JP Manova

Interview,Musique

[INTERVIEW] JP Manova, ou comment être totalement libre de créer ?

18 Sep , 2017  

On a rencontré JP Manova dans les backstages de la fête de l’Humanité. Entre son concert très réussi et une apparition surprise sur scène avec le groupe Trioskyzophony (comprenant notamment Konhdo), le rappeur a pris le temps de répondre à nos questions dans sa loge. Avec la simplicité qui le caractérise, JP a abordé ses projets à venir ou encore son rapport à la Fête de l’Huma, qui semble être une évidence pour celui qui avait mis en vente des places à 5 euros au « tarif APL » pour un de ses concerts. Un thème semble traverser tous ses propos : la volonté de créer totalement librement, loin de toute contrainte.

Ses projets et ses engagements depuis la sortie de son album

On se voit à l’occasion de la fête de l’Huma, depuis plusieurs années tu travailles aussi à des ateliers d’écriture avec des jeunes… Du coup je me demandais si pour toi ton travail d’artiste et ton engagement dans la vie citoyenne étaient intriqués ?

Peut-être plus le fait de faire partie de la culture hip-hop, où la notion d’autodidacte, de transmission est vachement importante car on n’a pas forcément eu l’occasion de faire des études. Jusqu’à il y a pas très longtemps, il n’y avait pas d’écoles de DJs ou de danses, ou d’ateliers car ça a longtemps été considéré comme une sous-culture, mais il y avait quand même un savoir-faire. Du coup, les mecs se les transmettaient directement. Du coup, ça vient de là je pense, mais après ce n’est pas une obligation. Tout le monde n’a pas la pédagogie de faire ces choses là.

Tu as sorti ton album « 19h07 » en 2015 et une réédition en 2016. A l’écoute de la réédition qui est très riche, on avait l’impression que tu avais assez de matière pour faire un nouvel album ou EP. C’était un choix pour toi de prolonger cet album ?

Je ne sais pas si ce n’était pas une erreur, mais j’ai sorti ces pistes dans le même jet que « 19h07 ». Ça faisait longtemps que j’avais ces morceaux et que je les couvais. Pour ceux qui connaissent un peu mon parcours, ils savent que j’aurais pu sortir des albums bien avant, rentrer dans cette matrice bien avant. Je ne l’ai pas fait mais je n’ai jamais arrêté de faire de la musique. Et du coup à un moment je me suis retrouvé avec un arsenal de morceaux que j’avais besoin de sortir. Je ne voyais pas où j’allais les mettre sinon, car ce qui est fait n’est plus à faire. J’avais envie de faire des nouveaux morceaux, pas juste de faire du capital. C’est pas mal ça non, pour une interview à la Fête de l’Huma ? (Rires)

Justement, la Fête de l’Huma, c’est un événement assez fédérateur pour tous ceux qui sont en gros « de gauche », ou contestataires. Et justement dans le morceau Is Everything Right, tu pointais du doigt les divisions qu’il pouvait y avoir au sein même des communautés. Je me demandais du coup si tu trouvais ça important un événement unificateur comme celui-ci ?

Totalement. Déjà, sans rentrer dans le détail, je pense que c’est la fête d’un parti au départ, sa 81ème édition. Et il y a peut-être une personne sur quinze qui a sa carte au parti ! Il y a toutes les circonscriptions du parti qui sont là, ce qui fait que ce n’est même pas un festival, c’est une ville. C’est à la limite entre la foire et le festival. Et du coup, il y a un tel brassage de personnes que tu ne peux pas faire deux fois la même rencontre en marchant sur dix mètres. Il y a une vraie diversité.

Sa position dans le rap d’aujourd’hui : JP Manova est-il un « ancien » ?

Dans le morceau « Longueur d’onde », tu renvoyais dos à dos le rap teenager et le rap conscient. Je me demandais comment tu te positionnais par rapport aux nouveaux rappeurs, si tu te voyais comme un « ancien ».

Dans le morceau Longueur d’onde, je dis aussi « Je m’en fous de ce que les autres rappeurs font » ! (Rires)

Tu les écoutes quand même ?

Oui, je les écoute. Il y a des trucs que j’aime, des trucs que j’aime moins. Comme à l’époque, il y avait des trucs que j’aimais, et d’autres que j’aimais moins. Je ne suis pas dans le constat mélancolique genre : « C’était mieux avant. » Je ne pense pas que c’était mieux avant. Je pense juste que tout se transforme, et qu’il faut l’accepter avec un peu de jugeote et de patience les transitions. Parfois, il y a des creux de la vague, à une époque c’était très triste ce qu’il se passait dans le rap. Mais là, je pense qu’on en est revenus ! Tu vois ce soir, y a le S-Crew qui a joué, ça devait être blindé, moi je pense qu’on en avait pas mal aussi en même temps. Il y a une résonance dans le rap, et on a pu identifier qu’il y en a plusieurs sortes qui existent. Chacun peut piocher dans ce qu’il veut.

Et du coup tu ne te sens pas garant, responsable de l’histoire du hip-hop ? Je me souviens que lors du décès de Big Brother Hakim, tu était venu à Radio Nova en parler. Est-ce que tu te sens un devoir de transmettre cette histoire ?

Je le fais à titre personnel, mais je ne sens pas un devoir. Je ne suis pas en mission pour le Seigneur. Je n’ai pas de soucis avec des gens qui pensent que c’est une obligation, mais je n’envisage pas du tout la musique pour être soumis à une quelconque forme d’obligation, si ce n’est celle d’être libre, de rechercher cette liberté. Nina Simone pouvait faire des morceaux politiques, puis une chanson d’amour érotique. Je conçois un peu la musique comme des humeurs, on ne peut pas toujours être de la même humeur. On ne peut pas être sous un seul et même axe. J’aborde toujours la chose du point de vue de la musique plutôt que de l’idéologie.

La cohérence de ses thèmes

J’aimerais aborder la dimension parisienne de ton rap. Tu évoques souvent un Paris populaire, nostalgique, des années 30, un peu le même qu’un rappeur comme Joe Lucazz décrit dans ses textes. Est-ce que la capitale est une de tes sources d’inspiration principales ?

Je crois que c’est une ville qui a inspiré tous ceux qui y ont créé. Il y a même des gens qui ont traversé l’Atlantique, et qui y sont restés parce qu’ils y trouvaient l’inspiration. C’est une ville qui a accueilli beaucoup d’auteurs noirs américains pendant la ségrégation (Baldwin, Chester Himes), des jazzmen, des réfugiés politiques qui y ont écrit des œuvres majeures. Moi j’ai une chanson qui dit « Paris s’est dissipé dans mes veines »… Et c’est une espèce d’amour vache en fait : entre un système qui fait semblant de ne pas nous voir, et nous qui en faisons partie, et qui faisons partie de Paris. Donc oui, même si je suis né en Guadeloupe, j’ai l’impression que Paris sera toujours en moi… Et je parle pas de foot, j’en ai rien à foutre (rires).

A l’écoute de tes projets, on trouve une vraie cohérence dans ton album, alors qu’avec des médias type Soundcloud, les artistes ont de plus en plus tendance à sortir des sons à gauche à droite. Est-ce que pour toi l’album en tant qu’objet a gardé son importance ?

C’est une excellente question, parce que c’est une question que je me pose en ce moment, et je pense avoir un peu trouvé la réponse sans répondre. Un album, c’est un enchaînement de morceaux dans un soucis de cohérence entre eux, et un soucis d’organisation et d’architecture commune. Toi, en tant qu’artiste, tu peux te retrouver avec une idée instinctive comme ça, et si tu te retrouves à penser uniquement en terme d’album tu te diras : « Dans quel album je vais le mettre ? Comment je vais l’insérer ? ». Et du coup, tu biaises ton jet spontané.

C’est pareil pour la MAO (Musique Assisté par Ordinateur). C’est déjà un processus où tu intellectualises ta musique, spontanée à la base. Tu allumes ton ordinateur, tu choisis ton logiciel, tu choisis ta police… Et tu polisses ! Tu perds l’aspect spontané. Et c’est pareil pour un album. C’est important d’en faire, mais c’est aussi intéressant de faire des morceaux entre. Ils ne seront pas moins bien, pas mieux ; ils seront autre chose. Ils auront du jet.

Ses projets futurs et la chanson française

Justement, en parlant des projets futurs, je crois que tu as annoncé un album à l’automne ?

Ouais, mais on va lâcher l’affaire, on va plutôt le sortir en février 2018. Mais en attendant, justement, je vais sortir des morceaux !

Et du coup je me demandais si pour cet album tu allais prendre des nouvelles directions musicales ? On t’a vu notamment avec arthur h. sur Facebook.

Arthur, c’est quelqu’un qui connaît bien le hip-hop depuis longtemps. Il était venu vers moi quand on lui avait proposé pour l’émission Session Unik de France Inter d’enregistrer un morceau avec quelqu’un (Le résultat est ici) avec qu’il n’avait jamais enregistré, parce qu’il avait entendu un morceau à moi qui lui plaisait. Du coup son manager, que je connais, m’a contacté, on s’est rencontrés, et on est devenus potes. Mais c’est pas quelqu’un qui va me demander d’aller vers son style ou qui va aller vers le mien. On a un morceau sur le prochain album, et je pense que j’ai fait ce que je sais faire, tout comme lui, et je ne me suis pas dénaturé.

Dans « Pour la musique s’il vous plaît » et l’ensemble de la réédition, je trouve que tu fais un rapprochement entre la chanson française et le rap (par le choix des samples par exemple). Est-ce que pour toi il y a un lien entre cette chanson populaire et le rap ?

Totalement, c’est des chansons faites de façon prosaïque. C’est un réinvention du langage ; il y a un effort de langage, même chez les nouveaux rappeurs. Il y a un rapport de réappropriation du langage qui se passe dans les chansons populaires. Ce sont des genres musicaux qui créent des expressions que les gens vont reprendre après. Quand Solaar chante « Bouge de là » en 89, c’est une expression que tout le monde reprend.

Oui, comme aujourd’hui Booba avec OKLM !

Exactement ! Enfin… Après va pas le mettre tout de suite dans le dictionnaire (rires). La chanson que j’aime, celle de Barbara, de Brel, y a cette fibre là. Et puis, il a des chansons qui ont un vrai débit. Il y a une chanson de Barbara, où elle a carrément du flow, Soleil Noir ! Et Nougaro aussi, il avait du flow carrément !

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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