue, sur la loi sur  les  travailleurs du sexe et enfin de la politique des migratoire.

Aux Etats-Unis :  L’industrie du cinéma contre l’Amérique de Trump

Ce n’est un secret pour personne,  le milieu audiovisuel est traditionnellement démocrate. Le triomphe de Donald Trump en 2016 n’a fait donc qu’intensifier la teneur politique des Oscars.

Le prix de meilleur réalisateur revient pour une quatrième fois en cinq ans à un mexicain, comme un pied-de-nez fait à Trump . Guillermo del Toro marche dans les pas de Alfonso Cuarón (2014) et Iñarritu (2015 et 2016) Quand il obtient son Oscar pour Le Revenant, il évoque une phrase du héros du film, adressée à son fils métis « Ils ne t’écoutent pas, ils ne voient que la couleur de ta peau »  Puis il ajoute « quelle belle opportunité dans notre génération de se libérer de ces préjugés (…) et de nous libérer de ses pensées, et de faire en sorte qu’une bonne foi pour toutes, la couleur de notre peau devient un indicateur aussi que la longueur de nos cheveux » Discours plein d’espoir, mais c’était avant Trump. Guillermo del Toro avait lui un discours tout autant rempli d’espoir, mais avec le spectre actuel du traitement politique des mexicains aux Etats-Unis. «Je suis un immigré.  La plus grande chose que permet notre industrie aujourd’hui c’est d’effacer les lignes dans le sable. On doit continuer à le faire même quand le monde nous dit de les rendre plus profondes. »

Les cérémonies du cinéma ont-ils toujours été une Tribune ?

Certains voient une politisation croissante depuis la polémique  « Oscar so white »  lors de la cérémonie de 2016.  A l’époque 91% des 6261 votants étaient blancs et plus de 3/4 étaient des hommes. L’Académie s’était alors engagé a rectifié le tire et d’être plus équilibré d’ici 2020. Mais c’est peut être justement parce que l’Académie s’est engagée à ce renouvellement que les Oscars prennent une dimension éminemment politique.

Pas besoin d’attendre cela pour faire de la cérémonie une tribune pour défendre ses convictions. En 1973 Marlon Brando recevait l’oscar de meilleur acteur pour le Parrain,. Il a refusé le prix mais a profité de cette audience qui lui était faite pour passer un message fort : c’est l’activiste Apache Sacheen Littlefeather, qui monte sur scène pour refuser l’Oscar en raison du traitement des amérindiens par l’industrie du cinéma.

 

 

Un lieu approprié pour la politique ?

Certains n’apprécient pas que les problèmes de société, ou politiques s’invitent dans cette fête du cinéma. En 1978  Vanessa Redgrave reçoit l’Oscar de meilleure actrice dans un second rôle pour Julia. Elle profite de son discours pour défendre la cause palestinienne, sujet plus que sensible dans la politique américaine. Forcément, ça ne passe pas. Plus tard dans la soirée  l’écrivain Paddy Chayefsky a répliqué « J’en ai vraiment marre que les gens utilisent les Oscars pour la propagations de leur propagande politique » -tonnerre d’applaudissement.

Il y a évidemment  plusieurs degrés de politique. Il y a par exemple le degré  Michael Moore, Oscar de meilleur documentaire en 2009 pour Bowling for Columbine, qui dénonce la politique libérale en matière d’armes à feu aux Etats-Unis. Inutile de dire que son discours n’a pas vraiment plus à la NRA et les autres lobbys d’arme.  Leonardo DiCaprio fait-il de la politique quand il lance son  « ne prenons pas la planète pour acquise » en 2016 ? Il y en qui répondrait que oui. Mais quand bien même quelques-un trouveraient ils cette parole déplacée, dans la mesure où  l’ont croit à la liberté artistique et à la  figure de l’artiste engagé, c’est même leur devoir de se saisir d’une telle tribune. Certes, ce n’est pas dans un discours aux Oscars que l’ont change le monde, mais c’est dans la continuité d’un cinéma tributaire, engagé que jaillit cette parole.

« je ne me laisserai pas taire »

Lance Jeanne Balibar, qui refuse d’arrêter son discours passionné au début de la mélodie qui rappelle au lauréat que le temps tourne et qu’il doit partir . Cette petite phrase évoque discrètement que la parole de l’artiste est libre, inspirée, pleine d’espoir et de conviction et cela  quoi que soit le message derrière.

Qui veut essayer de faire taire un artiste s’y perdra. Mais qui voudrait empêcher cette parole  porteuse d’espoir, qui interpelle le rêveur ou le révolté derrière son écran ou dans l’audience. Il y a Lupita Nyong’o et son appelle à toutes les petites filles et les petits garçons  « où que vous  soyez, vos rêves sont valides ». Cette année, en remettant un prix, elle a évoquée d’autres rêveurs, les « dreamers »,  ces jeunes immigrés qui avaient été régularisés par Barack Obama et que Trump menace aujourd’hui d’expulsion. Il y a aussi ce magnifique discours de Graham Moore, scénariste du film  Imitation Game. Il encourage tous les enfants qui se sentent mal dans leur peau à  « rester bizarres, rester différents » Le  hashtag #STAYWEIRD avait d’ailleurs pris d’assaut tous les réseaux sociaux.

Certes il y a beaucoup de mises en scène, de grandiloquence et de solennité, les Césars et les Oscars ne satisferont pas tout le monde c’est certain, mais sur ces scènes dorées s’invitent toujours le sentiment de révolte, la prise de parole libre et l’espoir, et franchement ça fait du bien.

 

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Thaïs Chaigne
Grande curieuse sur tous les fronts, je veux transmettre ce que j'apprends. (Surtout si vous me lancez sur l'Asie...)

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