Londres

Culture / Divertissement,Musique

Londres et les Caraïbes : une belle histoire d’amour musicale ?

27 Jan , 2017  

La scène underground de Londres n’a jamais été aussi dynamique qu’en ce début d’année. Si le grime est, depuis 2015, plus dynamique et visible que jamais, notamment grâce à sa mise en valeur par des artistes américains, de nouvelles tendances musicales émergent dans la capitale anglaise, tout aussi intéressantes et stimulantes. Toutes ses scènes partagent deux points communs. Elles sont l’une des sources d’inspiration majeure de rappeurs internationaux, et ont une forte influence caribéenne. Ainsi, quand l’américain Jeremih cherche à illustrer la scène musicale londonienne sur son album « Europe », il collabore avec Steff London, et le duo « Krept & Konan », trois artistes d’origine jamaïcaine, sur un morceau dansant. Le renouvellement de la scène londonienne depuis dix ans vient bien des Caraïbes.

Face à cette nouvelle médiatisation, ces scènes ont une double réaction : la satisfaction d’enfin être reconnu, la peur d’être en quelque sorte réapproprié par la scène musicale dominante, comprendre le rap américain, cette musique face à laquelle elles se sont construites. Ainsi, le rappeur Dave a vu son tube Wanna Know remixé et mis en valeur par Drake dans une mixtape. Dans les commentaires sur Youtube, des américains se réjouissent d’avoir découvert Dave grâce au rappeur de Toronto. Mais des anglais s’indignent aussi : le rappeur du Sud de Londres n’a pas besoin d’un quelconque parrain pour exister. Entre craintes et espoirs, portrait de trois scènes musicales portées par un son tout droit venu des Caraïbes.

Le grime : enfin sorti de l’underground

Ainsi, le grime doit sa naissance au tournant des années 2000 à la minorité d’origine caribéenne de la capitale. Le grime, c’est la musique des jeunes oubliés, ceux qui ne pouvaient pas aller dans les clubs, et qui se retrouvaient ensemble, à la fois révoltés contre la société dominante, mais aussi les musiques dominantes : le UK garage des clubs, et le rap en voie d’institutionnalisation. Ces dominants sociaux et musicaux, cette jeunesse se les approprie, comme pour les subvertir : le phrasé rap inspire, les basses et le minimalisme du UK garage aussi. Le tout reste très artisanal dans sa fabrication, influencé par les sound-system jamaïcains : le grime est bien plus socialement ancré que le rap. C’est la musique des débrouillards.

Très vite, des têtes d’affiches – véritables fers de lance de cette scène – se démarquent : Skepta, Dizzee Rascal, Tinie Tempah ou plus récemment Stormzy. Toute cette scène se développe pendant une dizaine d’années, dans l’underground, loin du rap américain. Puis, vient l’année virage : 2015. Kanye West fait monter des artistes grime de tous horizons sur scène aux Brit Awards pour interpréter All Day. Dans leurs propres pays, ces artistes apparaissent enfin visibles de tous, à la télé. Point noir : ils sont derrière Kanye West. Les réactions sont mitigées : la scène grime rebelle va-t-elle se faire dompter par le géant américain ?

Wiley – un des invités du rappeur de Chicago sur scène – fait une tribune : c’était de l’empowering (donner de la force) à ses yeux, pas du patronising (paternalisme). Le grime est maintenant enfin sous les feux des projecteurs. Le dernier album de Skepta, intitulé Konnichiwa, a reçu le Mercury Prize. A travers lui, c’est toute une scène qui est enfin reconnue.  Le vétéran du grime est une vraie star. D’ailleurs, cette année il a collaboré avec Asap Rocky, signe de la rencontre entre le rap US et le grime UK. Mais l’inquiétude persiste. Et si le grime perdait son authenticité en rentrant dans le mainstream ?

Syr Spyro a la réponse aux inquiets, dans son tube grime underground « Topper Top ». Entouré de l’artiste dancehall Teddy Bruckshot, de Killa P et de Lady Chann qui livre un couplet exceptionnel, le producteur grime vient rappeler à coup de grosses basses les origines caribéennes du grime à travers des sonorités dancehall particulièrement marquées. Pas de doutes, le grime a encore de beaux jours devant lui.

Le rap de rue : les Caraïbes, spécificité d’une scène locale

A côté de la grime, les londoniens se sont également mis au rap, notamment dans un style nommé road rap. Ce genre londonien a bien des points communs avec le grime, voix d’une jeunesse désœuvrée et oubliée de la banlieue sud et des quartiers nord de Londres. S’il lui emprunte bon nombre de sonorités, il va davantage chercher du côté du rap US que du grime. Et si le terme est aujourd’hui moins employé, la scène rap londonienne est toujours bien présente, avec cette authenticité propre, qui le distingue.

En France, ça serait peut-être l’équivalent de ce qu’on appelle « rap de rue » . Les rappeurs parlent de leur vécu, de drogue, et de sexe, sur des instrumentales souvent inspirées par les rappeurs du Sud des Etats-Unis. Dans cette scène rap, les carrières sont rarement longues, souvent brisées par des passages en prison à répétition. Mais il n’empêche, Giggs, le taulier du genre, écume cette scène depuis les années 2000, n’hésitant pas à rappeler les racines caribéennes du genre, comme dans ce morceau étonnamment festif pour ce rap si sombre.

En 2016, Giggs s’est mis à la drill. Quant à la star de l’année, il s’agit de Abra Cadabra, jeune rappeur émergent. Et devinez ce qui le distingue ? Son emploi du patois jamaïcain, et ses sonorités volontiers caribéennes. Décidément, cette année les Caraïbes viennent rappeler leur lien avec la capitale, qui abrite l’immense partie de la communauté anglo-caribéenne. De l’underground, les Caraïbes viennent pirater Londres, et bientôt le monde.

Le UK Afrobeats : de Lagos à Londres

L’Afrobeats est né au Nigéria, pays du genre qui lui a donné son nom : l’afrobeat, ce genre créé par Fela Kuti caractérisé par ses cuivres chaleureux et sa rythmique si particulière incarnée par le mythique batteur Tony Allen. Mais ici, si on garde des traces de la musique traditionnelle nigériane, la musique pop du pays s’y immisce. Plus : le genre prend un « s », il devient un genre pluriel aux influences multiples, comme le rap et le R&B américain, mais aussi la musique caribéenne. L’Afrobeats est le résultat du dialogue incessant entre les musiques caribéennes et africaines depuis des siècles. Les sonorités d’Afrique de l’Ouest se mêlent au dancehall et à la soca.

Le genre se développe à Lagos, à travers Wizkid, figure centrale du genre, qui collabore avec le petit-fils de Fela Kuti sur « Jaiye Jaiye » comme pour assurer une filiation. Ni une ni deux, Drake – encore lui – le contacte. Ils collaborent ensemble sur l’un des plus gros tubes de l’année 2016, One Dance, et sur un remix du morceau Ojuelegba avec… Skepta. Car pendant ce temps, le genre se développe en Angleterre, en empruntant encore une fois aux Caraïbes. Le UK afrobeats prend une dimension spécifique en empruntant au grime, et au road rap. Londres devient la seconde capitale de ce genre musical prolifique.

Ainsi, l’une des figures de proue du genre, J Hus, avec le titre Friendly cumule toutes ses influences : les mélodies pops de l’Afrobeats, la gouaille du road rap,… Et bien sûr des intonations rappelant la Jamaïque, notamment dans le refrain. De même, le Belly Squad mêle la violence de son grime la douceur de l’afrobeats. Et sur le remix de leur tube Banana, ils invitent… Abra Cadabra. Car vous l’aurez bien compris, les frontières entre ces genres sont poreuses, reliés par leurs racines caribéennes et londoniennes. Mais c’est ce qui les rend si forts.

En bonus, on vous laisse découvrir le nouveau morceau (sorti hier et cumulant déjà 300 000 vues) de J Hus et Dave, deux des plus grosses stars du rap UK. Dans ce morceau rap, on retrouve le son si spécifique que Londres est en train de créer, entre le flow influencé par le dancehall de J Hus et ce sens des douces mélodies teintées de mélancolie solaire et des productions épurées, qui font la force de Dave. Et on se dit que plus que jamais, la capitale anglaise est un véritable carrefour musical stimulé par sa diversité, un lieu de mélange incroyable, un melting-pot fertile.

Autre titre sorti aujourd’hui et signe du dynamisme de Londres : le nouveau morceau de la rappeuse Stefflon Don. L’artiste aux influences dancehall collabore avec Giggs sur une instrumentale festive, et exprime toute une tendance du rap de Londres. En effet, une des autres dynamiques de la scène londonienne, c’est qu’elle ne cesse de se féminiser depuis quelques années. Mais ça, ça serait un autre sujet d’article…

Pour approfondir…

 

Sur les figures de proue du rap et du grime anglais, ce top 20 par l’excellent FactMag (en anglais).

Pour le grime, cet article très complet de Traxmag (en français).

Sur le road rap, là encore FactMag a fait l’article le plus complet, en 20 morceaux (en anglais).

Pour l’Afrobeats, ce très bon article du Guardian (en anglais).

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Guillaume
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