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[Japon] Le Japon, modernité ou tradition ?

15 Sep , 2016  

Avant mon départ au Japon, ce pays m’évoquait deux imaginaires complètement contradictoires, voire conflictuels. D’un côté, je voyais le Japon traditionnel, mystérieux, mystique, et culturel : les temples, les samouraïs, et tout ce que mes films préférés m’avaient appris. De l’autre, en prenant l’avion pour Tokyo, je m’attendais à trouver l’hyper-moderne : les enseignes lumineuses qui éblouissent dans la nuit, le matériel électronique ultra-performant, le tout dans une société capitaliste et froide, loin de la chaleur que m’évoquaient les temples aux couleurs douces et rouges.

Tokyo, lumières, sons, et modernité

En arrivant à Tokyo, c’était en effet bel et bien à la modernité que je faisais face. Immédiatement embarqué dans le monorail depuis l’aéroport, je traversais à toute vitesse une ville toute en verticalité, dans un moyen de transport passant au-dessus des eaux et laissant apercevoir l’île artificielle d’Odaiba comme si de rien n’était. Pourtant, arrivé dans le quartier où je logeais, près de Kanamecho, je me trouvais entouré de maisons traditionnelles japonaises, basses, et de petites rues silencieuses, loin des immenses artères bruyantes, gorgées de voitures, de vélos, et de piétons des grands quartiers commerçants comme ceux de Roppongi, Shinjuku, Shibuya, Harajuku et d’Ikebukuro.

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Une rue piétonne à Akihabara

C’est dans ces gigantesques quartiers que je passais mes premières journées japonaises. Je me laissais emporter par l’appel des innombrables boutiques de vêtement, des machines à jeux clignotant en tous sens, et de l’ivresse des après-midis à flâner dans ces avenues, souvent rendues piétonnes le week-end tant elles sont fréquentées. Je me déplaçais en métro, un métro extrêmement performant, fréquent, et climatisé, ce qui est indispensable étant donné les températures. Je m’émerveillais de tout, des distributeurs de boissons à tous les coins de rue aux gigantesques centres commerciaux dans lesquels il est bien plus facile de rentrer que de sortir.

Kyoto, la tradition : plus qu’une attraction touristique.

Quelques jours plus tard, je partais à Kyoto. Je connaissais la réputation de la « ville aux deux milles temples », et je me demandais si j’allais retrouver mon rassurant cliché du Japon traditionnel. En réalité, le centre de Kyoto est extrêmement moderne, traversé par une circulation très nombreuse. Pourtant, la tradition culturelle est encore bien ancrée dans la ville. Je découvre les temples bouddhistes avec éblouissement, le long du Chemin des Philosophes, une agréable promenade bordée de temples gigantesques comme le Ginkaku-ji. A l’intérieur, il est parfois interdit de photographier les divinités, ou de les « couper » quand on les photographie, comme au magnifique temple de Sanjusengen-do.

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Il est interdit de prendre en photo les 1001 statues situées dans le temple Sanjusangendo.

La tradition est donc encore très présente, très ancrée. Je visite de nombreux temples traditionnels, un magnifique sanctuaire nommé le Fushimi-Inari Taisha, Nara (une ville peuplée de biches), et Arashiyama (voir photo en tête d’article), une banlieue de Kyoto verte, remplie de temple, et connue pour sa forêt de bambou. Mon imaginaire du Japon traditionnel est ravivé, rempli d’énormes Bouddhas, et de chants de moines.

Je me demande vite s’il ne s’agit pas d’une simple patrimonialisation, dans le but d’impressionner les touristes étrangers : donner une sensation de tradition, pour qu’ils se sentent dépaysés. Ainsi, que dans certains quartiers extrêmement touristiques comme Ponto-cho, les menus ne soient pas disponibles en anglais, me paraît vite d’une rusticité assez superficielle. De même, la subsistance des geishas dans le quartier de Gion me paraît davantage une attraction touristique qu’autre chose.

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Dans les petites rues du quartier de Gion, on peut encore croiser des ombres de geishas.

Et pourtant, la réalité est plus complexe. Je m’en rends compte en examinant les visiteurs des temples. Il y a bien sûr les touristes internationaux : beaucoup de Chinois, des Français aussi, et des Américains. Mais il y a bien sûr également des japonais. Et ce que je remarque parmi eux, c’est l’attachement aux traditions.

Ainsi, dans les temples de nombreux « jeux » sont disponibles : on peut tirer un papier qui nous indique notre avenir, lancer des cerceaux sur une cible, ce qui nous apportera, si on l’atteint, l’amour, etc. Les touristes étrangers le font avec une forme de curiosité, d’amusement, avec une distance légèrement ironique. Les Japonais le font également avec une forme de distance, mais on sent qu’il s’agit de quelque chose à quoi ils sont attachés et habitués depuis très jeunes. Tous ces jeux, qui peuvent paraître enfantins, sont faits par toutes les générations, y compris les adolescents qui se filment avec leurs smartphones. Beaucoup viennent au temple vêtu d’un kimono, là encore à la fois par jeu et par tradition.

L’unité troublante de l’identité culturelle du Japon.

L’entremêlement est donc bien plus subtil qu’un simple dualisme : Tokyo la capitale moderne, Kyoto la ville-musée traditionnelle. Dans les deux villes, les deux univers s’entre-mêlent, d’une manière parfois déboussolante. Ainsi, à mon retour à Tokyo (après ces quelques jours à Kyoto), je me rendis dans un Starbuck, au sommet d’un building, sur un roof-top. Autant dire qu’il est difficile de concevoir un imaginaire plus moderne. Pourtant, sur cette terrasse, de la musique traditionnelle était diffusée, et des lampions disposés. La tradition surgit toujours là où on ne l’attend pas, et on le sent : elle n’est pas uniquement artificielle et vouée au tourisme.

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La terrasse en question.

Le dernier soir, je me promène une ultime fois dans le grand quartier commerçant de Ginza. Les buildings sont gigantesques, et de nuit, les lumières deviennent hypnotiques. Je suis pris de nostalgie, et je pense à ce pays que je quitte, à ses deux aspects qui me donnent une étrange impression. Celle d’être opposés, et d’être tous les deux présents, parfois aux mêmes endroits, et de pourtant ne jamais se contredire. Au contraire, ils s’entendent parfaitement. Et mes souvenirs, quand je les ravive, ne sont pas ceux d’un pays hétérogène, à deux visages, écartelé entre son passé et son présent. Au contraire, ils me donnent un sentiment d’unité assez surprenant.

Soudain, sous mes yeux s’étend un spectacle surprenant. Sur une place, entre deux haies de gratte-ciels, des gens dansent une danse traditionnelle en cercle. Je ne comprends pas bien, on m’explique que c’est un Bon-odori, qu’il y en a beaucoup, surtout en août. La musique est (plus ou moins) traditionnelle aussi. Au centre, un homme joue d’un énorme tambour. Les gens connaissent tous la danse ; les mouvements sont simples et faciles à retenir. Il y a des sexagénaires en costume cravate, et des enfants en habit traditionnel, le yukata. Il y a deux adolescents qui connaissent parfaitement la danse, vêtus de vêtements tout à fait classiques. Une joie et une unité très intenses se dégagent de cette scène.

Je me dis qu’il y a quelque chose que je ne comprendrais sans doute jamais, un quelque chose qui permet que ce cercle de danse ne se brise pas, et que ce n’est pas plus mal comme ça. Un peu plus loin, on s’attarde devant un gigantesque immeuble la façade de l’immeuble Channel, qui diffuse d’impressionnantes animations : je me dis que le Japon, tout entier, va me manquer.

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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