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Musique

O : un torrent ou la boue ?

16 Fév , 2016  

O est un artiste introuvable. Tout d’abord, il est introuvable sur internet. On a beau rechercher désespérément la lettre unique et énigmatique sur Google, on ne trouve rien, si ce n’est le Wikipédia de la lettre « O », ou le site d’Orange. Bref, rien de très intéressant. Pour trouver O, il faut creuser, et rechercher son « vrai nom » : Olivier Marguerit. On finit alors par trouver son site internet, et ses morceaux de pop planante, issus de ses deux EP et de son premier album. Mais l’artiste français n’en devient pas pour autant plus saisissable. Son parcours reste mystérieux, caché. Dissimulé au sein de l’emblématique groupe de rock français Syd Matters, il se cache aussi avec Mina Tindle ou les Chicros sur scène. Bref, à chaque fois que l’on pense avoir trouvé O, il s’échappe, comme l’eau qui s’écoule entre les doigts lorsqu’on essaie de la saisir à la main.

L’eau, c’est bien de cela dont il est question dans le premier album solo du musicien trentenaire intitulé Un torrent, la boue. Au delà de l’homophonie des deux mots, le lien entre O et l’eau est inextricable. Dans la musique de O, on entend l’eau. Sa musique est légère, et laisse s’écouler de douces mélodies, des nappes de clavier, et des paroles en français poétiques et singulières. Le compositeur traite d’amour, de désir, de douceur, toujours en parlant de l’eau. Le torrent n’est pas une métaphore romantique chez O pour exprimer ses sentiments amoureux. Le torrent est le cœur de son projet, son identité même. Mais en face du torrent, il y a la boue, seconde partie du titre binaire de l’album. La boue, c’est la mélancolie de l’artiste, présente tout au long de l’album, tristesse noire et réaliste, loin de sa rêverie aquatique. Alors que cet album cherche-t-il à faire voir ? Un torrent ou la boue ? L’amour ou la dépression ? Le rêve léger ou la lourde réalité ?

Un torrent

L’album s’ouvre avec la légèreté de l’eau qui s’écoule. Les instruments viennent s’accumuler progressivement sur le titre sensoriel et rêveur L’odeur du coton. Les guitares sont délicates, et le piano qui habitera tout l’album arrive paisiblement. Puis la voix de O arrive, sensible et aiguë. Les harmonies vocales et les modulations subtiles évoquent le rêve, une forme de romantisme du détail et de la finesse, à l’image du titre évocateur de la chanson. Puis les guitares s’accélèrent ; des gammes de claviers se font entendre ; la voix s’élève, aérienne. Les habitués de Syd Matters déstabilisés par le chant en français et l’absence de la voix rauque de Jonathan Morali, retrouveront ici les envolées de gammes qui ont fait le succès du groupe dans les années 2000. Le torrent accélère, on est déjà entraîné dans son cours, fantasque et insaisissable.

Mais c’est le deuxième morceau qui nous fait prendre complètement le rythme de l’album et du torrent. Ici, O s’exprime clairement au nom du torrent. Le titre commence par cette phrase, symptomatique de son écriture elliptique et surréaliste : « Du haut de la montagne, le cours d’eau est un fil. » O cherche à faire sonner la langue française, à la travailler, à en faire la langue de l’eau, rêveuse et sinueuse. Puis, la mélodie prend de l’ampleur, et arrive le refrain, un des moments de grâce de l’album. « Je suis la rivière, coulant à tes côtés », chante l’homme à la voix haut perchée. Et comment ne pas le croire, à l’écoute des accords de piano plaqués régulièrement, et du rythme de batterie proche des rythmiques de Tonny Allen et de l’afro-beat ? Ce rythme, régulier, poétique, et rêveur c’est celui de la rivière qui suit son fil. On prend son pas, et l’on regarde les paysages défiler.

La rivière, c’est l’amour. Le cliché est facile, usé sans doute, et pourtant toujours parfaitement efficace. Dans My heart belongs to you, balade amoureuse et joyeuse, un des trois titres en anglais de l’album de dix titres (soit 40 minutes de musique), O évoque le romantisme d’une ballade sur une rivière, image qui n’a pas vieilli depuis les peintres et écrivains du 18e siècle. Il est amoureux, et toutes les paroles de l’album consistent en un dialogue entre un « je » et un « tu ». Et, dans le titre festif Echo, le chanteur n’hésite pas à relier les deux : « Je-tu est un nous. » clame-t-il dans un instant de transe empreint de sonorités plus électroniques. L’album de O est bien un album amoureux, celui d’un amour qui se fait eau, qui s’y mêle et qui s’incarne en elle. « Dors, dans mon lit brûle tes remords », chante le compositeur dans Plonge dans l’eau. Il ajoute : « Plonge dans l’eau, je peux t’offrir le repos, si tu veux de moi. ». Parle-t-il du lit du cours d’eau ou du lit de O ? Sans doute dissocier les deux lits serait mal comprendre l’album. Les paroles, amoureuses et écrites avec originalité et finesse, sont éprises de cet amour de l’eau et de l’autre. L’écriture n’est pas sans rappeler celle de François, le chanteur de François & the Atlas Mountain, groupe qui d’ailleurs lui-même développe un amour de l’eau dans plusieurs de ses titres (Je suis de l’eau, Piscine, …) et n’hésite pas à passer du français à l’anglais. L’album est un torrent : les paroles, le chant ondulé, les nappes sonores… Tout s’y passe paisiblement sans pour autant qu’on s’y ennuie. Mais quel torrent ? Un torrent. O veut rester insaisissable. Il n’est pas le torrent, mais un torrent, indéfini parce qu’il est indéfinissable.

La boue

Et pourtant O ne se contente pas de déverser une rivière amoureuse. L’album est empreint d’une profonde mélancolie, cachée, discrète, mais omniprésente, et qui s’attache à l’auditeur. C’est la boue, l’autre visage de l’album, sa face souterraine. Dès le début, on entend cette tristesse sous-jacente. Dès que O prend la parole, une sorte de solitude semble se dissimuler derrière ses propos amoureux. « Un jour, je t’offrirai l’odeur du coton. » chante-t-il. Mais quel jour ? Y aura-t-il une fin à la solitude ? Ce « tu » à qu’il s’adresse au futur tout au long de l’album ne lui répond pas, la voix de O reste seule, un peu mélancolique. D’un bout à l’autre du projet, cette tristesse est présente, cette boue semble toujours là, dans le timbre clair du chanteur. Dans les notes de piano de la belle ballade Plonge dans l’eau, on peut sentir l’espoir comme l’accablement du compositeur.

« La boue dans mon cœur » chante-t-il dans le morceau qui porte le nom de l’album. Il y laisse exploser toutes ses peurs, il laisse entrevoir sa peur, ses craintes. Les mots se font fort, loin de la douceur de l’eau : le « rouge sang » envahit l’album et les sonorités se font durs et électroniques, rappelant les compositions débridées et savamment déstructurées de MGMT. Ces moments d’explosion musicale et sentimentale, où le fond de tristesse de l’album semble envahir tout l’espace musical, sont nombreux et surprenants. A la fin de My Heart Belongs to You, musique joyeuse et innocente, un orgue sinistre semble venir ternir ce ravissant tableau. Souvent, les mots de O semblent déclencher les dévoilements de sa tristesse. Ainsi, dans Disparaître/Répéter, morceau énergique, aux synthétiseurs entêtants qui rappellent le premier album de Metronomy, le chanteur semble être pris d’une énergie folle, quand soudain, il déclare « J’ai tellement peur de disparaître. » D’un seul coup, la musique bascule. Du majeur, elle passe au mineur. Du torrent, elle passe à la boue. Du festif, elle passe à l’inquiétant. Mais le plus beau moment de ces moments de doute, où O nous laisse voir la boue dans ce qui se cache sous le torrent, est sans doute dans le titre Bebi et son final poignant. Il évoque une rencontre amoureuse, douce, puis la séparation d’un être aimé. Soudain, une phrase vient briser la sérénité de cette description. « J’étais trop seul ». D’un coup, le basculement dans la tristesse profonde ressurgit ; la mélodie, si calme et continue tout au long de l’album, se rompt brutalement. Alors, la musique décolle, prend son envol, puissante et sensible. Dans un élan de lyrisme, O exprime tout son spleen dans une montée en puissance instrumentale poignante, qui s’élève, aussi belle que tragique, aussi aérienne que boueuse. « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or » écrivait Baudelaire.

La virgule

L’album de O n’est ni le torrent, ni la boue. Il se situe quelque part entre les deux dans cet équilibre sensible, dans sa capacité à basculer de l’un à l’autre en une simple modulation, en une délicate harmonie vocale. O, tel un funambule se place entre l’eau et la boue, sur cette virgule qui les sépare dans le titre de l’album. Toute la magie de l’album se situe sur cet équilibre fragile que l’artiste tient d’un bout à l’autre du disque. Sa voix est toujours prête à se briser ; il est comme écartelé entre la joie et la mélancolie. Mais O reste, en équilibre, insaisissable, dans l’entre-deux. La fin de l’album, loin de donner une réponse, maintient dans le trouble. Une autre voix, une réponse au « je », semble se faire entendre, celle d’une femme en plein ébat. O aurait-il enfin trouvé l’être aimé ? Mais la voix se fait boucle, se robotise, s’accélère, et semble s’éloigner, comme un train qui démarre. O reste-t-il seul dans la boue à la fin de l’album, abandonné par cette rencontre ? Ou a-t-il enfin trouvé son « tu » et part avec elle ? Chercher à répondre à cette question, ce serait détruire le travail d’équilibriste de O.

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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