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Pourquoi le film « Tamara » dérange-t-il par son casting ?

24 Oct , 2016  

« Tamara » sort ce mercredi 26 octobre dans les salles de cinéma. Le film scande sa volonté de mixité, d’ouverture, et de tolérance, et pourtant il a de quoi poser problème à ce sujet… Tamara est en effet l’adaptation une BD de Darasse et Zidrou bien connue des lecteurs et lectrices du journal Spirou qui suivent ses aventures depuis 2001  et relate les aventures d’une jeune fille ronde, qui doit au virage de l’adolescence affronter le regard des autres.

Problème : l’actrice (Héloïse Martin) qui l’incarne à l’écran, est nettement moins ronde que le personnage d’origine. Loin d’être un problème « de fan », ce choix interroge quant aux castings des films dits « grands publics ». Ces films, tout en prétextant chercher à faire bouger les stéréotypes, continueraient-ils à les perpétuer, à travers leurs choix d’acteurs ?

« Tamara, La revanche d’une ronde ! » : une revanche au goût amer…

En effet, en mettant des personnes plus minces, ou plus blanches dans les rôles principaux, bref les personnes que la société construit comme majoritaires dans l’imaginaire collectif, ces films confortent les stéréotypes : ils perpétuent un imaginaire collectif, où sont plus visibles des jeunes femmes blanches et mince. Or, c’est bien ça dont il est question dans le film Tamara. Sur l’affiche, on voit au premier plan une Tamara moins ronde qu’à l’original, et un Diego (son petit ami joué par la star de TF1 Rayane Bensetti) qui a perdu ses origines chiliennes.

Dès lors, cette « revanche d’une ronde » n’en est pas vraiment une. Pour passer sur grand écran, Tamara a dû perdre son ventre, et Diego ses origines chiliennes. L’industrie du cinéma ne semble donc pas se permettre de mettre à l’écran des types de personnages que l’on n’a pas eu l’habitude de voir jusqu’ici. Elle semble – même dans un film censé propager un message positif pour les jeunes filles rondes – continuer à construire inlassablement l’imaginaire collectif, en laissant toujours au premier plan des personnages filiformes, sans origine étrangère visible.

Ainsi, se construit la « majorité » dans l’imaginaire collectif : ceux que l’on voit le plus à la tête de l’affiche constitueraient la majorité. Les personnes rondes sont rendues invisibles, et ne seront pas intégrées à la majorité, réduites à être toujours désignées comme « minoritaires », avec un statut « exceptionnel » : qui doivent être regardées différemment. Dans les films de l’industrie du cinéma, ce seront les seconds rôles.

Une justification étrange du réalisateur

Le magazine Spirou n°4097 (daté du 19 octobre) était récemment consacré à la sortie du film. En pages 28 et 29, on retrouve différentes interviews de l’équipe du film. L’équipe revient (plus ou moins explicitement) sur le début de polémique autour du casting du film, notamment le réalisateur Alexandre Castagnetti. Il explique avoir choisi de faire « plus qu’une transposition de la BD […] un film réaliste sur l’adolescence. » De là, il a « pu prendre des libertés, utilisant par exemple les profils psychologiques de Tamara et Diego mais pas leur apparence physique. » Plus loin, il ajoute au sujet du choix de l’actrice principale : « Je ne voulais pas qu’elle ressemble trop à celle de Darasse [le dessinateur]. »

Cet argument peut sembler étrange, quand on ne parle pas d’un simple détail physique. Il s’agit en effet de ce qui contribue à faire la psychologie même du personnage, qui s’appelait au départ Tamara Boula. De même, les origines de Diego interviennent dans beaucoup des gags de Tamara. La frontière artificielle que crée le réalisateur entre physique et psychologique est donc peu convaincante et ne répond pas aux problèmes que posent son choix d’acteur, qui sont moins une question de fidélité à la BD que de visibilité de ceux que l’on désigne comme minoritaires. La réponse est d’autant moins pertinente qu’elle concerne deux arts visuels (le cinéma et la BD), arts où « psychologique » et « physique » ne sauraient être distingués.

Mais l’argument est en plus assez hypocrite. Quand on regarde de plus près, les grandes caractéristiques physiques des personnages sont conservées dans tous les cas, sauf le cas des deux héros. Ainsi le beau-père de Tamara et sa demi-sœur (des seconds rôles – au second plan sur l’affiche) semblent avoir conservé leurs origines. La fidélité à la BD est donc de mise pour tous les rôles secondaires, mais pas pour les principaux.

L’inégalité des chances dans le cinéma

Héloïse Martin (Tamara), elle, avoue avoir fait des efforts pour ressembler à la Tamara « originale ». « J’ai vu sur Internet que certains disaient que je n’étais pas assez grosse. Mais j’ai pris douze kilos afin de ressembler à Tamara ! […] Après le tournage, j’ai eu besoin d’une bonne détox… ». Outre le fait d’évoquer la détox, qui est souvent décriée comme une méthode d’amaigrissement dangereuse derrière ses airs thérapeutiques, et d’ainsi ne pas tellement valoriser le fait d’être « ronde », l’actrice avoue un fait qui sous-ligne l’absurdité du choix de casting.

Au lieu d’embaucher une jeune fille ronde, l’équipe du film a donc privilégié en faire grossir une mince. Alors que des actrices rondes sont souvent discriminées pour jouer des rôles principaux au cinéma, laissés à des physiques davantage ancrés dans l’imaginaire collectif, quand l’évidence d’en faire jouer une apparaît, elle n’est pas exploitée. L’inégalité des chances dans l’industrie du cinéma apparaît plus criante que jamais.

De même, alors que les mêmes problématiques se présentent pour jouer des rôles principaux en étant d’origine sud-américaine, la production a préféré embaucher Rayane Bensetti, qui s’est lui aussi grimé. Il raconte : « On a quand même essayé de faire de moi un pur Chilien avec de la teinture et des UV. » Le manque de diversité du milieu des acteurs « populaires » est ici pointé : on n’est pas loin de penser au mauvais goût du blackface (se grimer pour avoir l’air noir, pratique associée aux pièces de théâtre racistes aux Etats-Unis au XXème siècle.). Pour ne pas prendre des acteurs issus d’une minorité, autant grimer la majorité.

Le problème ne se pose pas donc uniquement du point de vue de la réception du public, mais aussi des carrières possibles des acteurs. D’ailleurs, les deux enjeux se recoupent. La première couverture de Tamara dans Spirou montrait une jeune fille mince accompagnée du texte « Pour réussir dans la BD, il vaut mieux avoir ce genre de mensurations », ainsi que la jeune héroïne accompagnée de la suite du texte « Sauf quand on s’appelle Tamara Boula ». Ainsi, la BD semble dire : pour réussir dans la BD il faut habituellement être mince, mais nous allons briser ce cliché, prendre une revanche. Or, sur l’affiche du film, tout semble inversé. Tamara a dû mincir pour réussir dans le cinéma. Et c’est une déception pour les acteurs comme pour les lecteurs : elle n’a pas pris sa revanche.

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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