Hyacinthe

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[INTERVIEW] Et si Hyacinthe faisait de la chanson française ?

26 Sep , 2017  

Quand j’avais rencontré les Pirouettes ici, je m’étais demandé s’ils n’étaient pas au fond un groupe de rap. Mon intuition s’est confirmée sur l’album de Hyacinthe auquel ils collaborent cette semaine. Mais à l’écoute de l’album, une autre question m’est venue : et si Hyacinthe au fond faisait de la chanson française ? Je lui ai posé la question, et plein d’autres, au cours d’un entretien sur son album « Sarah », un album où l’artiste cherche à se débarrasser de ses masques, pour comprendre qu’il est vraiment, sans fioriture, sans pudeur : juste en regardant ses plaies.

Rap, pop, électro, ou chanson : comment Hyacinthe « fait l’amour à ses fans » ?

Quand on regarde la tracklist de l’album, on voit des collaborations éclectiques (Jok’air, L.O.A.S, The Pirouettes), et depuis longtemps tu te situes souvent de manière ambiguë par rapport au rap français (tu disais « Désolé si je suis pas assez hip-hop » en 2012 sur Ne Vous inquiétez pas). Comment tu te sens par rapport à lui aujourd’hui ?

Je m’y sens très bien, mais je pense être au milieu de pleins de trucs ! Je suis principalement un rappeur français. J’en ai toujours écouté et c’est ce que je fais en grande partie, puis je le métisse avec pleins de trucs. La plupart des gens avec qui j’ai travaillé venaient de la musique électronique, et du coup je me suis mis à écouter des trucs comme Clark, Aphex Twin, Planet Mu, Warp Records, etc. Moi, dans la vie, je me suis mis à écouter de plus en plus de pop (Justin Bieber, Rihanna), et ça m’a nourri aussi d’une autre façon. Ce que je fais, c’est à la croisée de ces chemins là.

Ça vient aussi d’une volonté de déboussoler ton public ?

Je pense que c’est un effet stylistique que j’aime bien, ce côté « Qu’est-ce que je viens de prendre dans la gueule ? ». J’aime bien balader les gens, entre un truc qui soit pas complètement pop, easy listening, et qui ne soit pas non plus complètement un truc chelou. J’essaie de maintenir les gens entre les deux… Genre t’as une petite mélodie et hop, je te mets un petit coup dans la gueule ! Mais t’inquiète pas je te rattrape, il y a une mélodie, un refrain…

J’aime bien aussi ce moment où tu cliques par hasard, et tu ne sais pas ce qu’il te tombe dessus. Un morceau comme Sarah commence tout pop, qui plane, et t’as une espèce de montée avec des bruits de voitures hyper énervés. Pareil pour Sur ma Vie, le moment gabber t’es pas prêt, la première fois que t’écoutes le morceau tu recules un peu sur ta chaise. Mais je n’ai pas envie de perdre les gens.

C’est pour ça que tu gardes la recette pop.

Exactement, c’est comme quand tu baises. Si t’es que à fond pendant trois quart d’heures, la meuf va commencer à trouver ça relou, et si t’es que tout doux, c’est chiant aussi. La baise c’est cool quand t’es un peu entre les deux. J’essaie de faire l’amour à mes fans de cette façon là. En étant à la fois doux, et violent.

Justement, tu dis à deux reprises « Ma belle je fais bien l’amour, mais je baise encore mieux. » C’est quoi ta distinction entre l’amour et la baise ? C’est justement cette alternance de douceur et de violence ?

Déjà, y a une bonne punchline. Ça, déjà c’est bien. Puis je pense que oui, c’est cette balance, c’est un truc qui revient souvent. L’amour c’est aussi bien quand c’est un peu violent. En tous cas, j’ai l’impression que ça fait de meilleures chansons. J’aime bien les trucs doux et j’aime bien les trucs un peu violents, que ce soit dans le cadre intime, ou dans

la musique.

On a parlé de rap, d’électro, de pop… Mais il y a aussi la chanson qui t’a influencé sur ce disque. Quand tu parles de l’enterrement de ton père (Sur mes paumes), c’est un thème qui fait vachement chanson française, tu as fait une reprise de Dominique A. l’année dernière…

Complètement, c’est une influence assez récente pour être honnête, genre deux ans ! Ce qui est cool c’est que j’écoute ça avec la naïveté et l’entrain de quelqu’un qui découvre une nouvelle musique. J’ai méprisé ça pendant super longtemps : j’écoutais du rap, et j’avais l’impression que la chanson c’était soi pour les vieux, soi pour les gens que j’aimais pas. À un moment, j’ai arrêté d’être con, j’ai écouté des trucs connus, comme Bashung. Et là où je m’attendais à des choses stéréotypées, mièvres, j’ai découvert qu’il y avait une vraie liberté. En terme d’interprétation, ça m’a nourri. Il y a une façon de rebondir qui me nourrit vachement, pour varier mon interprétation.

Dans cette même influence de la chanson française, il y a ta connexion avec les Pirouettes. Du coup, je voulais savoir comment elle s’était faite. Vous étiez potes ?

Exactement, je crois que celui qui nous a connecté la première fois, c’est Kevin El-Amrani (on vous en parlait ici), qui a fait tous mes premiers clips, celui de La nuit, les étoiles, celui de Sarah… On est devenus potes, et j’ai trouvé ça cool, parce que c’était pas du tout forcé. Ils écoutent du rap, j’écoute de la chanson et de la pop… Et finalement, on a essayé de faire un truc un peu expérimental.

J’ai toujours eu un amour pour les featurings rap/r’n’b, notamment en rap français, et je voulais refaire ça à la sauce 2010 : le rap est devenu un peu de la pop, et je chante sur le morceau. Ils reprennent un peu des éléments du r’n’b, et finalement on arrive à faire un truc moderne qui rende hommage à ce truc là. Ils ont fait un truc hyper bien, et on a fait un truc un peu ambitieux.

Un album plus direct et introspectif : « creuser mes cicatrices ».

Tout à l’heure, tu parlais de l’évolution de ton écriture, avec la chanson, et j’ai trouvé que cet album était plus « premier degrés ». Tu cherches moins le drôle et le trash, plus la poésie quand tu parles du « spleen sous la capuche », « du rouge à lèvres sur tes promesses »… Comment ça t’est venu ?

J’ai toujours raconté des trucs assez intimes dans mes chansons, j’ai toujours eu un devoir d’honnêteté, parce que c’est ce que je sais faire. Mais ce qui m’ennuyait, c’est que je disais un truc intime dans un morceau, mais juste après je disais une punchline sur ma bite, et les gens retenaient ça. Tu me parlais du morceau « Sur mes paumes », mais sur la mixtape d’avant, il y avait un morceau qui s’appelait Meurs à la fin. Je disais « Reprends un peu de liqueur pour que les doutes disparaissent comme mon père. » C’est un truc qui est un peu dur, intime. Quatre mesures plus tard, il y avait une punchline sur ma bite, et les gens retenaient ça, un truc hyper bas du front, débile. Les gens s’attardaient sur le côté trash et passaient à côté de l’essentiel.

Dans ce que je fais, je ne veux pas choquer les gens, mais les émouvoir, et j’avais l’impression que les gens passaient à côté, à à cause d’un peu de vulgarité, ou d’un champ lexical. Sur cet album, j’ai essayé d’être plus direct. Dans Sur mes Paumes, il n’y a plus de métaphore, plus rien dans l’instru, juste un synthé qui fait du notes, et un texte hyper simple, frontal. Pareil, il y a toujours trois thèmes dans mes albums. Avant, ils étaient dispersés, à droite à gauche. Là, j’ai essayé que ça soit plus clair. L’enjeu était de garder ce que je fais, mais de le rendre plus compréhensible. Ça me rendait fou les articles genre « Hyacinthe, rappeur trash et drogué » !

Tu dis que dans ta musique tu te livres, et sur l’album ce qui est intéressant, c’est qu’on ne sait pas quand tu bascules dans la fiction, ou dans l’image, la poésie, dans un morceau comme Arrête d’être triste. Est-ce que c’est la pudeur qui te bloque, ou c’est un choix ?

J’ai toujours envie d’aller plus loin, de me livrer plus. Dans chaque projet, j’essaie de plus creuser mes cicatrices. Après, bien sûr, il y a des mécanismes de défense. Je ne dis que la vérité, mais je m’accorde la licence poétique. Je ne serais pas à l’aise avec l’idée de mytho dans mes chansons, je ne suis pas à l’aise avec la fiction. Par contre, je m’autorise à dire un truc joli parce que c’est joli. Je ne fais pas non plus de la chanson réaliste. Mais chaque projet, c’est un résumé des deux dernières années de ma vie.

Du coup, il y a un côté presque thérapeutique dans ta musique, comme quand tu dis « J’écris des chansons pour justifier la dépression. » Est-ce que tes chansons te servent à dire ce que tu ne pourrais pas dire autrement, sur la solitude, ton rapport à ton identité par exemple ?

Je pense, et puis le fait d’écrire des chansons ça te fait réfléchir. Il y a un truc d’introspection où tu découvres des trucs que tu n’avais jamais réussi à formuler comme ça. Quand je dis que j’écris mes chansons pour justifier la dépression, je ne parle pas tant de la guérir, mais c’est plutôt : « Quitte à être malheureux et très seul, autant en faire des chansons, que ça serve à quelque chose. » Cette chanson (James Dean), parle du tout début de l’adolescence, quand j’allais vraiment pas bien. J’ai commencé à écrire vers dix ou onze ans, dans une période très sombre de ma vie. Parfois, on me demande pourquoi j’ai commencé à faire du rap. Je ne sais pas, j’en ai fait parce que j’avais que ça : quand ça ne va pas bien, autant en faire un truc positif.

Les thèmes de l’album :  « Je ne suis plus exactement le même qu’il y a deux ans. »

Pour revenir sur les thèmes de l’album, je trouve qu’il y a l’idée d’une nuit lumineuse qui se dégage, qu’on voit un peu sur la pochette. Est-ce que ces thèmes tu les fixes avant de confectionner l’album, ou ils s’en dégagent à posteriori ?

Je ne thématise pas en amont. J’ai toujours du mal à conceptualiser, je ne m’en rends compte de mes thèmes que quand j’ai fini l’album. Je n’aime pas trop intellectualiser ma musique. Il y a un moment où j’écris ce que je vis à un moment, et c’est ça qui fait la structure de l’album. C’est varié musicalement, mais les choses dont je parle font le liant entre tout.

Pour revenir sur ce thème de la nuit, je me demandais pourquoi tu liais nuit et cinéma, ou artificialité ? Tu parles de faire briller la nuit, des étoiles qui se maquillent, qui sont des actrices…

Quand tu dis artificialité, je pense que c’est ça. Je ne le pense pas tellement dans le sens cinéma, même si c’est bien vu, mais c’est plutôt l’idée que les promesses de la nuit sont des fausses promesses. En même temps, il y a ce truc de nuit qui me fascine : les lumières néons, cette esthétique. Mais j’ai toujours ce sentiment de vide, après une soirée où je m’arrache le crâne. Y a un côté Kapla. Tu les fais, mais à un moment ça s’effondre et il n’y a que du vide. J’essaie de ne pas glorifier la nuit.

Et le titre Melancholia avec L.O.A.S, pourquoi cette référence à Lars von Trier ?

 

C’est un film qui m’a vachement parlé. Quand je suis allé le voir, j’étais avec mon ex-meuf, avec qui ça allait mal, j’ai fait trois mixtapes sur elle, et tout… C’était une norvégienne dépressive, suicidaire, et enceinte de moi en même temps. Et on est allés voir ce film, et la première partie ça racontait ce qu’on était en train de vivre. Genre « Je m’enferme dans la salle de bain, et tu ne sais pas si je me suis tranché les veines dans la baignoire ». Ça m’a marqué, au-delà du fait que ça soit un excellent film.

Un autre thème, c’est celui du passage à l’adulte, que tu associes à la perte de créativité. Dans cinq ou dix ans, tu penses que tu deviendras comme ça ?

Je ne sais pas, j’essaie de garder une part de naïveté, de ne pas devenir cynique, car c’est la solution de facilité j’ai l’impression. Mais j’ai peur de la perdre. Après, je ne peux pas te dire, je ne sais même pas où je serai dans deux ans… Mais pour moi, c’est important de garder cette part de naïveté. Ça me fait penser à une phrase de Booba dans Pitbull : « La vie d’un homme, la mort d’un enfant. » Dans l’album, il y a ce truc de passage du post-adolescent au jeune adulte. Je ne suis plus exactement le même qu’il y a deux ans. J’en suis à ce moment où t’apprends à devenir un adulte, en gardant ta part d’enfant.

Je voulais aussi revenir sur le clip de La Nuit, Les Etoiles de Kevin El-Amrani. Vous démontez deux clichés du rap : celui de cacher sa sensibilité, et celui d’exhiber sa virilité. Tu l’as fait par provocation ou tu trouves que c’est un truc qui est en train d’évoluer dans le rap ? Je pense à la pochette de l’album de Lomepal.

 

Très belle pochette d’ailleurs, bravo Lomepal, je trouve ça couillu de sa part. Je pense que ça évolue. Ça évolue lentement, petit à petit, mais ça se décoince. Si on a fait ce clip avec Jok’air, c’était pour montrer notre sensibilité, notre émotion, sans se cacher derrière des grosses doudounes, en fronçant les sourcils, alors qu’on est tristes. Je pense qu’il s’agit d’accepter qui on est, et d’accepter sa sensibilité. D’ailleurs, grand merci à Jok’air, big up à lui, il a joué le jeu à fond.

Les producteurs de l’album : « Ce que je préfère dans ma vie, c’est recevoir des prods »

Au niveau des producteurs, on note la présence de Nodey, qu’on est habitué à voir sur des prods plus grand public, et je me demandais si la connexion s’était faite naturellement, par rapport à ton univers.

Les gens avec qui je taffe, ce n’est pas je les pervertis mais je les attire vers moi, mon univers. Avec Nodey, on a plein de potes en commun, et je voulais faire un truc avec lui. À un moment, on s’est croisés à un concert de JP Manova (on l’a interviewé ici). On s’est vus trois ou quatre jours après, on a commencé à faire un truc, et on a fait la base de Sarah en trois heures. Après, il a fait La nuit, les étoiles, et il a terminé Sur ma vie.

Sur l’album, Krampf est dans des prods plus agressives, alors que les nouveaux producteurs avec qui tu as bossé t’amènent vers des sonorités plus planantes, hors de ton registre habituel. C’est ce que tu recherchais en t’entourant d’une diversité d’artistes ?

Il y avait de ça, et puis je crois que ce que je préfère dans ma vie, c’est recevoir des prods. Et comme la mixtape d’avant a eu des bons retours, j’ai eu la possibilité de bosser avec pleins de gens, et ça m’a donné envie. J’espère que l’album qui sort va aussi me donner la chance de bosser avec des gens talentueux. Et Krampf, c’est l’identité DFH DGB, et j’aime bien mélanger ça à des trucs un peu pops, il amène un peu de saturation. Et puis il est fort pour m’aider à terminer une chanson, quand il manque un truc. Je les lui amène, et il a toujours la bonne idée pour les terminer. Gros bisous à Krampf.

Il y a une prod qui se détache des autres, c’est celle de LVMX, qui fait un peu plus « trap classique », d’aujourd’hui. Je me demandais qui était ce producteur, je n’ai rien trouvé sur lui.

En fait, LVMX, il a changé 30 fois de noms. En fait, son ancien nom c’est L’Artisan, et il gérait un label qui s’appelait LZO Records, puis Bad Cop Bad Cop. C’est eux qui ont sorti Ahmad, ou Taïpan. On se connaît depuis longtemps, même si on n’avait pas eu l’occasion de faire de trucs ensembles.

Pour finir, l’équilibre entre un son pop et un son salissant, je trouve qu’il ne se voit pas seulement au sein même des morceaux mais dans leur alternance. C’est fait exprès ?

J’essaie de construire les trucs pour pas que les gens s’ennuient. J’aime bien l’idée que ça glisse, que ça monte, ça descende. J’aime bien l’idée de varier les ambiances, je ne veux pas d’un long tunnel froid. Je veux balader les gens.

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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