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[interview] Juste quelques questions à Bagarre

21 Mar , 2018  

Bagarre, c’est de l’énergie à revendre, une musique dansante à la croisée des genres et des textes bien ficelés, mais c’est aussi et avant tout beaucoup d’amour. Presque trois ans après la sortie de leur second EP Musique de Club, les cinq copains La Bête (LB), Majnoun, Emmaï Dee (ED), Mus et Maître Clap (MC) ont enfin franchi le pas de l’album avec « Club 12345 » – et l’attente en valait la peine. L’occasion pour nous de leur poser quelques questions entre deux dates de concerts.

Comment vous êtes-vous rencontrés tous les cinq ?

MC : On va dire qu’on s’est rencontrés plus ou moins en faisant la fête. On était tous étudiants, enfin à peu près à cet âge-là, après le bac quoi. On s’est rencontrés dans des soirées, par des amis d’amis, ou en sortant en club. Des affinités se sont faites un peu comme ça … en faisant la grosse teuf quoi (rires).

Vous avez décidé de jouer sous des noms de scène. Existe-t-il une signification particulière derrière ces pseudos ?

MC : Ça dépend, c’est propre à chacun. Moi par exemple, ça vient du fait que, au début, je faisais juste des claps sur le pad qu’on utilisait en live. Comme j’étais très peu musicien, je ne pouvais pas faire grand-chose de plus et ça a été en fait mon rôle premier.

LB : C’est pas ça !

MC : Ah bon ?

LB : Non, c’est parce que quand il branchait la boîte à rythme il fallait qu’il branche dans l’ordre le master et le clap (il y avait le master de la boîte à rythme et on séparait le clap pour avoir le clap pur). À force de répéter master-clap quasiment à chaque concert, ça a fini par devenir ton nom.

MC : Ah ben j’avais oublié.

Et du coup pour toi, La Bête ?

LB : Ça m’est venu en écoutant « Temptation » de Patti LaBelle. Je trouvais ça assez beau qu’elle soit américaine mais ait un nom français et ce nom m’a immédiatement fait penser à La Bête dans La Belle et la Bête. C’est un personnage assez étonnant, il a une espèce d’ultra virilité quasiment bestiale mais à la fin il finit tout seul dans un château en mode spleen à déprimer avec sa petite rose. À ce moment-là, il a un truc assez féminin, un truc assez doux. Et son salut, c’est cette part de féminité qu’il a en lui.

Pendant votre précédente tournée, vous aviez expliqué suivre un processus de création horizontal où tout le monde compose, écrit, chante. Pourtant c’est dans cet album qu’on entend pour la toute première fois la voix de Mus.

Mus : Il se trouve que je suis arrivé dans Bagarre à la fin du premier EP (« Bonsoir Nous Sommes Bagarre », ndlr). Moi j’ai toujours passé ma vie derrière une batterie, j’avais jamais vraiment chanté. J’ai toujours eu un peu ce fantasme mais sans avoir vraiment essayé. Là ils m’ont vraiment poussé à écrire une chanson parce que j’avais pas mal de texte de côté, sur une sorte de petit carnet intime où je mets un peu tout et n’importe quoi. Ils m’ont incité à en faire quelque chose.

ED : Si tu veux, c’est une volonté qu’on a depuis le début de tous composer, tous écrire etc. Mais c’est aussi en fonction des capacités de chacun. On est quand même assez jeunes dans notre métier d’auteurs-compositeurs. Avant Bagarre, on n’avait pas vraiment d’expérience là-dedans. Donc ça s’est fait petit à petit. C’est un truc de base qu’on avait envie d’appliquer mais qui a pris du temps à se mettre en place.

Quand on vous demande quel est votre style musical, généralement vous répondez que vous faites de la musique de club. Vous vous adressez aussi souvent à votre public en disant « le club c’est vous et la musique est vôtre ». Au fond, qu’est-ce que le club représente pour vous ?

LB : Le club représente beaucoup de choses. C’est une allégorie dans laquelle on met tout : c’est une manière de penser la musique, une manière de composer, une manière même de la danser et ainsi de suite.

Si on veut faire un truc plus idéologique, je pense que c’est un moment donné, à un endroit donné avec des gens donnés où on peut être libre d’être celui ou celle qu’on veut. C’est une réponse je pense nécessaire voire même vitale à la journée. Quoi qu’il se soit passé dans ta journée, la salle de club va être l’endroit où tu vas pouvoir essayer d’exagérer tes joies ou d’atténuer tes peines.

ED : C’est plus qu’un lieu physique. C’est quelque chose de symbolique, c’est un état d’esprit.

Vous aviez d’ailleurs terminé votre précédente tournée par une soirée clubbing.

ED : Ouais, à La Machine (du Moulin Rouge, ndlr) !

LB : Ça nous paraissait juste totalement évident. C’est la logique on va dire mise en forme de notre pensée, de mettre les gens dans un club avec des artistes très différents. On a fait venir Father, le patron d’Awful Records, Crame de la House of Moda, le Dirty Drag Show qui était encore tout jeune … On a fait exprès de mettre dans un shaker tous ces gens qui font la nuit, en essayant de les mélanger pour créer un truc qui dure toute une nuit.

ED : C’était aussi la suite des soirées « Club Makers » qu’on organisait à La Folie (un club du nord de Paris). On avait une espèce de carte blanche avec la programmatrice du lieu et, une fois par mois, on organisait des soirées où on invitait des artistes qu’on aimait bien.

LB : Ça a donné des soirées avec des lineups assez étonnants : on a eu Kiddy Smile, Yan Wagner, Voiron, Laylow, Les Pirouettes … Des trucs qu’on n’aurait pas pu avoir sous une autre idée.

ED : Du coup, la « Mega Club Makers » à La Machine était aussi l’aboutissement de ces petites soirées qu’on a organisées pendant cinq / six mois. C’était un peu la grosse dernière. Avec du budget.

LB : Parce que ce qui était drôle avec la programmation qu’on faisait à La Folie, c’est que l’entrée n’était pas payante. On expliquait notre vision de la fête aux artistes en leur disant qu’il n’y avait pas de thunes à se faire. Et au final, beaucoup de monde a accepté !

Avez-vous déjà pensé à aller plus loin et à collaborer avec d’autres artistes ?

ED : On aimerait beaucoup ! On a pas mal réfléchi à des feats sur l’album. Le truc, qu’il faut déjà être très solide soi-même avant de faire appel à d’autres. Il fallait déjà commencer par arriver à savoir ce qu’on voulait et aller au bout de cette démarche-là. Mais clairement, c’est quelque chose qui nous donne hyper envie et si c’est pas fait dans les 6 mois, ce sera dans l’année. C’est tout le temps en question pour nous.

Là, vous sortez votre premier véritable album. Avez-vous travaillé ce projet différemment des EPs précédents ?

LB : Je pense qu’on a forcément travaillé différemment les compositions parce que, vu qu’on est tous différents, chaque morceau rend la manière de faire un peu unique. Après, la pensée globale de l’album, je ne pense pas qu’on l’ait envisagée différemment.

ED : La manière de le faire a été un peu différente parce qu’on s’est lancés rapidement sur beaucoup de démos, beaucoup de compositions. Forcément, on a pris plus de temps. On s’est plus posés. Mais la base a été la même que sur « Musique de Club » (leur précédent album, ndlr), par exemple.

MC : De toute façon, comme on est 5 à apporter des thématiques et des envies particulières, on ne pouvait pas vraiment avoir une vision globale unifiée au niveau de l’album. On a fonctionné vraiment comme l’EP où chacun apportait ses idées, et on les a mises en commun. Ça a donné un truc assez divers.

Vous avez expliqué que « Danser seul » était inspiré d’une histoire vraie. Est-ce que d’autres morceaux reposent également sur votre expérience personnelle ? Je pense notamment à « La vie c nul », dans lequel vous portez un regard que j’ai trouvé assez touchant et bienveillant sur le lien entre solitude et consommation de pornographie.

MC : En l’occurrence, c’est de moi qu’est venu ce thème-là. L’idée du morceau c’est que quand on consomme du porno, parfois, on se sent un peu seul, un peu nul. On peut ressentir une sorte de mélancolie après l’acte. Une fois, je suis tombé sur le visage d’une X-cam dans les pubs d’un site. Elle était belle, et j’ai eu la vision de quelqu’un qui pourrait tomber amoureux d’une fille comme ça, et en faire une sorte de palliatif à sa solitude. Donc oui, ça part d’un sentiment réel … et d’une consommation de pornographie réelle (rires).

ED : En fait je crois que tous nos textes partent, si ce n’est d’histoires vraies, au moins de vrais sentiments. Après elles sont plus ou moins transformées, pour la beauté du texte, pour le style …

MC : Par exemple, pour la vie c nul, je suis arrivé avec l’idée dont je t’ai parlé mais on a vraiment co-écrit le morceau avec La Bête. C’est lui qui a trouvé intéressant de mettre en avant le contexte de cette petite histoire, à savoir la solitude et la mélancolie d’un ado dans sa chambre. Le côté un peu « teen movie ». Moi, j’étais parti sur un truc beaucoup plus meta, plus focalisé sur internet.

Vous parlez d’ailleurs énormément de sexe tout au long de l’album, presque comme un fil conducteur.

LB : Bah ouais, parce que c’est un peu …

ED : La vie.

LB : C’est un truc assez quotidien, pour nous comme pour beaucoup d’autres. Enfin je parle de la sexualité de façon générale, pas de l’acte en tant que tel. La sexualité, ça englobe plein de choses. Et puis c’est de plus en plus présent dans les débats actuels de société, par rapport aux questions de genre ou de normes sociales par exemple. En ce moment, il y a une véritable incitation à se libérer. Du coup on a ressenti une envie assez spontanée d’en parler.

ED : Et puis dans la sexualité, il y a la cristallisation de beaucoup de problèmes. Par exemple, quand j’ai pensé à écrire « Diamant », j’avais envie d’un texte de femme, écrit par une femme, chanté par une femme, qui parle de femmes. J’ai tourné autour de plein de questions, et notamment de la différence entre moi et les garçons. Ça m’a rapidement rapporté à mon propre corps, à des questions de sexualité et à la masturbation féminine, qui est quelque chose dont on ne parle pas.

MC : Même si on partait à chaque fois de sujets qui nous tenaient à cœur de manière personnelle, on essayait de penser aux auditeurs. Je pense que parler très sincèrement et simplement de notre sexualité, ça peut faire du bien aux gens. Ça leur permet d’entendre que d’autres se posent les mêmes questions qu’eux, sur des sujets parfois tabous.

Il y a un autre thème que vous n’abordez pas de façon frontale mais d’une manière plus indirecte : une sorte de soutien que vous apportez à la communauté LGBT.

Vous ne l’évoquez pas dans vos textes, mais on peut par exemple retrouver des drag queens dans vos clips et sur scène avec vous. Je pense également à votre interprétation live de « La bête voit rouge », durant laquelle vous agitez un drapeau arc-en ciel tout en expliquant votre frustration de ne pas pouvoir « niquer leur mère » aux homophobes.

MC : Personne n’est homosexuel dans le groupe. Du coup, comme nos textes sont très personnels et comme on ne fait pas vraiment de musique « politique », c’est vrai qu’on n’en parle pas trop. Par contre, du fait qu’on évolue dans le milieu du clubbing et que c’est une cause qui nous tient à cœur, c’est important pour nous de faire ce genre de choses dont tu parlais et de se positionner en tant que compagnons de route et en tant que soutiens de cette cause-là.

LB : Moi, je trouve qu’on l’entend dans les textes. « La bête voit rouge », c’est officiellement un morceau qui parle de ça. Et d’une certaine manière mon surnom, La Bête, est plutôt dirigé vers la culture queer. Il y a aussi ma louve qui parle de plaisir anal – bon effectivement hétéro, mais ça traduit d’une volonté de rendre poreuses ces idées-là.

La tolérance LGBT, le féminisme, toutes ces luttes sociales sont celles de tout le monde. Si je choisis de m’appeler La Bête, de créer un morceau qui s’appelle ma louve et qui parle de plaisir anal hétéro, ou de faire un morceau en soutien à la cause LGBT, c’est aussi parce que moi, dans ma vie de tous les jours, je me reconnais beaucoup plus dans ce que disent ces gens, dans la manière qu’ils ont de penser le monde et de se penser eux-mêmes, que dans un monde qui serait homophobe, viriliste et ainsi de suite. D’une certaine manière, il n’y a que ma sexualité qui me sépare de la culture queer.

C’est intéressant que tu me cites le texte de « La bête voit rouge », vu qu’il s’agit d’un morceau qui n’a été publié ni dans l’album ni dans un précédent EP.

LB : C’est parce qu’on n’a pas eu le temps de la mettre, en fait !

Pour l’histoire, c’est un morceau qui n’est issu que du live. Il a été créé sur scène et les paroles ont évolué au fur et à mesure des interprétations et de ce que j’avais à dire. Juste après la tuerie d’Orlando, on a décidé d’acheter un drapeau arc-en-ciel et j’ai un peu réadapté les paroles du morceau. Du coup c’est vraiment un morceau de live. Et comme les morceaux de live sont vachement vécus, c’est pas si simple de juste les enregistrer en studio. Donc voilà, c’est juste le temps qui nous a manqué mais on compte bien le faire et c’est vraiment dans les projets à très court terme.

A contrario, il y a un autre morceau, mourir au club, qui figurait déjà sur votre tout premier projet et que vous avez tout de même décidé d’inclure dans l’album.

LB : C’était notre premier vrai morceau signature « bagarre ». Le père qui a un peu défini tous les autres. Il y avait un truc un peu affectif, on avait envie qu’il soit sur notre premier album. Et puis c’était une très bonne clôture pour l’album, de finir avec « mourir au club ». On ne peut pas faire plus une fois qu’on est morts (rires).

ED : Ça nous paraissait cohérent par rapport aux autres morceaux de l’album. Et puis on l’avait sorti il y a longtemps. En tournant pour musique de club, on a vu qu’il marchait hyper bien en live mais qu’en même temps les gens ne le connaissaient pas vraiment comme les titres de l’EP. On s’est dit que pas mal de personnes avaient pu tout simplement passer à côté.

MC : Et normalement il a un meilleur son sur l’album !

LB : On a refait un mixage plus cohérent.

Vous avez effectué la première date de votre nouvelle tournée (le 8 mars à Starsbourg). Les nouveaux titres issus de l’album ont-ils bien été accueillis par le public ?

ED : Ouais !

MC : Franchement, on ne s’attendait pas à ça.

LB : C’était un truc de ouf.

Mus : Le niveau était limite plus élevé que pour ce qu’on avait fait à La Machine en clôture de la dernière tournée. C’était impressionnant, les gens étaient chauffés à bloc. Il s’agissait de notre premier vrai concert « Bagarre » en tête d’affiche en dehors de Paris et on ne s’attendait pas à ça. On était habitués à faire des premières parties, où on arrivait pour chauffer une salle remplie de 100 pélos max’, alors que là c’était blindé de monde. Et les gens étaient fous. Ils nous faisaient peur (rires). C’était une grosse boule d’énergie.

MC : On a un petit peu eu l’impression que c’était un anniversaire surprise, où tu t’attends à rentrer chez toi comme d’habitude sauf qu’en fait il y a tous tes amis qui t’attendent et tout le monde fait la fête. Donc ouais, dès la première date, Strasbourg a mis un gros level pour le reste de la tournée !

Peut-on s’attendre à des surprises pour la suite de la tournée, comme de nouveaux morceaux pensés pour le live ?

ED : Pour l’instant, on essaie déjà de bien faire les morceaux de l’album (rires) !

LB : Après, le live c’est vraiment notre terreau d’inspiration. Ça ne me paraîtrait pas étonnant que, assez rapidement, arrivent des débuts d’idées qui pourraient effectivement aboutir sur un morceau comme pour « La Bête Voit Rouge ». Et puis comme le disait Mus, là, c’est vraiment notre concert. Ça nous laisse beaucoup plus de liberté. On peut donc essayer des choses beaucoup plus facilement qu’avant.

[Cred. photo : PE TESTARD]

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Je trouve que les gens sont trop durs en général.

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