Isha

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Isha, le paradoxe du rap belge ?

30 Oct , 2017  

Dans la grande famille des rappeurs belges, Isha fait figure d’OVNI. En effet, il n’est pas de la même génération que toutes les jeunes pousses qui explosent depuis quelques années maintenant (Hamza, Caballero et JeanJass, ,…), et pourtant traîne avec eux. Mais le personnage n’a pas qu’une seule contradiction : entre folie enfantine et maturité désabusée, celui qui officiait sous le nom de Psmaker allie les contraires, maniant aussi bien une émouvante poésie du détail que les punchlines rentrent-dedans. Figure attachante et mystérieuse, Isha a su trouver un public fidèle à Paris, public qui était bel et bien présent au MaMa Festival, où nous avons eu l’occasion de rencontrer le plus touchant des paradoxes du rap francophone.

L’actualité d’Isha

Je voulais commencer par revenir sur ton concert d’hier soir. J’étais dans la fosse, et franchement ça secouait pas mal. Je me demandais si tu t’attendais à une telle réceptivité du public, à ce que tout le monde connaisse autant ton album.

En fait, j’avais fait la Maroquinerie, il y a trois ou quatre mois. C’est là que je me suis rendu compte qu’il y avait un public parisien. Ils chantaient, et on a fait la même chose avec Tony Hawk, c’était la première fois qu’on faisait monter un mec pour Tony Hawk, et on s’est rendus compte qu’il connaissait. (ndlr : Isha a fait monter sur scène un membre du public au MaMa pour interpréter son titre « Tony Hawk »). J’étais pas surpris du coup, mais j’ai été surpris du monde ! Je savais qu’il y avait un public ici, mais quand je suis arrivé et que j’ai vu qu’il y avait trente mètres de file, des mecs qui pouvaient plus rentrer, qui s’énervent devant,… Je me dis qu’ils sont venus pour nous, c’est cool !

Toujours dans ton actu, il y a ton « Colors Show » qu’est sorti il y a quelques jours. Le visuel est vachement marquant : tu y es maquillé en clown. C’était ton idée au départ, où les studios de « Colors » t’ont orienté ?

Non, c’était une idée de moi et mon équipe. Le morceau, c’est un morceau que l’on a depuis deux ans, et moi il m’inspirait ça. Le morceau, il est tellement fou, les couplets sont tellement fous,… Ca m’inspirait un maquillage, un rôle.

Oui, un peu dans le délire du clown tueur.

Voilà, c’est ça. Et puis « Colors », comme c’est avant tout une photo qui t’amènes à cliquer, on avait envie de susciter un peu de curiosité, de générer un peu de clics !

« La vie augmente vol. 1 »

 

 

Pour revenir sur ton album, c’est vraiment le projet qui t’a enfin fait exploser, qui t’a fait connaître à une plus grande échelle. Dans cet album, il y a justement l’idée d’un temps perdu à rattraper. Tu dis souvent que désormais tu fais les choses bien, tu charbonnes,…. Est-ce qu’il y a un moment où tu t’es dit « Voilà, je m’y mets sérieusement. » ?

Voilà, t’as capté. Il y a eu un déclic. Je me suis dit : « Voilà, il faut s’y mettre. » Et c’est pas une revanche sur la vie, tu vois. Je n’aime pas le mot revanche. Ce qui a été fait a été fait. C’est plus une petite victoire, bien qu’à l’heure qu’il est, il n’y a encore rien. Ou un petit buzz, mon nom sur quelques lèvres, mais on espère beaucoup plus. C’est une bonne première étape. La première étape on l’a réussit haut la main. Le projet n’es pas passé inaperçu, c’est cool.

Au niveau des producteurs de l’album, on retrouve par deux fois Veence Hanao, mais on retrouve aussi JeanJass. Je me demandais si tu te voyais comme un mec qui connectait un peu ces deux générations du rap belge.

Ouais, en fait ouais ! Moi je suis un mec qui n’a aucun mal à travailler avec des anciens ou des plus jeunes. Je sais qu’il y a d’autres anciens qui ne veulent pas travailler avec des jeunes, ou l’inverse. Mais c’est clair que moi je suis le mec que les anciens kiffent, que les petits jeunes kiffent,… Donc du coup c’est vrai que j’ai connecté ces deux mecs là qui sinon n’auraient peut-être pas travaillé ensembles.

Sur l’album, ce qui interpelle en premier, c’est l’alternance entre des sons très sérieux comme « Colette », et des sons beaucoup plus dans l’entertainment comme « Le salon de l’auto ». Est-ce que c’est quelque chose que tu veux garder, ce double registre ?

Ouais, je veux garder ça. En fait, c’est vraiment dans mon tempérament, je suis comme ça. Même dans une journée, je peux passer de l’un à l’autre. Donc ça se ressent fort dans ma musique, je pense que c’est dans mon ADN, cette bipolarité, le fait de pouvoir aller à gauche et à droite, tout en restant cohérent et moi-même. C’est moi en fait. J’aime beaucoup la folie artistique. Je trouve que c’est en faisant des trucs fous, c’est là que tu te dépasses. Même les artistes que j’écoute, ils ont aussi ce côté un peu fou.

Dans cette dualité, on dirait aussi que tu alternes entre un personnage excentrique et egotripé, et des moments où tu es vraiment toi-même, dans ta vie de tous les jours. Est-ce que tu essaies de rester toi-même dans ta musique, ou tu t’autorises la fiction ?

En fait, ça dépend de l’instru. Il y a des moments où je suis vraiment moi-même, des morceaux un peu plus egotrip… Je t’avoue que l’egotrip ça m’a un peu soûlé, je pense qu’il y en a moins dans « La vie augmente vol. 2 ». Mais c’est toujours ce côté bipolaire, entre le vrai et le faux. C’est le même processus. Les deux, c’est moi.

Il y a une phrase dans le « Salon de l’automobile » où tu dis « J’ai changé mais je reste infréquentable ». J’ai l’impression qu’elle résume un peu l’album. Parfois, on dirait que tu es un adulte qui regarde en arrière, parfois on dirait que t’es un jeune complètement fou. Est-ce que ton album parle du fait de vieillir ? Dans le rap, et dans la vie en général.

En fait, ce qui est marrant, c’est que j’ai capté un truc. J’approchais de la trentaine. Autant, l’album que j’avais fait avant, c’était vraiment un truc d’adolescent, autant là, – et y a un mec qui a écrit ça sur moi – tu sens que c’est le passage à l’âge adulte. Il y a des gens qui mettent du temps à mûrir, à devenir adulte. Moi, j’ai eu une adolescence un peu plus longue. En terme de responsabilités, je m’en foutais. Et là, il y a ce passage à l’âge adulte. Et donc, dans tout l’album, comme tu dis, t’es transporté entre la nostalgie de l’enfant, la fougue de l’adolescent, et des trucs un peu plus sérieux. Donc en fait, c’est un voyage entre ces trois âges.

La construction de l’album met en valeur les deux morceaux les plus sérieux, au début et à la fin du projet. C’est voulu ?

Ouais, tu dois soigner ton entrée et ta sortie. C’est comme dans un texte de rap, donc dans un album c’est la même chose. Et puis c’est les deux morceaux où je parle le plus de moi (« Frigo américain », je parle du frigo mais je parle aussi de moi). Dans le premier, j’explique mon passé, mon parcours. Dans le deuxième j’explique mes objectifs. C’était début et fin.

Le Frigo américain

Autour de ce « Frigo américain », c’est vraiment le titre qui a le plus buzzé, qui a eu de gros retours critiques, et je me demandais si tu t’attendais à ce que ça soit vraiment un titre qui marque autant.

Je savais que c’était un morceau OVNI, et je savais qu’il allait sortir du lot. Je considère que nous les artistes, on travaille dans les émotions. Quand j’ai fait « Frigo américain », quand j’ai réécouté, j’ai senti qu’en terme d’émotion j’avais réussi à faire un truc pas hors du commun, mais juste réussi à parler d’un objet aussi banal, et réussi à faire sentir une frustration, une tristesse, ou toutes ces choses là… A partir de là, je savais que j’avais réussi cet exercice difficile. Après, je n’étais pas sûr que les gens le ressentent, comme je le ressens, et apparemment c’est le cas. Il y a des mecs qui me disent : « Putain, on a l’impression de te voir enfant, quand tu contemples le frigo ! ». C’est chaud, tu vois. Donc si je m’y attendais… Oui et non.

Par exemple, tu pensais dès le début sortir son clip pour clore la promo de « La vie augmente vol. 1 » ou c’était face au succès que tu as eu cette idée ?

Non, ça, par exemple, je t’avoue que maintenant grâce aux plate-formes de streaming, tu peux voir quel morceau tu dois clipper. Donc on a vu que les gens l’écoutaient beaucoup, et on s’est dits : « Ouais, on fait celui-là. »

Et tu as bossé avec le réalisateur ?

Robin ? (ndlr : Robin Conrad) Moi, quand je bosse avec quelqu’un et que j’ai confiance en son taff, je le laisse tout faire. Je le laisse écrire, je suis vraiment une poupée. Il me dit de me mettre là, j’y vais, je te fais confiance. Et Robin, c’est un mec créatif, c’est un artiste aussi. Il a cette vision, il a des images directes.

Ouais, le clip est super. Ce qui est drôle, c’est qu’il n’y a pas de frigo dedans, mais ça marche.

Ouais ça marche ! Parce que le truc à retenir c’est le charbon, c’est qu’il faut travailler. Y a le cambouis, tu vois… C’est ça le truc.

Pour conclure sur cette chanson, comment l’idée de départ t’es venue ?

En fait, je suis fortement connecté à mon enfance. Je dis souvent dans les interviews que même les odeurs, les regards des gens, je m’en souviens. Et on oublie nos rêves d’enfant, on les oublie très vite. Et ça m’est revenu que j’avais cette fascination pour cet objet. Après je me suis dit : « Putain, ça serait lourd d’en parler ». Et après en avoir parlé de manière voilée, je me suis dit : « Voilà, on va commencer l’exercice comme ça. », et puis je l’ai fait !

Ça c’est passé en deux temps : me rappeler cette fascination, et me dire : pourquoi j’ai oublié que je voulais ce truc ? Pourquoi j’ai remplacé ce rêve par un autre ? Mais en fait, je le veux encore maintenant ! Et il y a une symbolique de réaliser ses rêves d’enfant. Pour moi, c’est là que t’es heureux, en tant qu’adulte. Quand tu fais ce que tu voulais faire quand t’étais enfant.

Son rapport à la critique

Comme je te disais tout à l’heure, tu as eu beaucoup de gros retours critiques, notamment de la presse spécialisée. C’est un peu autour de ça que le buzz s’est fait, d’ailleurs. Et je me demandais si pour toi ces retours étaient importants, ou si tu préférais avoir un succès public.

Ouais, c’est marrant parce qu’en terme de vues, c’est pas ouf ce qu’il se passe. Quand tu vois les vues des mecs à côté de moi hier (ndlr : Hamza, Krisy), ils pètent le score ! Donc moi, au final, j’ai quand même cette petite frustration, de me dire « Ah il manque quand même quelque chose ». Mais moi, je crois en cette élite du rap, en ces décideurs, qui comprennent mieux la musique, les mecs comme Mehdi de OKLM… J’écoutais leurs émissions, il y a trois ans, leurs tables rondes, et je me disais : « Moi, ces mecs là, je veux qu’ils parlent de ma musique ». Donc il y a vraiment cette fierté.

Je préfère ça qu’avoir des vues, et que les mecs ne parlent pas de moi de cette manière là. Parce que quand ils écrivent, je sens que le mec il a kiffé. Les mecs ils écrivent : « Et là, à la fin c’est vraiment trop, il fait un truc sur un frigo américain donc là on n’en peut plus ! »… Je sens que les mecs se sont pris le skeud donc ça me touche !

Moi je suis entouré de ces mecs là (ndlr : il montre son staff), et eux, ce qu’ils disaient de moi, c’est exactement ce que les médias disent. Donc ça veut dire que les médias ont compris, et que mes gars avaient compris qu’il y avait de la place pour moi. Moi j’étais là : « Mais non, qu’est-ce que vous racontez, j’écris pas différemment », et eux ils me disaient que si… Et là, je me dis que je suis bien entouré.

Pour finir, je voulais revenir sur tes gimmicks, qui font souvent la saveur de tes morceaux les plus bangers comme « Oh Putain » : est-ce que c’est tes délires que t’as avec tes potes que tu exportes ? On a un peu cette impression.

Ouais, c’est des trucs qui viennent comme ça, des gimmicks, des petites phrases. Et puis tu te dis « Ouais, ça passe », après tu essayes. Il faut que ça rentre, que ça reste, que ça contamine le truc. Moi, je trouve que c’est une de mes lacunes, je n’ai pas cette science du refrain, mais j’essaie d’y remédier, par moment j’y arrive, et ouais, ça vient souvent de mes discussions avec mes potes, des conneries qu’ils disent, des conneries que je dis. Et puis je puise là dedans.

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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