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Culture / Divertissement,Musique

Les 10 projets de rap américain qui nous ont marqué ces trois derniers mois

16 Avr , 2018  

Au départ, les sites musicaux faisaient des bilans de fin d’année. Et puis, ça ne suffisait pas à couvrir toutes les sorties. Alors, on a fait des bilans de mi-année. Ça n’allait toujours pas. Voici donc notre bilan de quart d’année de ce qu’il s’est fait dans le rap américain depuis janvier. On ne vous parlera pas de l’album événement des Migos, sur lequel tout a déjà été dit, ni de celui assez réussi Cardi B – dont l’un des principaux plaisirs est d’entendre les Migos justement réduits au rang de choristes de la vraie star sur le morceau Drip. Vous n’entendrez pas parler non plus de la B.O de Black Panther, et du légendaire couplet de Future sur King’s Dead. Ici, je vous propose quelques projets un peu moins visibles en France – et pourtant tout aussi qualitatifs.

 

1. CupcakKe – Ephorize

 

CupcakKe a toujours été l’une de mes rappeuses américaines actuelles préférées. Assumant son trash, ses paroles sexuelles crues, CupcakKe serait une sorte d’Alkpote  – en plus ouverte d’esprit – en meuf, et en américaine. Déversant ses expériences sexuelles sans tabou, parlant de dildos, de dick et de pussy toutes les trois lignes, CupcakKe a parfois été tournée en ridicule par ses détracteurs, sans jamais baisser les yeux ni se laisser intimider. Fortement influencée par la scène drill de sa ville, Chicago, à ses débuts, CupcakKe s’est ensuite ouverte à des sonorités électroniques notamment sur son tube LGBT dédié à ce qui est – finalement depuis le début – son principal cheval de bataille : une sexualité libre.

Son dernier album fait une synthèse de tout ceci, sans la faire se contredire. Sur Duck Duck Goose, on retrouve des paroles trashs à souhait, où la reine du sexe met au défi ses prétendants. Sur Crayons, on retrouve les sonorités électros à la limite du mauvais goût de LGBT et les paroles prônant la liberté de chacun : « boy on boy, girl on girl / Like who the fuck you like / Fuck the world ». Le plaisir sexuel hédoniste comme réponse aux homophobes. Les sonorités dance n’ont pas disparu sur le single Exit, mais la drill non plus, sur l’implacable Cartoons. En effet, l’une des principales évolutions de l’album est un retour à des sons plus rappés, plus incisifs. En face, d’autres sons se font résolument dance. A la croisée des deux univers, des morceaux comme Cinnamon Toast Crush et ses influences grime ou Navel, espèce de Mask Off en plus fun donnent sa cohérence à un album, qui nous fait comprendre qu’avec CupcakKe, la légèreté, c’est très sérieux. Définitivement, CupcakKe n’est pas là pour nous faire rire. Ah, et au sujet de la trap latino qui émerge. Fullest de CupcakKe > Narcos de Migos et I Like it de Cardi B.

 

2. Famous Dex – Dex Meets Dexter

 

Au rang des rappeurs excentriques au tempérament de popstar, Famous Dex concurrence clairement CupcakKe. Coïncidence ou pas : tous deux viennent de Chicago, la ville de l’univers coloré de Chance The Rapper, et de celui torturé et instable de Chief Keef. Son personnage cartoonesque et délirant qu’il nous fait découvrir depuis de longues années fait de lui une des têtes d’affiches de la ville. A la vue des singles qui avaient été dévoilés avant la sortie de l’album, le projet de Famous Dex avait tout du blockbuster fait pour le consacrer. Forts de gimmicks obsédant, d’ad-libs excentriques, Famous Dex semblait prêt – entre Pick it UpJapan, et Light – à être consacré comme le roi de ce que l’on appelle souvent sans trop savoir ce que cela signifie le mumble rap – à savoir des productions bondissantes, des flows chantonnés, et une imagerie de dessin-animé psychédélique. L’annonce des featurings de Diplo et de Wiz Khalifa pouvait même laisser supposer un album un peu indigeste.

Mais au final, l’album de Famous Dex a tout d’un sabordage de ce plan de communication finement mené. Le rappeur rend ses gimmicks amusants anxiogènes (Dexter !), ricanant, devenant une sorte de méchant de Batman. Les productions tubesques de Pierre Bourne deviennent lugubres, et l’album crépusculaire. Au final, Famous Dex ne livre pas l’album un peu facile que l’on aurait pu craindre, mais un produit intrigant, aux productions minimales, nous laissant seuls avec la schizophrénie inquiétante de Dexter.

 

3. WNC Whop Bezzy X 70th Street Carlos – Shid Who ?

 

Depuis la sortie de prison de Boosie, la scène rap de Baton Rouge n’a cessé de se renouveler en profondeur, comme stimulée par ce retour. Si Kevin Gates ou NBA Youngboy ont ainsi représenté la capitale de la Louisiane au sommet des charts, les blogueurs rap ont préféré retenir le WNC Crew. Avec leur jigg music, héritière de la bounce de la Nouvelle-Orléans, 70th Street Carlos et WNC Whop Bezzy – les deux leaders du crew – livrent une oeuvre qui marque l’aboutissement de leurs univers respectifs – à l’heure où tous deux sont en train de gagner un vrai nom sur la scène rap.

La pochette de l’album annonce la couleur : on va être plongé dans un album cartoonesque, tout droit sorti d’un dessin-animé sous drogues, rempli des cuivres et des tubas de leur producteur phare, Trell, qui a même un morceau – génial – en son honneur sur l’album, qui invite à danser de manière désorganisée et jouissive. On retrouve tout au long de l’album ce que l’on adore chez le crew WNC : des tubes punks et méchants (Retarded and Dumb), des lignes de basses déchaînées (Chill), des refrains débiles (Cuffin’ Flippas), des influences presque crunks (Run Up),… Quelques morceaux plus classiques et mélancoliques se remarquent aussi, l’influence de la star locale NBA YoungBoy n’est pas loin. Mais la danse frénétique de WNC Whop Bezzy et le flow essouflé de 70th Street Carlos reviennent dès le morceau suivant, pour notre bonheur.

 

4. OMB Peezy X Sherwood Marty – Young and Reckless

 

On reste à Baton Rouge, avec un album qui est sans doute l’exact opposé de celui des deux membres extravagants du WNC Crew. Alors que les lignes de basses étaient déchaînées sur Shid Who ?, celles de Young and Reckless sont mélancoliques, comme sur le génial Crash Out. Alors que Shid Who ? nous amenait dans un monde coloré et excentrique, Young and Reckless nous amène dans la dure réalité. Alors que Shid Who ? était une collaboration évidente et attendue, Young and Reckless est hautement improbable, et pourtant réussie. D’un côté, OMB Peezy est depuis ses tubes Lay Down et When I Was Down un des artistes les plus suivis des amateurs de rap pointu. Tout droit sorti d’Alabama il collabore pourtant depuis quelques années avec la crème de la Bay Area (SOB x RBE, Nef The Pharaoh), nous laissant penser qu’il aurait dû naître sur la West Coast.

En face, Sherwood Marty a tout de l’artiste local de Baton Rouge : des textes empreints de la dureté du vécu, des clips tournés dans le quartier, et un rap sans concession. A la connexion de ces deux figures opposées autant géographiquement que musicalement, on aurait pu s’attendre à un résultat étrange. Et pourtant, c’est tout l’inverse. La voix nasillarde d’OMB Peezy, véritable caméléon – passant d’une scène locale à l’autre, se fait plaintive, et évoque à merveille le vécu dans le ghetto, dans le terrible Thuggin’ et ses pianos mélancolique, et on se met à penser à Boosie Badazz. L’album, nerveux, montre la complémentarité entre les deux hommes, qui ne cessent de se concurrencer sur des productions bondissantes tout droit sorties de Baton Rouge, comme sur I’m this Shit. L’album se finit sur deux hymnes mélancoliques magnifiques : Ride Wit Me et Better Dayz, et on se met à partager l’optimisme désabusé des deux rappeurs.

 

5. Hoodrich Pablo Juan x Brodinski – The Matrix

 

Nouveau projet commun, mais cette fois dans un genre différent. D’un côté, Brodinski, producteur d’électro français, qui vit à Atlanta depuis quelques années, se reconvertissant en producteur d’un rap sudiste sombre et oppressant. De l’autre, Hoodrich Pablo Juan, rappeur de la même ville géorgienne, qui par sa nonchalance et son panache ne cesse de conquérir de nouveaux publics, sans jamais pourtant atteindre le statut de star. Les deux hommes n’en sont pas à leur première combinaison, mais chacune avait été une grande réussite, au point qu’un projet commun était une excellente nouvelle, attendue par leur poignée de fans.

La connexion fonctionne toujours autant, Hoodrich Pablo Juan est aussi à l’aise sur le crépusculaire The Matrix que sur le génial et bondissant Money. En sept titres, les deux hommes nous plongent dans une ambiance électronique et brumeuse, industrielle. Sur I’m The One, on se sent menacé, à l’étroit, au milieu des sons dissonants et stridents de Brodinski et du ton de tueur froid de Hoodrich Pablo Juan. Au final, on a un projet à l’ambiance cohérente, aux basses épaisses – comme sur Thug Life – et à l’efficacité indéniable.

 

6. Valee – GOOD Job, You Found Me

 

Valee est sans doute le rappeur qui a suscité le plus gros engouement critique en ce début d’année. Par conséquent, je ne vais pas m’attarder dessus, car le principal a déjà été dit ailleurs. La nouvelle recrue du label de Kanye West délivre en un EP un univers extrêmement cohérent et sombre, oppressant, aux ambiances minimalistes. Les productions, résolument dans l’air du temps, laissent la place au ton froid de Valee, qui, avec flegme vient créer des ambiances noires et désarticulées. Plongé dans un esprit torturé et étrange, l’auditeur en découvre les différentes facettes. Sur Vlone ainsi, le ton se fait plus mélancolique, presque rêveur, mais un rêveur où le cauchemar ne serait jamais loin, à l’image de la fin du morceau, où la production s’effondre, lentement. Sur Skinny au contraire, l’artiste se fait agressif, appuyé sur une instrumentale agressive. Bref, rarement un projet de 14 minutes n’aura été aussi prometteur, riche, et pourtant cohérent.

7. 03 Greedo – The Wolf of Grape Street

 

03 Greedo fait également partie des chouchous des critiques raps depuis une bonne année. Il faut dire que les causes sont nombreuses : des flows créatifs, un sens de la mélodie, et un univers crépusculaire. Sur ce projet, l’artiste a ramené d’ailleurs tous les autres chouchous de la critique, d’OMB Peezy à SOB x RBE, en passant par PnB Rock. Le natif de Los Angeles sur un album dont le principal défaut serait sa longueur excessive – plus d’une heure – nous fait une démonstration de tout ce qu’il sait faire. Si ce projet n’est peut-être pas son meilleur, il marque une étape dans sa progression.

Sur Ballin’ et son refrain chanté, avec ces fameux chœurs qui sont en réalité différentes versions de sa voix, on ne peut que saluer la créativité de l’artiste. Les productions sont souvent californiennes, une Californie passée à la moulinette du son sudiste actuel : les basses sont plus présentes, menaçantes, noyant parfois la voix d’03 Greedo qui se fait lointaine, comme sur Look at me Now. L’ensemble de l’album est plein de fumée, nocturne, renforcé par les nombreux featurings de Ketchy The Great et sa voix gutturale qui viennent rendre l’ambiance encore plus glaçante.

On a néanmoins quelques morceaux plus dansants, de Safety à Run For Yo Life, mais le mixage, et le ton si particulier d’03 Greedo, nous empêchent de danser. Le but recherché n’est pas celui-ci, mais de nous livrer un des univers les plus uniques du rap actuel, s’il peut être déstabilisant au départ. Le refrain suppliant de For My Dawgs, touchant de sincérité, souligné par un saxophone lointain, nous fait goûter à tout ce qui fait la beauté d’03 Greedo. Des mélodies souvent fausses, et pourtant toujours justes. Une voix étrange, souvent agaçante, et pourtant toujours touchante. Et sur Substance, on se met à rêver, à se laisser aller dans le monde mécanique  et pourtant poétique d’03 Greedo.

 

8. SOB x RBE – GANGIN

 

On reste en Californie, avec un des groupes les plus en vus du moment, notamment grâce à leur participation sur la géniale bande-originale de Black Panther. SOB x RBE, quatre garçons, à l’énergie complémentaire, livrent ici, sans doute leur meilleur projet. Ici, dès le début de l’album, avec le génial Carpoolin’, on comprend que l’heure n’est pas au rêve, à la flânerie. Le BPM est rapide, la basse funk, et chaque garçon débite son couplet sans sourciller. Mêlant samples intelligents et funks comme sur Anti Social et leur énergie débordante, les garçons livrent un album qui n’est peut-être pas encore accessible à un grand public, mais qui est franchement qualitatif. N’hésitant pas à amener du chant dans un rap très technique et démonstratif, comme sur Always, ils livrent un ensemble très cohérent et réussi. Mené par Yhung TO, qui amène des touches d’un rap plus global à cette scène très insulaire aux influences funk de la Californie du Nord, il livre avec Y.H.U.N.G un des morceaux les plus étonnants du projets. SOB x RBE est parti pour durer.

9. Saba – CARE FOR ME

 

Saba est un des proches de Chance The Rapper, qui a su profiter de l’explosion du rappeur de Chicago pour toucher un public plus large, sans renoncer à son univers propre. A la croisée de la nu soul de No Name, autre native de la ville de Kanye West, et du rap coloré de Chance – présent sur l’album, Saba livre ici un projet mâtiné de jazz particulièrement réussi. Les instrumentales sont soignées – rappelant parfois le hip-hop lofi ou le hip-hop instrumental japonais à la Nujabes, et sont remplies de l’âme touchante du jeune artiste à l’univers abouti. Saba donne la part belle à des instruments acoustiques, comme la guitare de Broken Girls, les trompettes de Grey, ou le piano magnifique de Calligraphy, sans renoncer à des basses qui viennent donner un côté plus moderne au projet.

Toujours empreint du même optimisme touchant que sur Bucket List Project, un de ses précédents projets, Saba sait nous toucher. Sur Smile, et ses chœurs soul, on ne pourra pas s’empêcher de sourire, répondant à la douce injonction du rappeur et chanteur. Et sur Heaven All Around Me, on ne peut pas s’empêcher de chercher le paradis avec lui. Un projet particulièrement réussi à écouter le matin, en buvant son café, et en cherchant par la fenêtre un coin de ciel bleu par la fenêtre, bercé par des notes de piano chantantes et évocatrices.

 

10. Quelle Chris x Jean Grae – Everything’s fine

 

Pour finir notre tour d’horizon des sorties raps qui nous ont marché ces trois mois, un petit tour du côté du Mello Music Group, qui a toujours des projets hors des modes, mais soignés, originaux, et réussis à nous proposer. Ici, une des signatures du label, remarqué l’année dernière avec son album très réussi, Being You Is GreatI Wish I Could Be You More Often, Quelle Chris collabore avec une artiste installée dans le rap depuis longtemps mais que l’on n’avait pas vu depuis quelques années, qui est aussi sa compagne dans la vie, Jean Grae. Les deux artistes livrent un album fidèle à l’image du label, et à leurs univers respectifs : des instrumentales lofi, exigeantes, complexes, sur lesquelles les artistes délivrent de longs couplets, à écouter attentivement. Néanmoins, l’album ne devient pas ennuyeux, du fait de morceaux plus mélodiques, comme Peacock ou le très joli Breakfast of Champion. Anna Wise, fréquente collaboratrice de Kendrick Lamar, vient aussi apporter son sens des mélodies sur trois morceaux.

Mais en disant tout ça, on ne dit pas l’essentiel de l’album, qui est en fait ce que l’on peut appeler un album-concept. Il décrit une forme de dystopie, un monde où les humains seraient en quelque sorte lobotomisés par des formules telles que Everything’s fine, etc, leur cachant qu’en fait, la crise du capitalisme bat son plein. Décrivant cette société endormie, le couple livre un album très richement écrit (à écouter avec les paroles à côté pour tout saisir), à la croisée de l’album de rap et de la satire littéraire de la société (on trouve d’ailleurs bon nombre d’humoristes au rang des featurings – Hannibal Buress, John Hodgman, Michael Che, Nick Offerman, mais aussi le rappeur-humoriste de Das Racist que l’on avait perdu de vue Ashok Dap Kondabulu,…). Un album complexe, riche, à écouter plusieurs fois, parfois peut-être trop intellectualisant, mais au propos juste et important.

 

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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