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Culture / Divertissement,Musique

Pourquoi peut-on dire qu’« Orca » de Castus est un film auditif ?

28 Avr , 2016  

Castus est un projet musical pas comme les autres : depuis sa formation en 2010, le groupe a sorti trois albums, soit un tous les deux ans, et n’a cessé de s’agrandir jusqu’à aboutir à une formation assez unique : cinq guitaristes, un bassiste, et un batteur. Cédric Castus est la tête pensante de cet incroyable projet instrumental résolument rock, qui fait s’entre-mêler les lignes de guitares avec complexité. Il compose tous les morceaux, chaque ligne, chaque détail de ces titres qui sont de véritables épopées électriques.

Le troisième album du groupe, Orca, est sorti ce mois-ci, sur un label indépendant bruxellois, Matamore. Le groupe belge clôt ainsi avec brio un triptyque commencé quelques années plus tôt. Les lignes de guitares sont toujours au cœur du projet, ravageuses, rêveuses parfois. Mais dans Castus, la « ligne » de guitare n’est pas que métaphore. Les guitares tracent des traits, dessinent les contours d’un paysage imaginaire et en perpétuel déplacement. La musique de Castus, accidentée et mouvementée, est remplie d’images, de scènes que l’auditeur trace librement tout au long de son écoute. Parfois accompagné d’un vidéaste sur scène, Orca (titre en référence à un film d’horreur de 1977 – trailer ci-dessous) est déjà, même sur CD, un véritable film auditif.

Un montage minutieux

Cédric Castus ne compose pas ses musiques de manière linéaire : couplet / refrain / couplet. Il les compose en profondeur : il y a un premier plan, souvent une ligne de guitare évidente, comme le riff du bondissant Ferrari, morceau rappelant le premier album de Metronomy et ses expérimentations, puis à l’arrière-plan d’autres lignes de guitares. Puis, il joue avec ces différents plans. Comme un vidéaste superpose différentes images, les fait revenir, repartir, crée des ruptures, Castus fait un montage sonore. Chaque morceau est un véritable travail de collage, de superposition. On est loin de la structure classique d’une chanson pop. La musique n’est pas un trait, c’est une épaisseur, une addition d’images.

Cette pensée de la composition comme d’un montage, crée un son très dense, à l’image du début de l’album : l’ouverture du morceau Apéro est une superposition de boucles de guitares très sonore, très complexe. Puis tout au long de ce morceau épique et voyageur, Castus crée des variations, joue sur son montage. Les choeurs apparaissent soudainement, puis disparaissent, pour revenir. Chaque ligne de note est une image, soigneusement composée, et Cédric Castus fait un film. Les motifs s’entre-croisent, reviennent, changent brusquement parfois dans des effets de ruptures.

C’est d’ailleurs cette même esthétique du collage que l’on retrouve dans le clip de Marine Dricot qui illustre le morceau Bambini. Les images documentaires et dignes du cinéma hollywoodien se mêlent, et créent une narration cohérente : l’histoire d’une jeune fille qui quitte son père dans le désert mexicain pour aller vivre aux Etats-Unis.

Dans ce travail très artisanal, le choix des instruments est central pour composer ses images. Castus crée ses sons, en véritable confectionneur. Sur Ligato, les percussions se teintent de couleurs africaines, alors que sur Fifa, les guitares prennent le son saturé du rock alternatif des années 80 mené par Sonic Youth, plein de sueur et de bruit. Chaque son est finement confectionné, trafiqué. L’ouverture de Dinasty est un exemple de cet incroyable travail : quel est le son qui ouvre le morceau ? Un son électronique ? Une voix modifiée au maximum ? Impossible de le savoir.

Sur Ufo, les sons électroniques rétros rappellent même François de Roubaix (dont on vous a déjà parlé dans cet article), grand expérimentateur électronique – justement dans les musique de films. Dans cette scène haletante de trois minutes qui clôt l’album, Castus plus que jamais s’affirme comme un cinéaste sonore, d’un film d’espionnage un peu rétro. Le son est une création, l’image est dessinée, et rien n’est laissé au hasard. Cette construction artisanale du son, doublée d’un refus d’être ennuyeux, est la marque de fabrique de la scène indépendante bruxelloise depuis quelques années. On ne s’étonne pas de retrouver un des anciens membres du génial groupe bruxellois Hoquets dans la composition du groupe : le groupe fabriquait ses instruments lui-même.

Un film d’action

Mais si le montage de Castus est dense, complexe, il n’en devient jamais ennuyeux. L’album ne dure qu’une demi-heure, soit dix morceaux d’environ trois minutes ; l’auditeur n’a pas le temps de s’ennuyer dans cette incroyable masse sonore. Chaque morceau est extrêmement différent. Ainsi, au planant Orca et son ampleur lente succède le dansant Rodéo. On est dans un véritable film d’action, où les tableaux se succèdent frénétiquement, où le tempo est rapide et les guitares furieuses, à l’image du final de Ufo, véritable course-poursuite.

Et même au sein des morceaux, Cédric Castus joue sur des ruptures. Ainsi Sado vit une véritable rupture en son milieu, un rebondissement : le morceau commence par un rythme assez lent et sérieux, puis il accélère, semble décoller, et prend des allures de BO de western futuriste. De même Orca semble prendre un nouveau départ au bout de deux minutes de morceau. On n’est jamais à l’abri d’une surprise. La voix rêveuse et grave de Dynasty dénote au milieu de l’impressionnant volume sonore électrique.

La mélancolie de la ballade Bambini surprend au milieu d’un album finalement assez joyeux et énergique. Ici, on se laisse aller le long de la musique comme le long d’un cours d’eau. Les sonorités sont mineures, les sons nostalgiques. On pense notamment sur ce morceau à un autre musicien instrumental : Turzi, et des titres comme le nostalgique Colombe, l’énergique Cormoran mais également le plus rock Condor. Si chez Castus le son est bien entendu résolument plus rock et moins électro, avec une production beaucoup plus chargée, on retrouve les mêmes sonorités nostalgiques, le même usage fréquent du chant lyrique au sein de compositions rock.

Un film que l’auditeur réalise

Le dernier élément en commun entre Turzi et Castus, ce sont leurs titres énigmatiques, en un mot, qui loin d’être des explications sont des invitations au rêve. Castus en effet laisse à l’auditeur, au sein de ce projet millimétré, véritable travail d’orfèvre, une incroyable liberté. C’est l’auditeur qui décide réellement du sens du projet de Castus. Chaque titre de morceau est une invitation à l’imagination ; la pochette elle-même est un appel au rêve. Un poulpe sur une guitare brûlée. L’eau et le feu ? Les profondeurs maritimes et les notes célestes ? Un naufrage étrange ? Une œuvre d’art moderne ? Un totem, un fétiche moderne ? À la vue de cet étrange visuel, aussi épuré que mystérieux, l’auditeur devient actif : il imagine, il est interpellé. Dans une très intéressante interview pour TV Lux, une télévision locale belge, Castus révèle qu’il s’agit de ses deux métiers : la musique (sa première guitare brûlée dans un incendie) et la cuisine. Mais peu importe : chacun voit ce qu’il veut dans cette image, l’important est qu’elle stimule l’imagination.

L’absence de voix, c’est l’absence de consigne. Chacun voit son propre film se dessiner sous ses yeux, sur cette bande-originale captivante. Chacun dresse son univers, invité à créer par les titres énigmatiques. Qui est cette chanteuse qui ouvre Ligato, lyrique ? Quel est ce sifflotement joyeux qui ponctue Rodeo, contrastant avec la lourdeur des guitares ? Quel trajet fait-on ? Dans quel pays sommes-nous ? Finalement le seul, l’unique réalisateur de ce film d’action millimétré, c’est l’auditeur pris dans un incroyable voyage, plein de couleurs, de sons, et d’aventures.

Et c’est sans doute ici que se trouve l’étrange talent de Castus : créer un album d’une complexité et d’une densité rares, aux influences extrêmement nombreuses, mais sans jamais dicter une grille d’interprétation à l’auditeur. L’album de Castus est un espace de délire, de liberté, de créativité, pour le musicien comme pour l’auditeur. Les paysages défilent, sans jamais se ressembler, dans un voyage harassant. L’album de Castus est en vente ici, et c’est sans doute un album à avoir pour tous les fans de rock alternatif avant-gardiste, de musique complexe, de bricolage sonore de haute qualité, mais également de films, et finalement pour tous les rêveurs qui n’ont pas peur de l’inconnu.

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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