Juste 1 Question plage

Cinéma

Les plages au cinéma : horizon vers le futur, ou traces du passé ?

24 Fév , 2016  

Free Love est sorti le 16 février au cinéma ; ce film relate la lutte de Laurel (une célèbre policière atteinte d’un cancer très développé) et de ses proches pour que sa compagne Stacie puisse hériter de leur maison à sa mort. Les faits se sont déroulés en 2000, et ont tout pour faire un bon mélodrame : la grandeur d’un engagement juste et universel se mêle à l’aspect touchant d’une histoire d’amour personnelle et émouvante. Le combat politique se mêle à celui contre la maladie. Le film est touchant, souvent juste, mais la réalisation, la narration, le message, et les personnages manquent d’audace, d’originalité, d’idées. Cet aspect un peu classique voire banal ne rend pas le film désagréable : il se regarde avec plaisir et émotion, mais sans grande surprise. Pourtant, une scène interpelle : Stacie se retrouve seule sur la plage au décès de Laurel, alors qu’elles y allaient souvent ensemble depuis le début de leur relation et jusqu’à quelques jours avant le décès de Laurel. Les souvenirs alors lui reviennent ; la plage la relie à son passé.

Alors, le film nous lie aussi à notre passé de spectateur. La maladie sur la plage, la mort et le souvenir,… Un lien improbable semble se tisser entre ce film et l’inoubliable documentaire Jacquot de Nantes d’Agnès Varda, où celle-ci filme son compagnon Jacques Demy sur la plage alors qu’il a le cancer. Dans les deux films, la plage semble apparaître comme un moment paradoxal de suspension temporelle, entre un futur inquiétant et un passé rassurant. Ce motif de la plage semble revenir dans les films, créant des ponts entre eux, et pour comprendre son sens, on peut marcher d’une plage à l’autre, passer d’un film à l’autre, d’un rapport au temps à un autre.

La plage : suspendre le temps.

Aller à la plage, c’est changer de plan ; c’est suspendre le temps. Le film Much Loved, sorti en début d’année se déroule dans une atmosphère urbaine et bruyante au Maroc. Les plans sont volontairement trop serrés, les lumières agressives et artificielles, le montage nerveux et rapide. La prostitution est abordée de manière crue, dans une esthétique nocturne et agressive. Puis les prostituées marocaines, héroïnes du films, décident de se mettre « au vert » quelques temps après avoir eu des ennuis avec la police. Elles se rendent alors sur la plage. Du bruit on passe au silence ; du plan serré et étouffant qui enferme les personnages, on passe au plan large où les personnages sont un point dans le vaste paysage ; des plans courts montés nerveusement et dans un réalisme cru, on passe au plans longs et rêveurs ; des lumières criardes de la nuit, on passe à la douce lumière du jour. Bref, la plage est un moment de suspension dans leur terrible quotidien, un moment où le temps, rythmé par les soirées de débauche, cesse d’aller trop vite, pour se laisser aller, lentement et régulièrement, à un moment de suspension.

C’est la même suspension que l’on retrouve dans le film japonais Sonatine, sorti en 1993 et réalisé par Tikano. Au début, la guerre des gangs japonais fait fureur ; à la fin aussi. Mais entre les deux, les bandits se retrouvent sur la plage. Perdus dans le vaste décor, ils se laissent rattraper par leurs mélancolies et leurs dilemmes. Le film de gangster est suspendu, le temps aussi. La narration change : du rythme des fusillades, elle passe à celui du jour et de la nuit. La plage est le lieu où ceux qui luttent contre le temps peuvent respirer, dans un moment à part. La plage ne saurait être le lieu de l’enfermement : il y a toujours un point d’évasion, à l’infini, au loin. Dans ce lieu comme désinscrit du réel, les personnages se tournent alors vers leur futur. L’horizon se fait avenir.

La plage, se tourner vers le futur

Quand on filme la mer, il y a toujours l’infini de l’horizon, au loin. Il y a toujours dans le cadre (un rectangle) quelque chose qui l’excède (l’infini), qui ne saurait être en elle et qui pourtant y est de fait. Ce quelque chose, c’est le futur. En se tournant vers ce qui la dépasse, la caméra se tourne également vers ce qui dépasse le présent : l’avenir. La plage est le lieu où l’on se retrouve face à l’angoisse du futur, et ses infinités de perspectives.

Les Quatre-cent coups de François Truffaut se terminent par l’arrivée sur la plage d’Antoine Doinel. Le personnage, alors préadolescent, se retrouve face à son avenir : il s’apprête à devenir un adulte. Il se retrouve face à ce qui l’excède et lui fait peur. Le temps se suspend alors, face à cet horizon inquiétant. Truffaut alors fige l’image d’Antoine Doinel, qui courrait, sans pouvoir s’arrêter, depuis le début de la scène (ou même depuis le début du film). Il y a donc encore une fois une suspension temporelle sur la plage. Alors que depuis le début, Doinel est dans un mouvement perpétuel (l’adolescence est un mouvement de l’enfant vers l’adulte), il s’arrête ici, face à l’âge adulte. Il se suspend face à ce qui l’excède : devenir grand. Le film aussi s’arrête alors, lui qui était pris dans le perpétuel mouvement de l’adolescence depuis le début. Mais s’annonce aussi ce qui va le prolonger hors de lui : les films suivants de la série des Antoine Doinel sont déjà là, dans cet horizon infini que regarde le personnage.

De même, Jacques Demy se retrouve dans Jacquot de Nantes face à son futur, inquiétant. Dans cet horizon, il y a son corps, son corps « mourant mais qui n’est pas encore mort » comme le dit Agnès Varda avec justesse dès le début du film. Après avoir filmé cet infini qu’est l’horizon dès le début, c’est le corps de Jacques Demy qu’elle filme, superposé au bruit de la mer. Mais cela revient sans doute au même : dans les deux incarnent et annoncent le futur inquiétant. L’un comme l’autre sont cet horizon sombre.

Les plages, retour sur le passé

En effet, c’est dans ce futur qui s’annonce sans cesse sur la plage que vient se loger l’inquiétude. L’avenir, cette infinité de possible, c’est aussi une infinité d’inquiétudes. Le futur, c’est alors aussi l’impasse. Jacques Demy va mourir, et après que va-t-il se passer ? Les gangsters de Sonatine vont se battre, vont-ils mourir ? Quel futur pour les prostitués de Much Loved, alors que tous les horizons leurs apparaissent comme bouchés dans une société qui les refoule ? Maintenant que Stacie de Free Love est seule, que va-t-elle devenir ? Antoine Doinel va-t-il devenir un adulte ?

Alors, face au futur inquiétant, le lieu de suspension temporel qu’est la plage cesse d’être celui du futur terrifiant et devient celui d’un passé rassurant. Le retour à la plage est celui d’un retour sur soi, d’introspection sur son propre passé. La plage est un pont vers la mémoire, vers les souvenirs. C’est un lieu souvent empreint de la nostalgie de l’adolescence, nostalgie parfaitement décrite dans les films volontairement naïfs de Rohmer (Pauline à la Plage, Conte d’été). La plage y est le lieu où les couples se forment et se séparent, dans l’été éphémère et volatile. La nostalgie de ces rencontres semble être présentes dès le début : si le héros de Conte d’été va à la plage, c’est pour retrouver une fille qu’il y avait rencontré un an auparavant. Le film, du début à la fin, un peu pluvieux – Rohmer laisse une part de hasard dans sa création en tournant dans les conditions climatiques « réelles » -, semble être placé sous le signe de cette mélancolie poétique.

La plage est donc l’endroit d’une nostalgie de la jeunesse, d’un retour sur son passé. Les traces de celui-ci semblent se retrouver dans le sable : c’est en voyant un bout de verre que Stacie voit lui apparaître des souvenirs de Laurel sur la plage après sa mort. Dans un flashback, elle revoit des images de la plage lui revenir, quand elle étaient ensembles. De même Jacquot de Nantes n’est pas l’histoire d’un homme qui meurt, c’est l’histoire des traces d’une vie que l’on retrouve à travers les images, divers et nombreuses, qui s’entrecroisent sur le rivage de la vie de Jacques Demy, Nantes se faisant à la fois l’aboutissement et le point de départ de cette histoire. Quand Jacques Demy remue le sable et le laisse s’écouler entre ses doigts, ce n’est pas seulement le temps qui lui échappe et qu’il laisse s’écouler, c’est aussi ses souvenirs qu’il remue. A la fin du film, Jacques jette un dernier regard vers la mer, souriant. Vers quoi est-il tourné ? Le passé ou le présent ? La plage est un lien temporel, et c’est cet aspect fascinant de lien voire de liant que joue la plage qui poussera Varda à réaliser les Plages d’Agnès, film questionnant ce rapport entre mémoire et plage qui se tisse au cinéma : les plages sont la matière même de la mémoire de la réalisatrice ici.

La plage est donc un arrêt sur image. Truffaut l’a bien compris, en fixant l’image des Quatre-cent coups à la fin du film. La plage est un moment où le mouvement du film se suspend, en une image. A gauche de l’image, le passé et sa mosaïque de traces visuelles. A droite, le futur qui apparaît à l’horizon. Écartelée entre ces deux infinis, la plage se fait un lieu d’apaisement et de suspension, nécessairement instable et éphémère.

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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