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Société

Les Femen sont-elles un mouvement féministe d’un type nouveau ?

28 Jan , 2016  

Aujourd’hui, il est pour ainsi dire impossible d’avoir une conversation sur le féminisme sans que l’on en arrive à l’épineuse question des Femen. qui servent à animer les repas de famille et les intercours. Le fait de dire que les Femen ont bouleversé le visage du féminisme mondial apparaît comme un lieu commun. Avec leurs méthodes qu’elles décrivent elles-mêmes comme « sextrémistes » et « fondamentalement nouvelles » sur leurs sites, les Femen se présentent et sont vues comme les fers de lance d’un « nouveau » féminisme. Mais à y regarder de plus près, les Femen proposent-elles quelque chose de si innovant que ça ?

Le mode d’action des Femen : une utilisation intelligente des images chocs à l’ère de 2015

Les méthodes des Femen sont souvent décriées. En octobre 2015, le Monde titrait : « Les Femen vont-elles trop loin ? ». Et en effet, si ce mouvement féministe a quelque chose d’innovant c’est bien la forme de ses actions, volontairement choquantes et visuelles. Les Femen ont pris à merveille le pli d’une des innovations majeures des années 2010 : l’information globalisée.

Tout d’abord, les Femen sont un mouvement à l’échelle mondiale. S’il est d’origine ukrainienne, son action est aujourd’hui internationale, tout comme ses membres. Les Femen s’adaptent à un monde où internet n’a pas de frontières, où tout est internationalisé : de l’Ukraine à la Tunisie, le mouvement s’est propagé extrêmement vite en moins de cinq ans. En ce sens, on peut bien dire que les Femen ont compris le monde d’aujourd’hui, un monde en réseau, où les médias traversent les frontières. Les Femen sont le fruit d’un monde en réseau, où les relations sont horizontales. Comme les relations sur internet, l’organisation des Femen est en effet peu hiérarchisée, reposant davantage sur l’horizontalité que la verticalité.

C’est d’ailleurs l’utilisation intelligente des médias et des écrans qui fait que l’on peut qualifier les Femen à juste titre de groupe féministe innovant. Elles savent attirer l’attention médiatique sur elles, à travers leurs actions « coups de poing » : interventions lors de manifestations où les médias sont présents, campagnes de photos sur internet. Elles sont omniprésentes, sur les médias traditionnels mais aussi (et surtout) sur internet. Où voit-on les Femen ? Jamais en vrai en tous cas. C’est à travers un écran : sur Twitter, sur le site du Monde, c’est sur une publication Facebook. Les Femen occupent l’espace médiatique mondial. Bref, les Femen ont compris que les années 2010 donnaient la part belle à l’image. Quand on pense aux Femen, on ne pense pas à une idéologie. On pense à des images. Une femme seins nus avec une couronne de fleur, brandit une pancarte. Des Femen organisées en régiment font face aux policiers, tête levée.

Les Femen ont compris que les années 2010 étaient les années des écrans, des écrans partout qui changent notre rapport au réel nous mettant sans cesse à la recherche de visible. A l’idéologie écrite s’est substituée l’image choc. Pourtant, si l’on regarde de près l’idéologie des Femen on voit bien qu’elle n’a rien d’innovant. Bien au contraire, elle est presque dépassée.

L’idéologie des Femen n’a rien de nouveau : elle appartient même à un  féminisme traditionnel

En effet, les Femen, mouvement né en Ukraine, région sous forte influence religieuse (orthodoxe notamment), reprennent des idées proches d’un féminisme des années 70 un peu datées. Cet aspect radicalement anti-religieux (on peut citer leurs actions dans Notre-Dame, ou celle au controversé salon musulman de Pontoise), qui fait partie de ce qui choque dans l’action des Femen, n’a donc rien de nouveau. Cette conception d’une laïcité « de combat », contre toutes les religions sans exception, apparaît comme daté dans un pays comme la France où l’émancipation des femmes face à la religion majoritaire et à sa morale a eu lieu en grande partie autour des années 70, suite aux mouvements de mai 68 notamment (on peut citer la loi Veil en 1975 sur l’avortement par exemple).

Les Femen n’appartiennent donc pas à une nouvelle forme du féminisme plus radicale comme elles voudraient le faire croire. Elles appartiennent à un féminisme un peu ancien, basé sur un rejet violent de toutes les religions, une laïcité qui doit s’obtenir grâce à un combat quotidien. En France, cette grille de lecture est un peu dépassée et fait plus de mal que de bien. C’est celle d’une partie de la gauche radicale, proche de Caroline Fourest ou Charlie Hebdo, qui au nom d’une laïcité de combat, cherche à s’attaquer à toutes les religions avec une forte violence. Si dans certains pays comme l’Ukraine, cette lecture très radicale et anti-religieuse a encore un intérêt face à un patriarcat religieux omniprésent et opresseur, en France elle n’a rien d’innovant : elle est même dépassée car elle ne prend pas en compte la situation actuelle. Ainsi, on a souvent accusé cette gauche parfois qualifiée de laïcarde d’avoir encouragé l’émergence d’une forme d’islamophobie en France. En effet, dans un pays où la droite revendique à la fois des « racines chrétiennes » et une laïcité à respecter, le discours d’une gauche qui s’attaque également avec violence au voile musulman ou à d’autres pratiques du dogme musulman contribue à marginaliser ces populations déjà pointées du doigt.

De même, quand les Femen disent aux femmes des pays musulmans qu’elles sont là pour les « libérer » d’un mal dont elles n’ont pas conscience en avril 2013, ce n’est pas une femme qui parle à une autre : c’est un dominant occidental qui veut éduquer celui qu’il veut dominer, dans une démarche paternaliste. En ne prenant pas en compte qu’aujourd’hui on ne peut pas mettre toutes les religions dans un même sac, dans un idéal resté en mai 68, les Femen nient les liens de domination qui existent de fait dans le monde d’aujourd’hui. Au nom d’un pseudo-universalisme, elles nient la situation réelle. Elles ne sont pas la voix d’un féminisme nouveau, elles sont la voix d’un féminisme en retard, d’une époque et d’une grille d’interprétation du monde aujourd’hui révolues.

Les raisons de la focalisation médiatique autour des Femen.

Mais alors pourquoi les Femen sont-elles au cœur de l’engouement médiatique si elles n’ont rien de nouveau ? Soit, elles utilisent à perfection la communication comme nous l’avons vu plus haut, mais cela n’explique pas tout. Pourquoi chaque fois que l’on parle de féminisme parlons-nous des Femen alors qu’elles n’en représentent pas une idéologie dynamique mais au contraire un féminisme daté et assez minoritaire et contesté au sein même des mouvements féministes aujourd’hui ? Sans doute parce que c’est aussi l’image du féminisme que notre société aime voir.

Quand on parle du féminisme c’est sans doute plus facile de parler de ses pseudo-« dérives », que de parler des problèmes de sexisme. C’est sans doute plus facile de faire passer les féministes pour des activistes sans cause que pour des intellectuelles nécessaires dans le monde d’aujourd’hui. C’est sans doute plus facile de parler de faux problèmes que des vrais.

Finalement parler des Femen en les présentant comme la figure du proue du fémnisme d’aujourd’hui, ce qui relève d’un contre-sens sur leur idéologie, c’est la solution du confort. Ainsi, le débat se centre autour de cette question : les Femen sont-elles trop radicales ? Or, poser cette question c’est un moyen d’éviter de reconnaître que si les Femen et leur certaine violence existent, c’est face à une violence plus importante mais moins visible qu’est celle du patriarcat. Ainsi, on attaque les Femen pour s’être appropriées un espace qui n’était pas le leur et ainsi avoir « blasphémé » (selon les croyants) en rentrant seins nus à Notre-Dame, mais toutes les nuits dans Paris, loin des médias, les hommes s’approprient des lieux qui ne sont pas qu’à eux : les transports en commun. En effet, 95% des personnes seules dans ceux-ci après minuit sont des hommes, à cause d’un sentiment d’insécurité en ville. Sur lequel de ces sujets est-il le plus important de débattre ? « On a les féministes qu’on mérite » écrivait Marie de Cenival dans Le Monde en 2013.

Le féminisme des Femen n’a rien d’innovant. Seule la forme de leur action a quelque sorte de nouveau, dans le sens qu’elles ont compris l’importance des images et du visuel à l’heure des écrans et de l’internet mondialisé. Sinon, les Femen sont un groupe féministe à la rhétorique datée qui s’applique mal au monde d’aujourd’hui, où des lectures nuancées sont nécessaires, où les réalités sociales de domination sont à prendre en compte. Mais si l’on ne parle que des Femen quand on parle de la question féministe (alors que les gender studies dans les universités n’ont jamais été aussi dynamiques), ce n’est donc pas parce qu’elles représentent l’avant-garde du féminisme, mais bien parce qu’en se focalisant sur elles et en y voyant la figure du féminisme d’aujourd’hui, on évite les vrais débats que devraient soulever le féminisme. Voir les Femen comme le visage du féminisme d’aujourd’hui, c’est un écran de fumée efficace pour masquer la violence du patriarcat actuel.

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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