sad-man-and-rain

Politique,Société

La classe populaire blanche déclassée en France : fantasme ou réalité ?

8 Déc , 2016  

À l’approche de la présidentielle, un grand thème commence à prendre le pas sur les autres : l’idée que des « blancs » relégués, dans l’ombre, périphériques, sont oubliés par les politiques. Ceux-ci, rejetés, s’orienteraient vers un vote radical. Ce « malaise blanc », c’est ce qui expliquerait la montée du Front National en France. Il expliquerait aussi le Brexit, ou encore l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis. Mais il serait aussi à l’origine de celle de François Fillon. Celui qui revendique une proximité avec les ruraux oubliés a en effet été désigné comme candidat des Républicains à l’élection présidentielle.

L’ancien premier ministre accumule les gestes symboliques vers cet électorat, et contre une autre qu’il lui oppose : les bobos, les parisiens, les partisans de la mixité. On retrouve cette thèse d’une classe populaire blanche déclassée et en soif de revanche en terme de visibilité un peu partout : à la fois dans les médias, dans les travaux universitaires, et dans les discours politique. Fillon semble venir couronner le succès de l’idée d’une France populaire, blanche, périphérique, et oubliée.

Une idée en toile de fond du climat politico-médiatique français.

Pour montrer cette stratégie de l’ancien premier ministre, on peut étudier son premier déplacement après son élection. En effet, cette première visite en tant que candidat des Républicains à la présidentielle avait évidemment une dimension symbolique : montrer quelle allait être le candidat François Fillon, comment il allait faire campagne. Premier signe fort : le candidat va dans le rural, dans la Sarthe, son fief. Ainsi, il revendique d’entrée un ancrage rural, lui qui depuis la fin des années 70 fréquente les lieux du pouvoir parisien. Il est la voix de la France oubliée, de ces habitants du périurbain et du rural négligés et relégués. Ces 874 habitants de Chantenay-Villedieu font symbole : ils sont la France à qui Fillon veut s’adresser.

Cette France, c’est la France oubliée des médias. Celle d’une France rurale « qui souffre en silence ». Comprendre une France qui a été oubliée par le monde politico-médiatique parisien, ce monde que Fillon appelle « le microcosme ». Il a été dans ce monde pendant trois jours – ceux qui ont suivi son élection – mais il décrit ces trois jours comme une « parenthèse ». Il revient au plus important, le cœur de la campagne : le « petit blanc ».

Les « petits blancs » sont ainsi les stars de la campagne de 2017. Ils ont fait élire Donald Trump, et ils feront élire la future ou le futur président. C’est l’opinion globale des politiques et des médias. On l’a vu avec François Fillon, mais les médias pensent de même. Ainsi, un article de l’Express commence : « Le succès de Donald Trump à la présidentielle américaine, celui du Brexit et du Front national ont un point commun: le sentiment de déclassement de l’électorat populaire blanc. » On a un concentré de ce mode de pensée. De même, Le Point, dans une longue enquête, titre : « Pourquoi tout le monde parle des « petits Blancs » ». Ce mode de pensée s’illustre dans tous les médias et au sujet de tous les pays : Libération qui parle de l’Autriche, Challenges qui parle des Etats-Unis. Mais d’où vient cette théorisation du « petit Blanc » qui a envahi le paysage politico-médiatique français ?

Derrière le mythe du « petit blanc », l’influence de Christophe Guilluy

En réalité, le terme de « petit blanc » est indissociable de la thèse qu’il accompagne. Son idée est celle-ci : les « petits blancs » sont rejetés de la ville-centre métropolitaine car ils sont défavorisés, puis de la banlieue mondialisée et embourgeoisée. Ils se retrouvent alors dans une double position périphérique : à la fois sociale (oubliés, négligés, défavorisés), spatiale (à l’écart de la ville-centre, de la banlieue, du cœur économique), et médiatique (n’étant plus dans le champ des médias qui restent centrés sur la banlieue, ni des politiques français – à part le FN). Cette théorie, c’est celle de Christophe Guilluy, géographe extrêmement influent dans les lectures politiques de la France d’aujourd’hui. Evidemment, à l’occasion de la présidentielle, le géographe sort un nouvel ouvrage : Le crépuscule de la France d’en Haut.

L’auteur de La France Périphérique est critiqué pour son travail, à la fois pour une absence de rigueur (il met de côté la pauvreté dans la ville pour se centrer sur le périurbain et le rural alors que 57% des pauvres vivent dans des agglomérations de plus de 500 000 habitants selon le site du Centre d’Observation de la Société cité par ce blog du Monde), et ce à quoi elle aboutit : une lecture clivante, qui confronte deux classes : des « blancs » qui sont relégués dans le périurbain, et des « immigrés » qui sont intégrés à la métropole mais qui continuent à focaliser l’attention médiatique et politique. On l’accuse d’être l’idéologue du FN, il est bien plus : il a contribué à donner le tempo du paysage médiatico-politique français, comme on l’a montré plus haut.

En effet, Guilluy concentre dans ses ouvrages cette cristallisation autour d’un enjeu socialo-identitaire que les politiques auraient trop longtemps ignorés en France. Sans trop que l’on sache s’il est un idéologue influent, un chercheur qui a constaté une réalité sociale qu’ont nié trop longtemps les politiques, ou alors un chercheur dont les travaux reflètent le mode de pensée global, le « climat » de la société. Guilluy est-il le créateur du « petit blanc » ou sa créature ? S’agit-il d’une création fantasmée, ou d’une catégorie créée par un constat sociologique et géographique rigoureux ?

Le « petit blanc », objet géographique ou idéologique ?

La thèse de Guilluy peut s’avérer pertinente dans sa lecture d’un pérurbain relégué quand on voit les villes où le vote FN est fort : Guilluy dans La France Périphérique les étudie, petites villes périurbaines (Brignon), petites villes (Hénin-Baumont), régions rurales (L’Allier). L’étude est éclairante et intéressante par les liens qu’elle tisse entre le spatial, le social, et le politique, et dans le fait qu’elle pointe pertinemment l’oubli qui a été fait de ces populations en marge.

Elle est plus problématique dans sa lecture des « banlieues », cet espace étant lui-même un lieu de fantasme, complètement construit. Qu’est-ce qu’on appelle la « banlieue » ? Est-ce qu’on y met sur le même plan Neuilly et Saint-Ouen ? Sans doute pas : la « banlieue », c’est bien plus qu’une réalité géographique. Guilluy quand il cite des banlieues ne les cite pas au hasard : ainsi, il dit que « toutes les banlieues » ont voté Hollande en majorité, puis cite Saint-Denis, Aubervilliers, Vaulx-en-Velin, et les quartiers nords de Marseille.

Comme de nombreux sociologues l’ont montré, la « banlieue » c’est en réalité une classe d’âge (des jeunes), sociale (immigrés récemment), et de couleur (autre que blanche) : c’est l’euphémisme qui permet de cristalliser les différentes peurs sociales. En utilisant cet outil idéologique, en le prenant comme une réalité géographique, Guilluy oppose donc en réalité les jeunes « de couleur » intégrés aux blancs relégués.

La lecture bipolaire simplificatrice de Guilluy : le « petit blanc » et le « petit beur ».

C’est en ce sens que sa thèse est discutable – bien qu’elle ait saisi une réalité sociale en France sur laquelle beaucoup de politiques ont eu du retard, le malaise de la France « reléguée » et oubliée : elle oppose deux classes, qui n’ont pas de réalité géographique. Or cette thèse sous-tend tout le contexte de l’élection actuelle, et toutes ses thématiques : remettre au cœur du débat la classe blanche reléguée, dominée par la métropole et la banlieue, formant un même ensemble. Du côté des politiques, cela donne : remettre au cœur du débat la classe blanche reléguée dont on nie la souffrance, dominée par la « banlieue » – comprendre donc les jeunes immigrés de couleur, qui lui ont volé sa place en concentrant les aides de l’Etat.

Ainsi, Guilluy cherche à montrer que la banlieue s’en tire bien, en quelque sorte. Il dit ainsi dans La France Périphérique: « On oublie souvent que les rares ascensions sociales en milieu populaire sont le fait de jeunes issus de l’immigration. ». Ainsi, il veut prouver que dans les banlieues des grandes villes, les mobilités sociales sont nombreuses et réussissent. Et si les banlieues restent pauvres, c’est parce qu’elles servent de tremplin vers la ville-centre, en quelque sorte. En voyant la « banlieue » comme un simple lieu de passage – l’auteur met l’accent sur les mobilités en banlieue, un tremplin vers la ville, il fait abstraction des banlieues en tant que lieu de vie, avec les conditions de vie que cela incombe.

Ainsi, il gomme les problèmes propres au milieu urbain, et crée une frontière socio-spatiale nette entre la France périphérique et la France intégrée et mondialisée. Là où son raisonnement se fait dangereux, c’est qu’il ajoute une frontière « raciale » à cette première frontière : à travers ce terme de « banlieue » qui est un fantasme et non une réalité, Guilluy peut opposer non pas le périurbain à l’urbain, mais le « petit blanc » au « petit beur » (glissement bien pratique dans un pays où les statistiques ethniques sont interdites). Un « petit beur » qui aurait réussi, accaparant l’attention médiatique, et en même temps repoussant le « petit blanc » en périphérie. Comme le terme de « banlieue » employé par Guilluy est un euphémisme désignant l’ensemble des peurs sociales de la population et non une réalité spatiale, sa thèse ne veut pas dire que les banlieues sont des espaces intégrés à la mondialisation. Elle veut dire que le jeune de couleur défavorisé (qui effrayait il y a quelques années) domine aujourd’hui ceux qui ont peur de lui : les « petits blancs ».

Le caractère performatif du discours dominant

Ce qui est donc dangereux dans le portrait de cette classe blanche déclassée et ignorée par la mondialisation, ce n’est pas tant ce portrait, c’est la négation qu’elle constitue des autres fractures sociales. Comme s’il y avait la France multiculturelle et antiraciste, qui avec sa pseudo-volonté d’aide aux banlieues, rejetait une deuxième France, la France périphérique. Dès lors, l’ennemi devient la « banlieue » et le « bobo », deux construits idéologiques, imaginés comme connivents. C’est le « microcosme » dont parle Fillon.

Oui, la classe populaire périphérique existe ; mais elle ne s’oppose pas à des populations immigrées urbaines qui lui ont pris sa place, alliées aux classes dominantes. Rééquilibrer le discours politique, de plus en plus à droite et identitaire, passe donc par reconnaître la complexité de l’urbain, qui n’est pas le simple envers du périurbain et du rural périphériques. Les très grandes villes sont le lieu où se concentre la pauvreté, 60% selon l’Observatoire des inégalités, et il n’y a pas de dynamique évidente de diminution de cette pauvreté. Il faut en faire une lecture détaillée, en séparant les différents types de banlieue, sans céder au fantasme de « la » banlieue.

La ligne de fracture tracée par Guilluy, les médias et les politiques relève tout autant d’un constat que d’une action à caractère performatif. En créant des catégories mal définies spatialement, et mieux définies idéologiquement, les différentes sources d’informations universitaire, médiatiques et politiques façonnent l’imaginaire. Oui, une population populaire a été reléguée hors de la ville et de la mondialisation. Mais qui a donné aux « petits blancs déclassés » une rancœur, une forme de rivalité avec les populations immigrées, si ce n’est ceux qui les ont définis comme « petits blancs déclassés » face à la banlieue ? Le terme de « petit blanc », par ses termes mêmes désigne son opposé : « le petit beur » ou « le petit noir », et en ce sens crée le clivage, plutôt qu’il le désigne.

Notez cet article !
Nombre de vote : 1

Articles similaires :

Vermin Supreme, le candidat le plus pertinent à l’élection présidentie... Depuis quelque temps, la campagne présidentielle des Etats-Unis se resserre inéluctablement vers une issue sans surprise, ponctuée de temps à autre de...
La hausse du Dollar aurait-elle profité à Daesh ? La valeur du billet vert semble poursuivre son ascension. Depuis des mois, la valeur du Dollar grimpe faisant grincer des dents ou se frotter les ma...
Brésil : Quel avenir politique pour le pays? Ce dimanche restera gravé dans l’histoire du géant sud-américain. Le Parlement fédéral a autorisé la mise en examen de la présidente Dilma Rousseff po...
Victoire du Parti Pirate Islandais: le début d’une politique alternati... Le samedi 29 octobre, le Parti Pirate d’Islande est devenu le troisième plus gros parti du pays en récoltant 14.48 % des suffrages aux élections lég...
Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

Poster un Commentaire

Soyez le premier à commenter !

Me notifier quand
avatar

wpDiscuz