Lando Chill

Culture / Divertissement,Musique

Lando Chill, nouveau fer de lance du rap « alternatif » américain ?

29 Juin , 2017  

Pour comprendre la musique de Lando Chill, il faut commencer par étudier son histoire personnelle. Lando Chill grandit à Chicago, où il perdit son père à l’âge de quatre ans. Il déménagea pour ses études dans l’Arizona, où il développa une addiction à l’Adderall, un psychostimulant. C’est la musique qui le sauva de la dépression, et qui l’amena à signer sur le label le plus influent du hip-hop alternatif américain : le Mello Music Group, et ses artistes emblématiques comme Oddissee, Appollo Brown ou L’Orange. Désormais parfaitement intégré à cette troupe, Lando Chill a sorti ce 23 Juin The Boy Who Spoke To The Wind, un deuxième album plus abouti que le premier, et extrêmement prometteur.

Le trajet d’un jeune artiste prometteur

De Chicago, Lando Chill a gardé un attachement aux instrumentales organiques, enregistrées avec des groupes lives, et allant chercher du côté de la soul, ou même du gospel. Cet attachement, on le retrouve en effet chez toute la nouvelle génération d’artistes de Chicago, de Saba à NoName, en passant par leur leader : Chance The Rapper. Lando Chill aime qu’on entende les guitares vibrer, la batterie retentir, loin des productions synthétiques à la mode venues du Sud des États-Unis.

De la perte de son père, Lando Chill a tiré un premier album extrêmement introspectif, sorte de testament inversé, For Mark, Your Son. L’album, plein de mélodies prometteuses et entêtantes annonçait sans aucun doute une carrière intéressante. D’autant plus que l’EP qui a suivi – qui réinterprétait certains des titres de l’album avec un groupe live – renforçait la qualité de l’album et de ses mélodies rêveuses, à l’image de l’excellent Early in The Morning, tube en puissance révélé par cette réorchestration tout en douceur et en subtilité.

De l’Arizona, Lando Chill a extrait l’amour des déserts, des paysages, de ces grands espaces que l’on entend dans ses mélodies planantes, dans ses paroles qui évoquent des lieux vastes et libres, et dans ses vidéos qui les filment. C’est sans doute cet amour des grands espaces, et ce personnage de baroudeur musical, qui font de Lando un des personnages les plus prometteurs du rap alternatif américain.

Du Mello Music Group, Lando Chill a pris la meilleure qualité : celle propre au label de faire du hip-hop boom-bap, « à l’ancienne », avec des samples et des sonorités lo-fi, sans jamais sombrer dans un rap rétro sans trop grand intérêt ni plus-value. Lando Chill recherche l’innovation musicale, dans des instrumentales qui se font encore plus originales sur ce nouvel album.

Des textures sonores travaillées, entre musiques organiques et électroniques

Mais sur The Boy Who Spoke To The Wind, la part de la vie de Lando Chill qui est exploitée, ce n’est sans doute ni la mort de son père, ni sa jeunesse à Chicago, mais bien ses addictions passées. Elles s’expriment à travers des guitares volontairement sous-mixées, étouffées comme sur o sicario e o padre, et son atmosphère nuageuse, floue, planante. L’album prend un aspect plus brumeux, et moins lumineux que ses prédécesseurs. La guitare se retrouve écrasée par un mixage sombre et trouble qui met en valeur des sons moites et opaques. On est assez près des productions anxiogènes d’un Earl Sweatshirt sur son second album.

Le premier titre de l’album – et l’un des seuls (avec le lumineux People are evil) pouvant faire office de single, sur un album recherchant bien moins les mélodies agréables que les ambiances claustrophobes – commence sur une guitare chantante. Mais très vite le beat vient la rendre mécanique et inquiétante. À plusieurs reprises, le chanteur et rappeur passe des bandes sonores de voix à l’envers, créant une ambiance presque diabolique. Et que penser des chœurs de Black Boy Run, évoquant une forme de rituel, qui se mêlent aux cordes menaçantes ? Que penser des percussions brésiliennes qui se font anxiogènes sur No Paz ?

D’un bout à l’autre, on assiste à la constitution d’un son cohérent et étouffé, mêlant des percussions, des guitares et des machines inquiétantes. Sur The Wind & The Rain, on entend la pluie tomber au fond d’une grotte, ainsi que des percussions et des mélodies étonnantes, qui en font sans doute le meilleur titre de l’album. La comparaison que fait J. Edward Keyes, responsable éditorial chez Bandcamp et critique pour Pitchfork, avec le son de Radiohead entre leurs deux albums cultes, OK Computer et Kid A, surprenante au premier abord, est finalement assez juste, avec ces nappes de guitares sous-terraines comme sur O Alquimista. Les machines sont ronflantes, et les séquences instrumentales tendant vers l’expérimentation électronique sont particulièrement intéressantes, entre instruments de worldmusic et synthétiseurs ambiants et écrasants.

Lando Chill : entre introspection et ouverture sur les messages universels et les vastes espaces.

Sur cet album, Lando Chill a donc constitué son son, cohérent, planant, étouffé au mixage, si particulier. Une véritable cohérence sonore se dégage de cet album claustrophobe, permettant encore une fois de faire le lien avec le second album extrêmement cohérent de Earl Sweatshirt sorti en 2015, celui de Lando Chill étant néanmoins plus mélodique et moins radical que le tunnel dépressif que constitue l’album de l’ancien membre du collectif Odd Future.

Autre point de divergence entre les deux artistes : si Earl profitait des instrumentales pour développer un flow en parfaite adéquation avec celles-ci – lent, sombre, et dépressif – Lando Chill, lui, pose au contraire de manière dynamique et varie ses flows de manière impressionnante sur des productions étranges. Mais la divergence entre Earl et Lando Chill n’est pas seulement sur la forme, mais aussi sur le fond.

En effet, Earl, sur son album lo-fi dépressif et âpre, développait des paroles introspectives, et semblait ne pas quitter sa chambre d’ado, oppressante et sombre. On était d’un bout à l’autre dans un questionnement de l’identité total et radical. Dans la même veine musicale, un autre artiste du Mello Music Group, Quelle Chris, a développé cette année cette thématique d’une forme de crise de l’identité sur l’album au titre explicite : Being you is Great, I wish I could be you more often. (C’est super d’être toi, j’aimerais pouvoir être toi plus souvent). Si le succès public fut mitigé, l’album de Quelle Chris a eu un grand succès critique, et les point communs avec l’album de Lando Chill sont nombreux.

Mais Lando, lui, contrairement à Earl et Quelle Chris, part d’un thème introspectif – sa transformation, son évolution, sa construction – mais en arrive à aborder des thèmes sociaux et universels impressionnants, le rapprochant d’un autre album marquant de l’année 2015, dont The Boy Who Spoke To The Wind est sans doute la progéniture : To Pimp a Butterfly de Kendrick Lamar. Sur No Paz, les violences policières sont ainsi abordées frontalement. Et finalement, l’album, en abordant des questions universelles comme la religion (The King of Salem), l’identité ethnique (Black Boy Run), la liberté (Freedom), livre un panel de thèmes ouverts sur le monde.

Sans doute parce que l’amateur de grands espaces qu’est Lando Chill ne pourrait pas faire un album complètement claustrophobe. S’il a travaillé un son planant, étouffé, et complexe, Lando Chill continue à peindre des paysages, à laisser des espaces dans ses compositions. Sur le diptyque falou com o vento – notamment la seconde partie, les instruments et la production de The Lasso (producteur venant d’Arizona extrêmement présent sur le disque) sont sans doute bien plus présents que la voix de Lando Chill. Les sons sont amples, s’étendent. Les synthétiseurs se mêlent dans un concert planant et rêveur. La voix de Lando s’intègre à ce paysage sonore étrange, évoquant cet espace à la fois nocturne et lumineux qui fait office de couverture de l’album.

Finalement, Lando Chill a trouvé sa texture sonore à travers cet album, ainsi que ses techniques d’écriture et ses thèmes de prédilection (celui du père revient dans l’album). La manière dont, sur le morceau The Wind & The Rain, il réussit à décrire la pluie à travers un travail sur les textures sonores, sur son flow doux et chantant où les notes tombent comme des gouttes, sur sa mélancolie lumineuse dans son écriture, et sur ses instruments et leur mixage tout en finesse, relève d’un vrai travail d’orfèvre. Lando Chill crée des espaces d’émotion. Ainsi, le titre du dernier morceau, HeartSpace, fait office de titre-programme rétroactif de l’album : créer un lien entre les émotions et les paysages, le vent, la pluie, les espaces. Lando Chill nous montre l’âme du vent, et projette son âme dans le vent.

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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