Sol Patches

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[INTERVIEW] Sol Patches : la voix d’un autre Chicago ?

8 Mar , 2017  

On a eu la chance de poser quelques questions à Sol Patches, artiste rap transgenre de Chicago. L’occasion de revenir sur son excellent album As2Waters Hurricanes, ses autres projets, la place du genre dans l’identité, et sa vie à Chicago, ville en pleine émulation artistique et en proie à la gentrification.

Pour la version en anglais c’est ici !

On va d’abord revenir sur ta carrière, pour ceux qui découvrent ton travail en lisant cette interview. Comment as-tu commencé à rapper ? Et pourquoi ? Quels sont les rappeurs qui t’ont donné envie de rapper ?

Une fois, quand j’étais au jardin d’enfant, un enfant plus vieux s’est moqué de moi, donc je l’ai défié de la seule manière que je connaissais : une battle de rap. Dans cette battle, je fus épouvantable – l’enfant en question se moqua de moi. Alors, à ce moment, je me jurais de devenir un-e meilleur-e rappeur-se. J’ai commencé par écouter MC Lyte, NWA, et Queen en apprenant les oppressions que ces artistes ont affronté pendant leur vie. C’est quelque chose d’important mais ce sont les complexités et les nuances qui dépassent l’identité qui forment les sphères auxquelles je suis le plus fier-e d’appartenir

Tu dis que tu as grandi avec la culture queer des femmes latinos et noires de Chicago. Cette étude sur les femmes latinos queer de Chicago traite de leurs problèmes de visibilité. As-tu senti ces difficultés en grandissant ? Penses-tu que les choses ont changé ?

Chicago n’est pas un endroit facile à vivre, et la visibilité seule est divisive. C’est quelque chose d’important mais ce sont les complexités et les nuances qui dépassent l’identité qui forment les sphères auxquelles je suis le plus fier-e d’appartenir

Tu fais du théâtre et tu as joué dans un film : fais-tu des liens entre tes différentes formes d’expression artistique ? Fais-tu du théâtre quand tu rappes et réciproquement ?

 Je combine toujours les modes d’expression et d’expérimentation. Souvent, quand je travaille sur un nouveau projet musical, je prends également des cours de comédie, fusionnant tout ce que je sais faire dans des performances artistiques live.

On va parler maintenant de ton album, As2Waters Hurricanes. Il est très éclectique avec des ballades comme White out et des chansons énergetiques comme Race for Liberation. Est-ce quelque chose que tu recherches ?

Je n’appelerais pas ça nécessairement de la recherche. Je pense qu’en tant qu’écrivains on sait ce que l’on sait, et nous sommes les experts de notre propre vie. Pour survivre en tant que personne noire et trans à Chicago, je devais me radicaliser. Ça incluait d’étudier de la théorie critique comme Michel Foucault, Frantz Fanon, et Audre Lorde. J’applique ma propre connaissance sur celle des autres, et c’est de là que je crée, en faisant une performance. 

La première chanson de l’album sample le morceau Sail d’Awolnation : pourquoi ce choix ? Cette chanson a une dimension symbolique ?

C’est génial que tu aies tracé cette chanson, je suis vraiment flatté-e ! En fait, j’ai samplé Easy de Son Lux. Il n’y avait pas de raison particulière derrière ce choix, mis à part que ça éveillait certaines émotions que je ressentais à ce moment là.

Il y a beaucoup de featurings sur l’album, et tu as fait un EP en commun avec Alé. Est-ce quelque chose d’important pour toi de travailler avec d’autres artistes ?

C’est toujours important pour moi de travailler avec d’autres artistes, surtout ceux de la communauté dont je fais partie. Je crois en le fait de collaborer avec ma famille, et d’amplifier la voix des autres gens. Certainement, j’aurais pu juste me mettre seul sur As2Water Hurricanes ou Ale and Sol’s Day Off [son dernier projet en date] mais ça aurait été un mauvais service rendu aux communautés qui m’ont apporté leur soutien au cours du temps.

Sur “Problematic Masc”, il y a un aspect très drill, comme dans “Ravioli” sur ton dernier projet. Es-tu influencé par la drill de Chicago ?

La scène musicale de Chicago est compromise par le fait qu’il y ait des sonorités très nombreuses, car la ville historiquement était ségréguée. Je pense que les formes d’expressions et les histoires qui ont émergé de la drill peuvent être très utiles et nuancés quand on parle des violences du système : la violence de classe, le manque d’écoles, le canal qui va de l’école à la prison, et l’absence de centres de soins. Ces gens sont nés dans ces situations, et ça influence la survie des gens dans la ville, que ce soit en faisant de la drill ou l’opposé total de ça.

L’usage des trompettes sur la chanson eponyme de l’album me fait penser à tout le renouveau de la scène musicale de Chicago mené par Chance The Rapper en 2016. Est-ce que toute cette scène (Jean Daux, NoName, Saba,…) te stimule ? De France, on dirait que Chicago a été la ville la plus dynamique en rap en 2016. Sens-tu cette dynamique en tant que rappeur ?

Chicago peut être qualifiée de dynamique. Il y a aussi une absence de réelle communauté : on se focalise sur les produits finis et on en efface d’autres, à cause du facteur de popularité. C’est de la popularité et de ce qui est diffusé aux masses dont nous pouvons potentiellement être exclus, la découverte de la variété des artistes qui créent peut être effacée.

Malgré cela, je suis très influencé par ce qui se fait à Chicago, particulièrement chez les artistes les moins mainstreams et les moins commercialisés. J’ai été par exemple inspiré de manière incessante par Mykele Deville, Bea Cordelia, Tweak Harris, Pidgeon Pagonis, Bella Bahhs, Eiigo Groove, et Ricardo Gamboa.

Cette nouvelle scène est connue pour son engagement et son optimisme. Certaines de tes chansons sont mélancoliques comme White Out, d’autres optimistes comme Know your worth. Tu te considères comme optimiste ? Ou “is it hopeless to resist” (“est-ce sans espoir de résister ?”) comme tu dis sur le premier morceau de l’album ?

Je ne dirais pas que je suis un rappeur optimiste, et en même temps, je ne dirais pas simplement que c’est sans espoir de résister.

Pour continuer à parler de tes paroles, ton album est radicalement engagé et politique, au sujet des droits des noirs et des trans. Pourquoi ce choix dès ton premier projet ? Etait-ce un choix naturel pour toi ?

Je ne peux pas faire un projet qui ne correspond pas à la manière dont je me sens. C’était comme cela que je me sentais, et je voulais explorer ces émotions sans policer mon imagination. J’ai mis trois ans à faire As2Water Hurricanes, et c’est venu d’une sincérité authentique, mais ça a aussi inclus des tonnes de réécriture.

D’un autre côté, certaines de tes chansons ont un aspect introspectif. Je pense à Liberation will dance (I want someone to love me / Make me a kisskiss / We can talk in the morning – je veux quelqu’un qui m’aime / me fasse un bisou / On pourrait parler le matin). Pourquoi ce choix de mix entre introspection et message politique universel ?

 Je veux que mes chansons soient des rassemblements. Je pense qu’en tant qu’humains, nous ne pouvons pas être libres, tant que nous ne serons pas tous libres. L’idée ou la sensation de libération peut prendre tant de formes et je voulais transmettre ceci d’une manière intime qui était honnête et que je consentais à faire.

« Liberation will dance » (la libération dansera), « everybody’s gonna dance to the beat » (tout le monde va danser sur le beat),… Penses-tu que la libération passe par la danse ?

 Je pense que la danse est un des éléments clé de la libération, mais je voudrais ajouter qu’il s’agit plus de se libérer en dansant sur une musique d’un genre musical que tu ne connais pas.

Pour finir, j’aimerais parler de tes autres projets musicaux, notamment ton dernier qui était plus spontané. Etait-ce ta volonté de faire un projet plus “fun” ?

 Mon dernier projet était fun à faire, mais il s’agissait aussi de perturber la manière dont on on catégorise quelqu’un. Alé et moi voulions créer quelque chose de subversif dans sa critique de la culture pop. Cette fétichisation des intersections géographiques et culturelles recouvre et étouffe l’art, la musique, et le mouvement parmi les marginalisés de Chicago. Ce sont des changements perpétuels – qu’on appelle la gentrification – dictés par les pouvoirs en place.

Alé et moi avons grandi dans des quartiers où les noirs et les métisses ont vécu pendant des générations, pour être forcés de partir à cause de la population blanche américaine qui achète des propriétés, déménage, lève les taxes de propriétés, et ferme les restaurants de la communauté et les commerces qui emploient la communauté. C’est dans cette friction systémique à laquelle lui et moi consciemment et inconsciemment nous livrons, que A Day Off est né. Ce projet est inséparable de la réalité du travail ou du travail libre que l’on va fournir et n’offre pas de places vacantes.

Tu as participé à la mixtape Trans Tenterz (la première mixtape rap de personnes transgenres). Etait-ce important pour toi ?

Faire partie de la mixtape Trans Tenderz fut d’une extrême importance pour moi. Ça m’a donné un sens profond du bonheur et de l’honneur de collaborer avec d’autres artistes trans.

Penses-tu comme Lucas Charlie Rose, que “si quelqu’un appartient au hip hop, c’est nous : les gens noirs et trans” ?

Je suis profondément d’accord avec Lucas, les noirs trans appartiennent au hiphop sans aucun doute possible.

Penses tu que des rappeurs comme Cakes da Killa ou Big Freedia ont permis une meilleur visibilité des rappeurs queers ? Ecoutes-tu leur musique ?

Je dirais que oui, j’ai écouté leurs morceaux et les ai vraiment aimés. Malheureusement, je ne pense pas que la visibilité soit toujours bonne, c’est plus compliquée que cela, et nous devrions le questionner quand nous le pouvons. La vérité, c’est que, si le monde n’était pas si queer-phobique, les rappeurs queers noirs seraient juste connus en tant que rappeurs.

As tu des projets qui arrivent bientôt ?

J’ai une mixtape qui va sortir cet été, intitulée Evaporate The Sun. J’ai aussi des visuels en cours, avec une marque intitulée « Yob Culture »

Notre avis sur As2Waters Hurricanes

« Who am I ? I do exist. » Dès le premier morceau de son album As2Water Hurricanes, Sol Patches le prouve : ils sont ici pour affirmer l’identité autant que la questionner. Pour eux, pas de « he » ou de « she ». L’artiste transgenre se dit « pronoun abolitionnist », et se reconnaît dans le mélange des deux genres : ni « he », ni « she », son genre est pluriel. D’où leur choix de se faire appeler par « they », que nous traduirons par « ils » ici.

Sur la ballade White it out, un des titres les plus marquants de leur album, ils font le bilan d’une enfance violente à Chicago. « Chicago be so apocalyptic if you wanna be specific » déclame l’artiste. C’est toute cette souffrance intime qui vient se déverser sur ce titre mené par une production de Sol Patches, une guitare mélancolique, et le chant de Sasha Teko.

Mais ce qui marque sur l’album, c’est que cette souffrance intime rencontre une revendication politique universelle. Dès le premier titre, Sol Patches se place dans la perspective d’un Black Live Matters queer :« When black live matter » déclament-t-ils. Puis « When a black transwoman is human, when a black transman is human. ». « Make every live matters ». L’intime et le politique se mêlent chez Sol Patches, dans une alternance touchante d’affirmations tranchées et de doutes dont le mélange délivre une vérité sincère.

« Do you feel alive when you live like you ain’t got the choice ? » L’appel à la libération, à la fois du corps dans toute son intimité mais aussi de l’humanité dans toute son universalité, indissociables dans l’esprit de Sol Patches, c’est un appel à avoir le choix de faire ce que l’on veut faire, c’est un appel à se battre et à ne pas se laisser faire par les structures dominantes. C’est ce que l’artiste semble décidé-e à faire, par tous les modes d’expression artistique, eux qui ont participé à des films et à des pièces de théâtre. On sent l’influence de ces diverses expériences sur un titre comme 16 At 17 plus proche de la déclamation poétique du spoken word que du rap.

Tout fusionner. Les orientations musicales de l’album vont dans cette même direction, allant aussi bien chercher du côté du spoken word du jazz, ou d’un rap old-school sur le titre éponyme, que des musiques électroniques sur Liberation will dance ou de refrains presque folks comme sur Kno your Worth et son violon. Finalement, tout le travail de Sol, c’est bien de cela qu’il s’agit : tout fusionner, flouter les frontières, refuser les étiquettes sans renier sa communauté, et comme cela penser la libération.

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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