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Culture / Divertissement,Musique

Pourquoi le nouvel album de Grandaddy devrait-il être le plus attendu de l’année 2016 ?

27 Mai , 2016  

Les albums de Kanye West, Rihanna, David Bowie, Beyoncé et Radiohead sont déjà sortis. Celui de Frank Ocean ne sortira sans doute jamais. Que reste-t-il à attendre de l’année 2016 ? Sans doute un album absent injustement des nombreuses listes des albums les plus attendus de l’année qui circulent sur le net : le nouvel album de Grandaddy. De tous les come-backs de l’année, c’est sans doute le plus inespéré et le plus prometteur. Même si le groupe souffre d’un déficit de notoriété par rapport à d’autres des grosses sorties de l’année, il est sans doute tout aussi mythique, voire d’avantage : en une quinzaine d’années de carrières au virage des années 2000, il a accompagné toutes les mutations sociales et musicales de ces années charnières.

Un son tout en contrastes, entre force et douceur

Quel est la spécificité du son de Grandaddy ? La première chose qui marque, ce sont les guitares épaisses qui contrastent avec la voix plaintive du songwriter et chanteur du groupe Jason Lytle. Sur des lignes mélodiques toujours surprenantes et assez pop le chanteur développe des un chant mélancolique et plaintif, mais toujours soutenu par une base rock : des guitares, une basse, de la batterie, bref, tous les éléments d’un groupe de rock américain classique pour ces californiens.

On a souvent comparé le chant de Jason Lytle à celui d’un Thom Yorke. Il y a quelque chose de commun entre ces deux voix plaintives, aiguës, et aux capacités vocales étonnantes. Mais le timbre de Jason Lytle a quelque chose de presque enfantin, de doux, de nostalgique, qui évoque un impossible retour à l’enfance. Toujours en contraste avec une base rock solide, ce ton sincère et fragile va droit vers la sensibilité de l’auditeur. Toujours à la limite de la justesse, prête à se briser, la voix de Jason Lytle soutient pourtant toute la force brute des guitares.

Mais le contraste sonore de Grandaddy ne s’arrête pas là. Il ne s’agit pas seulement de celui entre la base mélodique et la voix. Il y a aussi celui entre l’usage des synthétiseurs et des pianos, et les instruments « classiques » d’un groupe de rock. Les synthétiseurs – assurés en live par Jason Lytle et Tym Driden – sont sans doute ce que l’on retient le plus souvent de la musique de Grandaddy. Et il faut dire qu’en effet c’est sans doute ici que se cache le génie du groupe. Avoir incorporé des gammes de synthétiseurs, planants et extravagants, à un rock solide. Ce bricolage électronique, donnant souvent la poésie si particulière de leur musique, lui confère un ton lyrique, rêveur, surprenant, renforcé par un usage étonnant et unique des choeurs, parfois plaintifs, souvent épiques, toujours aériens.

La musique de Grandaddy se dessine donc tout en contrastes, et c’est de ces écarts que naît la beauté. La beauté d’une voix sensible sur une guitare sans pitié. La beauté de choeurs épiques se superposant à un chant intimiste. La beauté d’une gamme de synthétiseur qui s’envole au dessus d’une base mélodique, faisant basculer la musique dans le monde des rêves. Et tous ces contrastes, ce sont l’âme même du groupe : des américains, aux looks de bûcherons, bourrus, peu communicatifs en live, renfrognés, mais terriblement sensibles, et en proie avec le mal-être de leur époque, toujours un peu mélancoliques, toujours un peu nostalgiques.

Parfois, c’est même au sein de leurs morceaux que les contrastes s’opèrent, de manière très scindée : entre la ligne de basse profonde des couplets de Miner at-the-dial a view , extrait de leur album le plus célèbre The Sophtware Slump, et les synthétiseurs rêveurs du refrain se situe la sensation d’envol si particulière que dégage cette chanson, son âme même. Ces deux pôles entre lesquels est attirée la formation formée en 1992 pourrait même définir leur discographie : chacun de leurs albums est formé autour de ce contraste entre des morceaux aériens et des plus rocks.

Pour garder l’exemple de The Sophtware Slump : à la rage de Charstengrafs succède la douceur infinie de la mélancolique Underneath The Weeping Willow. Chaque album de Grandaddy semble pris entre cette double attraction pour les notes aériennes et spatiales et le son saturé de guitares tout droit sorties de la cave, et semble s’achever par un ultime élan aérien (Lawn and so on pour le premier, So You’ll Aim Toward The Sky pour le second, The Final Push to the Sum pour le troisième – sans doute le plus pop, et Shangri-La pour le dernier, teinté du ton épique des adieux déchirants du groupe en 2006).

La mélancolie d’une société en pleines mutations

Cette volonté de s’élever, cette profonde mélancolie nostalgique, toujours liée à un rock puissant et américain, est à mettre en rapport avec le songwriting extrêmement sensible de Jason Lytle. L’histoire de Grandaddy, c’est l’histoire d’un groupe d’amis californiens, amoureux de la nature, des grandes étendues, qui a peur de l’an 2000. Qui a peur des robots. Qui a peur que le monde se déshumanise. Qui a peur de ne plus pouvoir rester dans sa cabane, isolé, à jouer du rock. Tous les albums studios de Grandaddy sont sortis entre 1997 et 2006 ; le plus célèbre est sorti très précisément en 2000, comme si toute la discographie du groupe était axée sur cette année charnière, celle des ordinateurs, des robots, et de tous les fantasmes qui les accompagnèrent, celle de la nature qui disparaît à tout jamais, celle de la solitude dans un monde de machine. Et pourtant, Grandaddy sont loin d’être « réacs » : toute leur musique et son originalité repose sur le rôle premier des machines (les synthétiseurs, et toutes les machines pour « bidouiller » le son).

Toutes ces craintes du groupe sont incarnées dans le personnage de Jed The Humanoïd, un robot au destin tragique, au cœur de deux de leurs chansons : Jed The Humanoïd et Jed’s Other Poem dans The Sophtware Slump. La première, aux airs de chant funéraire, narre la mort de Jed, un vieux robot : délaissé par des inventeurs trop occupés à se consacrer à de nouvelles inventions, il explose des suites d’une erreur de système. La seconde, bouleversante, reposant encore une fois sur un contraste glaçant entre la voix aérienne de Jason Lytle et le son lourd des synthétiseurs, exprimant ainsi à la fois la mort de Jed et l’élévation de son âme, est un poème écrit par le robot avant de mourir qui exprime sa détresse face au monde. Une question reste : Jed s’est-il suicidé ?

C’est toute cette peur d’un monde déshumanisé, où chacun est laissé pour soi qu’exprime Grandaddy d’un bout à l’autre de leur discographie. « Are you givin’in to 2000 man ? » répète l’épique titre He’s simple, He’s dumb, He’s the Pilot de près de 9 minutes : « Capitules-tu face à l’année 2000 ? ». Grandaddy, c’est un combat perdu d’avance face aux dérives de la technologie, et c’est l’aspect désespéré de la résistance de cette bande de skateurs californiens qui fait sa beauté, à l’image du magnifique titre Ok with my Decay extrait de Sumday : « D’accord avec ma désintégration ». Grandaddy, c’est une volonté de s’évader même si l’on sait que ce n’est pas (que ce n’est plus ?) possible.

Une volonté d’évasion qui, dans Sumday et Just Like the Flamby Cat, les deux albums qui suivirent The Sophtware Slump, prend un aspect plus vaste : s’évader face à un quotidien banal et terriblement solitaire. Bref, Grandaddy c’est la sensation de ne pas être à sa place là où on est, et en cela Grandaddy c’est tout autant le groupe de son époque qu’un groupe universel, qui parle à tout ceux qui se sentent un peu perdu parfois, un peu seul. Grandaddy, c’est la sensation, exprimée dans Under the Western Freeway, que Everything Beautiful is Far Away.

Un retour inespéré

C’est donc bien un retour inespéré auquel on assiste cette année. On peut se demander si Grandaddy réussira à garder sa force d’impact après l’année 2000, mais la réponse est oui : les albums de Grandaddy post-2000 sont tout aussi bons, exprimant la même nostalgie. Alors que le groupe, déprimé et miné face à la violence du succès, se séparait en 2006, leur dernier album se finissait sur le titre plein d’un espoir ironique This is How it Always Starts, saisissant par la douceur de sa mélodie et la violence de ses paroles (Nothing sweet / Nothing nice / Nothing kiss / only fights). Cette douce ironie semble enfin se réaliser : le groupe se reforme et va sortir un nouvel album cet année, et l’on peut gager que la même beauté sera au rendez-vous.

En effet, le dernier album du leader du groupe, Jason Lytle, qui a sorti deux albums pendant ce break de dix ans, était une grande réussite. On y retrouvait les grandes « recettes » de Grandaddy mais aussi une part importante de créativité (les étonnants Gimme Click Gimme Grid et Get up and Go) , montrant que Jason Lytle était décidé à ne pas se reposer sur ses lauriers. On ne sait pas encore quand sortira l’album de Grandaddy, mais la sortie semble imminente : le groupe sera en tournée cet été et jouera en France fin août au Cabaret Vert. Peu de doute qu’on pourra entendre de nouveaux titres, de ce groupe qui influença sans doute beaucoup des artistes des années 2000 en profondeur, qu’ils soient rocks, pops, ou même électros. On peut citer un exemple surprenant parmi tant d’autres : les gammes de synthétiseur obsessionnelles du titre Sabali d’Amadou et Mariam produit par Damon Albarm, rappelant les envolées grandaddyiennes caractéristiques (The Crystal Lake, Go Progress Chrome, Lewitz ).

Pour la sortie de cet album – que Jason Lytle a annoncé comme leur dernier – on peut espérer que Grandaddy sera enfin reçu comme il se doit : le groupe des années 2000, aussi bien au niveau de ses compositions influentes, que de ses thèmes obsessionnels. La date de sortie n’est pas encore connue, mais il est grand temps de se replonger dans leur discographie vaste et étonnante, que l’on a jamais fini d’explorer, entre tous les albums studios mais aussi ces « Side B » (Why would I want to die ?, Aisle Seat 37-D, Sarah 5646766, … ) acoustiques et particulièrement émouvantes que l’on trouve sur le net. La force de Grandaddy c’est que dans toute cette discographie, chacun pourra trouver une chanson qui fait écho en lui, qui le touche au plus profond, qui ne le quittera jamais.

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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