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Maintien de l’ordre: gestion des foules ou guerre sociale?

16 Mar , 2018  

Crédits photo à la une : Marin Driguez

Déterminé à mener sa politique économique libérale, le gouvernement s’apprête à faire face à un mouvement social de grande ampleur mené par les chemineaux à partir du 22 mars. Il est donc probable qu’une fois de plus, la question du maintien de l’ordre et de la gestion des foules se pose dans le débat publique, comme ce fut déjà le cas lors de printemps 2016 ou après les affaires Adama et Théo. Elle s’était également posée, de manière plus furtive, après la parution d’une photo prise à Nantes le 8 février, lors d’une journée de manifestation nationale contre le projet de loi de sélection à l’université, sur laquelle apparaissent deux CRS armés d’un fusil d’assaut face à un cortège étudiant. Voici donc un article écrit par Guillaume au moment des faits qui retrace l’évolution du maintien de l’ordre en France ces dernières années.

Alors qu’une nouvelle journée de mobilisation contre la loi Vidal de sélection à l’université avait lieu dans toute la France le jeudi 8 février, un photo prise à Nantes sur laquelle on voit deux CRS face à la foule, armés d’un fusil d’assaut, à fait réagir le milieu militant.

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(Les CRS armés d’un fusil d’assaut aux abords de la manifestation nantaise ; crédit : Estelle Ruiz)

La ville de Nantes a, depuis 1945, toujours été à la pointe des luttes sociales et, par conséquent, de la répression – de la mort de Jean Rigollet, jeune ouvrier de 24 ans mortellement blessé par un CRS lors de la grève des métallurgistes en 1955, jusqu’aux contestations de 2016 contre la « loi travail », dont les images violentes ont fait la Une des journaux télévisés à de multiples reprises. C’est encore le cas depuis quelques semaines : alors que les étudiants et lycéens de France se mobilisent contre la loi Vidal de sélection à l’université, à Nantes, les étudiants n’ont pu rejoindre le rectorat lors des deux manifestions précédentes du 1er et du 6 Février, l’accès leur étant barré par un dispositif policier hors norme dénoncé d’ailleurs par la presse locale.

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(Photo du quotidien Ouest-France issue de la page Facebook « Nantes Révoltée », à propos de la manifestation du 2 Février)

Mais ce jeudi 8 février, un cap semble avoir été franchi : alors que le cortège quitte le campus de lettres et sciences humaines pour se diriger vers celui de sciences, un immense cordon de CRS lui barre le passage. En surplomb, montés sur un abribus, deux policiers cagoulés toisent la foule. Dans leurs bras ? Un G36, un fusil d’assaut, dont les unités de maintien de l’ordre ont été à l’origine dotées pour pouvoir intervenir en cas d’attentat terroriste en attendant l’arrivée des unités spécialisées comme le RAID. Une arme de guerre donc, ici déployée contre une jeunesse inquiète pour son avenir.

Une photo symptomatique de l’évolution du maintien de l’ordre

Cela a entraîné plusieurs réactions outrées : citons par exemple celle du collectif Nantes Révoltée, qui relait les informations à propos des luttes sociales et écologiques locales, ainsi que celle du personnel de l’université de Nantes, qui a publié un communiqué illustré par la photo des deux CRS à ce sujet le 9 février.

Plus globalement, ce cliché et le comportement des forces de l’ordre lors des derniers mouvements sociaux devraient nous interpeller : lors des manifestations contre la loi El-Khomri, deux personnes ont perdu un œil suite à un tir de LBD 40 et à l’explosion d’une grenade de désencerclement¹ à Rennes et à Paris. Rémi Fraisse est lui mort en 2014 à la ZAD de Sivens suite à l’explosion d’une grenade OF-F1 lancée par un gendarme mobile. Pourtant, depuis la mort de Malik Oussekine en 1986 lors d’une manifestation contre le projet de réforme universitaire Devaquet, les opérations de maintien de l’ordre se voulaient aussi pacifiques que possible : le but était de gérer la foule à distance, pour éviter les « bavures ». L’exemple de Rémi Fraisse, le premier mort en situation de maintien de l’ordre depuis 1986, est donc symptomatique de l’évolution beaucoup plus agressive de ces opérations, qui se basent sur les techniques anglo-saxonnes : désormais, la police nasse les manifestants – comme ce fut souvent le cas lors du printemps 2016 -, scinde les cortèges grâce à de violentes charges, et menace la foule à l’aide de Lanceurs de Balles de Défense et de diverses grenades.

À propos de cette évolution, Pierre Douillard-Lefevre, diplômé en histoire et sociologie à l’université de Nantes, auteur de L’arme à l’oeila (un essai détaillant l’évolution de maintien de l’ordre et la militarisation de la police) et lui-même victime d’un tir de LBD 40² lui ayant coûté l’usage d’un œil en 2007 lors d’une manifestation lycéenne, écrit : « C’est la devise du Flash-Ball : en blesser un pour en terroriser des milliers ». Et finalement, c’est là que se situe la véritable évolution : entre 1986 et 1995, le but du maintien de l’ordre était de gérer la foule. Depuis l’introduction des premiers flash-ball en 1995 (et de leurs descendants, les LBD 40), l’objectif est de l’effrayer pour étouffer toute contestation. L’auteur explique encore : « Alors que j’étais hospitalisé, en décembre 2007, tous les lycées de Nantes jusqu’alors mobilisés ont été débloqués. Suite aux injonctions de quelques syndicats responsables, le mouvement de grève s’est arrêté en quelques jours. Les parents ne laissaient plus leurs enfants descendre dans la rue, les jeunes avaient peur. L’expérimentation politique de Lanceur de Balles de Défense était concluante ».

Vers un mois de mai 2018 ?

La photographie des deux CRS équipés d’une arme de guerre face à une foule de lycéens et d’étudiants n’est que le prolongement de cette logique : il s’agit ici d’intimider, de faire peur pour casser la mobilisation. Pourtant, cette politique répressive basée sur l’intimidation et la violence (des armes bien sûr, mais aussi de certains corps comme la BAC, dont le comportement en manifestation est de plus en plus critiqué pour sa légalité variable) pourrait bien avoir, à terme, un effet contre productif.

En 2016, l’opposition à la loi travail s’est en partie « radicalisée » à cause de la violence de la répression : scandalisés par la loi, mais aussi par la violence étatique qu’ils subissaient en étant pacifiques, de nombreux jeunes ont alors choisi d’utiliser des moyens de contestation illégaux, qu’ils soient pacifiques (la désobéissance civile, incarnée à l’époque par certaines actions d’occupations lancées par Nuit Debout par exemple) ou non (le fameux cortège de tête et la figure fantasmatique du « Black bloc »).

Aujourd’hui, dans les Assemblés Générales étudiantes et les cortèges, de plus en plus de manifestants appellent de leurs vœux un « mai 2018 » faisant écho à mai 68. La contestation ne fait que commencer, et il est impossible de savoir comment elle va évoluer. Mais les graines contestataires plantées au sein d’une jeunesse en mal d’espoirs pourraient, qui sait, germer cette année. Et pour le gouvernement, le printemps pourrait s’avérer plus long que prévu.

(1): Les grenades de désencerclement, ou DBD (pour Dispositif Balistique de désencerclement), sont des grenades « sub-létales » fonctionnant sur le principe des grenades à fragmentation: une charge explosive placée en son centre propulse dix-huit galets de caoutchouc, ainsi que le dispositif d’allumage constitué de pièces en métal, dans un rayon de dix mètres environ. Elles doivent en théorie n’être utilisées qu’en dernier recours, uniquement pour se défendre. Toutefois, de nombreux usages contraires à la législation – et donc dangereux – ont été recensés, comme lorsque que Romain D. a été plongé dans le coma durant plusieurs jours suite à l’impact d’un éclat contre son crâne le 26 mai 2016 à Paris, ou dans cette vidéo, où la BAC nantaise utilise cette arme dans un but offensif contre un cortège d’opposition au Front National, le 25 Février 2017 (à partir de 0:37).

(2) : Le LBD 40 est un Lanceur de Balle deé Défense classé comme arme de 4eme catégorie (soit la même classification que les armes à feu semi-automatiques et autres armes de poing), successeur du célèbre Flash-Ball, entré pour la première fois en service expérimental en 2007 et depuis adopté par toutes les forces impliquées dans le maintien de l’ordre.

aPierre DOUILLARD LEFEVRE, L’arme à L’œil. Violences d’état et militarisation de la police, Paris, Le bord de l’eau, 2016.

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Guillaume
Etudiant en Lettres Modernes, passionné par l'actualité culturelle et politique, et animé par la volonté de provoquer la réflexion chez le lecteur

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