Festival Nyansapo

Politique,Société

Festival Nyansapo : une illustration du poids que prend le FN dans les décisions publiques ?

3 Juin , 2017  

Ces derniers jours, la polémique enfle autour du festival Nyansapo, un festival afroféministe dont une partie de l’espace est prévue comme réservée aux femmes racialisées. Dernier rebondissement : la maire Anne Hidalgo qui avait d’abord menacé d’interdire le festival et l’attaquer en justice, a déclaré être parvenue à un compromis avec le collectif Mwasi : organiser les événements non-mixtes dans un cadre privé. De l’aveu du collectif, cela ne change finalement pas grand chose pour le festival Nyansapo, et la distinction public-privé est davantage de l’ordre du jeu rhétorique que d’une réelle distinction ici.

Il n’empêche : durant plusieurs jours, la polémique n’a cessé d’enfler. Cela a de quoi surprendre : des événements de ce type ont souvent lieu aux Etats-Unis, et des événements non-mixtes d’un point de vue du genre sont souvent organisés à Paris. Alors pourquoi la question raciale a-t-elle choqué ? D’autant plus que le festival Nyansapo ne prétend pas être interdit aux blancs, mais simplement souhaite délimiter certains de ses espaces comme des espaces de libération de la parole des dominés, pour pouvoir s’organiser.

Pourquoi une telle polémique autour du festival Nyansapo ?

Cela ne revient bien évidemment pas à dire qu’un homme blanc ne peut pas être sensible à la question afroféministe ; il peut d’ailleurs se rendre dans les espaces consacrés, sur le site du festival Nyansapo. Simplement, le collectif se sert d’une diversité d’outils pour lutter, dont celui qui, pour organiser la lutte des dominés, s’affranchit des phénomènes de dominations inconscientes que peut exercer un blanc ou un homme, habitué à être dans la position du dominant, et cela dès le plus jeune âge.

En effet, en France, d’après la chercheuse Isabelle Collet, un garçon élève en seconde a 2,3 fois plus de chances d’être interrogé qu’une fille par exemple (on vous en parlait ici). Même si on ne dispose pas de statistiques ethniques sur ces questions en France, on peut néanmoins imaginer que des phénomènes similaires à ceux présents aux Etats-Unis se produisent, où un élève noir a 3,5 fois plus de chances d’être renvoyé d’un établissement qu’un élève blanc. La libération de la parole afroféministe passe donc par la création d’espaces d’émancipations collectives. Les zones non-mixtes sont des zones d’agency, c’est-à-dire des espaces de liberté qui permettent aux dominés d’organiser leurs luttes face aux dominants. En ce sens, la non-mixité peut être un outil de la lutte afroféministe, lutte qui pense la spécificité des oppressions que subissent les femmes noires, spécificité qui a longtemps été niée par le « white feminism ».

La polémique ne vient donc pas de là. Ce n’est finalement pas vraiment la non-mixité en elle-même qui a choqué mais une campagne de propagande très réussie autour de cette question. Si la polémique a pris en effet, si le festival Nyansapo a choqué, c’est parce que la fameuse « fachosphère » a réussi à dénicher le festival, notamment par le Twitter de « Français de Souche », compte Twitter à l’origine de la polémique. Le FN a suivi peu de temps après. Comme à l’habitude avec l’extrême-droite, la méthode a été la même : déformer les faits (parler d’un festival interdit aux blancs), en tirer des théories vaseuses sur le communautarisme, et ainsi discriminer une minorité, la pointer du doigt. Très vite, la propagande fait effet, et l’écho sur les réseaux sociaux est fort.

Une affaire qui en rappelle d’autres

Mais l’affaire devint inquiétante quand cette polémique en ligne fut écoutée par des organisations et des partis plus « modérés » (la LICRA, le Parti Socialiste via Anne Hidalgo), qui en sont venues à condamner le festival Nyansapo, en le jugeant comme discriminant. Ils se font ainsi l’écho du discours de l’extrême-droite, en préférant pointer du doigt un espace de discussion organisé de manière éphémère par les dominés, que les zones non-mixtes installées durablement par les dominants, comme le gouvernement Macron qui ne compte qu’une ministre non-blanche (Laura Flessel). Si cet événement est apparu comme choquant, c’est donc par le biais FN, qui l’a médiatisé, en le mettant en valeur sous un angle mensonger et négatif. La propagande a été efficace, puisque la maire de Paris semble avoir été à l’écoute.

En cela, l’affaire nous rappelle deux affaires récentes et présentant plusieurs similitudes. 3 août 2016 : alors qu’une journée est prévue dans une piscine de Marseille par l’association de femmes « Smile 13 », journée autorisant notamment le burkini, l’élu FN Stéphane Ravier dénonce l’évènement. Celui-ci n’aurait d’ailleurs été connu de personne, si l’élu de Marseille, n’avait pas tweeté au sujet de l’événement, créant le buzz autour. 2 jours plus tard, le FN sent le bon filon et fait un communiqué au sujet de l’événement. On connaît la suite : la polémique enfle dans l’opinion publique, et les arrêtés municipaux, à commencer par Cannes, interdisant le burkini s’enchaînent dans les dix jours. Le 17 août, Manuel Valls apporte son soutien à ces arrêtés.

Seconde affaire. 10 mai 2016 : le site Français de Souche (encore lui) dénonce le concert du rappeur Black M aux cérémonies de Verdun, du fait de ses propos homophobes dans une chanson vieille de plusieurs années. Quelques jours plus tard, le même Stéphane Ravier et Marion Maréchal-Le Pen se font le relais de la polémique, y ajoutant l’idée que le rappeur est « anti-français ». Le 13 mai, Samuel Hazard, maire PS de Verdun annule le concert. On voit bien que le même mécanisme est mis en place dans les trois affaires.

Le poids du FN dans les décisions politiques

La polémique naît sur les réseaux sociaux nourrie par les groupuscules comme Français de Souche, avant d’être relayée par le Front National, puis par la droite « dure », et enfin par les partis « modérés », comme le Parti Socialiste. Il y a un vrai travail de communication de l’extrême-droite sur ces affaires : en grossissant le trait, en présentant les choses sous un certain angle, ils réussissent à créer un pseudo-scandale, qui trouve écho sur internet, puis dans la classe politique qui finit par donner raison au Front National et à se faire le relais ultime de son discours.

Le but est toujours le même : pointer les populations dominées comme responsables, et cacher les vrais phénomènes de domination derrière des campagnes de propagande mensongères. Le but n’est pas de dénoncer le communautarisme, le sexisme ou l’homophobie. Le but, c’est de dénoncer les populations noires, arabes, et musulmanes. Les réunions non-mixtes de femmes n’ont jamais fait réagir le FN. En revanche, dès que la question raciale entre en jeu, le FN réagit : il peut discriminer. Car son but, c’est dire que les homophobes, les racistes, les mysogines, ce sont eux. C’est de pointer « l’autre » comme responsable des inégalités, pour refuser de voir que le racisme est un phénomène structurel de domination des populations racialisées par les blancs, que le sexisme est un phénomène structurel de domination des femmes par les hommes, et que l’homophobie est un phénomène structurel de domination des populations LGBTQ+ par les populations hétérosexuelles.

Finalement, ce qui est inquiétant, c’est qu’aujourd’hui le FN a donc un poids sur les décisions des politiques français. Il peut influer sur la décision d’une maire, comme le montrent les positions changeantes d’Anne Hidalgo. Aujourd’hui, le FN est pleinement reconnu comme un parti normal, et ses idées xénophobes et racistes sont pleinement écoutées. C’est surtout cela que ces polémiques ridicules révèlent : aujourd’hui, le discours politique du FN peut avoir une influence forte sur les pouvoirs en place du fait de son audience grandissante. Ce n’est pas parce que Marine Le Pen n’a pas accédé au pouvoir que son poids sur les décisions publiques n’a pas crû.

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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