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Politique

Faut-il mener une politique « réaliste » en Syrie ?

22 Fév , 2016  

Ce dimanche, une série d’attentats à Homs et Damas faisait quatre-vingt-dix victimes. Dans ces villes au cœur du conflit syrien, les attentats sont fréquents, souvent revendiqués par l’Etat Islamique, et font essentiellement des victimes civiles. La situation en Syrie ne cesse de devenir plus choquante, et en même temps de plus en plus habituelle. Ces chiffres terribles qui tombent au quotidien depuis près de cinq ans ne nous surprennent même plus. La situation de guerre civile en Syrie n’est même plus à nos yeux un état d’exception, mais un état « normal », un peu lassant.

Et pourtant, il est impossible de regarder la situation en face, sans se dire qu’il faudrait faire quelque chose.
Alors que la France a encouragé la révolution de 2011, reconnaissant le pouvoir révolutionnaire et niant celui de l’ancien chef de l’Etat, il est impossible de ne pas se sentir interpellé par la situation. Depuis des années, on cherche la solution. Les choses ont changé : la France intervient aujourd’hui contre Daesh, mais peine à vaincre le mouvement terroriste en partie à l’origine de la profonde insécurité des civils. Alors, certains se mettent à défendre une Realpolitik en Syrie : refuser toute dimension éthique ou morale à l’intervention de la France dans le conflit, et chercher simplement à trouver la paix et la stabilité. Pour cela, il faudrait s’allier à la Russie et aux forces de l’ancien régime en place, pour vaincre l’Etat Islamique. Mais cette idée d’une politique « réaliste », de plus en plus à la mode, est-elle si réaliste que ça ?

Une politique réaliste, c’est prendre en compte la place de la France dans la diplomatie mondiale

Sans doute pas. La France aujourd’hui ne pourrait s’allier à l’ancien régime syrien. Le refus de s’allier avec la Syrie et la Russie sont d’ordre diplomatique, et ne relèvent pas d’un refus de s’allier avec le diable, un peu naïve et moralisatrice, comme le laissent entendre les partisans de cette alliance. S’allier avec la Russie, sans le soutien des Etats-Unis qui le refusent, relèverait d’une audace certaine, dans une zone où la France est dépendante des Etats-Unis. Ainsi, en été 2013, la France n’est pas intervenue en Syrie parce que les Etats-Unis ne l’ont pas suivie dans cette démarche. La France dépend fortement des Etats-Unis et ne saurait prendre l’initiative seule d’une telle alliance surprenante voire choquante.

De plus, un tel retournement complet de la politique française en Syrie est impensable. La France s’est présentée comme opposée au régime de Bachar Al-Assad de façon extrêmement ferme. Il est impossible qu’elle change du tout au tout, elle se doit de garder un semblant de ligne directrice. Quand on va sur le site du gouvernement http://www.diplomatie.gouv.fr/, on trouve cette description de la politique française en Syrie : « La France a reconnu le 13 novembre 2012 la Coalition nationale syrienne comme le seul représentant légitime du peuple syrien. Elle soutient les efforts des Nations Unies pour la mise en place d’une transition politique. » Même avec le plus grand des cynismes politiques, il est impossible d’imaginer que la France puisse retourner sa veste de la sorte. La France s’est opposée au régime de Bachar Al-Assad au nom de principes : elle ne peut pas revenir maintenant sur cette décision.

Une politique réaliste, c’est prendre en compte que la situation a changé depuis cinq ans.

Et de toute manière, s’allier avec Bachar Al-Assad aujourd’hui aurait-il un intérêt géopolitique quelconque ? Faire ce choix, serait-ce vraiment faire le choix du réalisme ? Serait-ce vraiment faire le choix de la stabilisation, le choix du moindre mal ? Cette théorie apparaît aujourd’hui comme assez datée. Si elle était pensable au début de la guerre civile, les réalités territoriales sont aujourd’hui bien différentes, et Bachar Al-Assad ne paraît plus à même de reprendre le contrôle de son territoire, même avec une aide internationale.

Le territoire syrien a évolué depuis cinq ans. La moitié de la population est partie et le territoire s’est divisé. Aujourd’hui, Bachar contrôle entre 30 et 40% du territoire en fonction des fluctuation liées au conflit. Et si le régime semble aujourd’hui reprendre un peu la main face à l’Etat Islamique qui est en net recul, et les rebelles de l’Armée syrienne libre qui sont presque réduits à néant, cette avancée n’est qu’illusoire : l’Etat Islamique n’a pas un territoire mais une influence sur les territoires plus ou moins importante et impossible à numériser ou cartographier, à l’inverse d’une formation étatique. De plus, l’Etat islamique reste extrêmement installé dans certaines zones du pays et semble indéboulonnable actuellement. Si les rebelles semblent en effet prêts de la défaite, Daesh semble encore plein de ressources, et ses reculs sont souvent stratégiques. Les avancées du régime syrien sont donc à prendre au sérieux mais avec recul : l’Etat Islamique recule en Irak mais garde une assise territoriale indéniable et peut revenir. Ainsi, si l’organisation terroriste semble être dans une situation de replis actuellement, elle est également en train de conquérir la ville stratégique de Deir ez-Zoz.

Alors Bachar peut-il être « celui qui aura sauvé la Syrie », comme il l’a déclaré ? Sans doute pas. Le territoire syrien aujourd’hui est éclaté, l’Etat Islamique brouille ses frontières. La cartographie faite par le blog Les Décodeurs du Monde.fr le montre : celle-ci ne représente pas la Syrie, mais la Syrie et l’Irak : pour comprendre les réalités territoriales de la zone, il faut prendre en compte les deux espaces, qui se mêlent. Aujourd’hui, imaginer que Bachar puisse reformer la Syrie ne relève pas du réalisme, mais de la fiction. S’il réussit à reformer une quelconque Syrie, ce ne sera plus sur l’ancien territoire qui n’a plus aucune forme de réalité : le régime lui-même a reconnu être prêt à tronquer une partie du désert syrien à l’Est du pays pour retrouver une forme d’unité.

Une politique réaliste, c’est prendre en compte les civils

Finalement, cette politique « réaliste » qu’on cherche à nous vendre comme une sorte de voix de la raison relève bien d’une forme de fiction cynique. Elle relève de calculs géopolitiques, qui ne prennent à aucun moment en compte la réalité. En septembre 2015, 80% des victimes étaient le fait du gouvernement, et non de Daesh ou des rebelles. Voici la réalité : celle de 260 000 victimes depuis le début du conflit, et de migrants qui meurent chaque jour. Les calculs géopolitiques pour éviter une arrivée de l’Etat Islamique aux portes de l’Europe (la Turquie) à tout prix, quitte à massacrer un peuple ne relèvent pas d’un quelconque réalisme mais de la peur maladive que l’Europe a développé par rapport à l’islamisme ces quinze dernières années. La seule réalité qui existe est celle d’un peuple, de civils, qui ne soutiennent pas Daesh, et qui ne doivent pas être des « dommages collatéraux » d’une lutte contre l’organisation terroriste. Les civils ne doivent pas être des chiffres, mais le réel de ce réalisme dont on parle tant. Ce sont eux les victimes, ce sont eux qu’il faut aider. Avant d’être politique ou diplomatique, la crise est humanitaire.

Il n’y a pas d’autre politique du réel à mener que celle qui est du côté des civils, de l’aide humanitaire. Se dire que si Bachar Al-Assad massacre son peuple, c’est pour lutter face à Daesh, c’est voir ce drame de l’extérieur. Or, on a bien vu depuis un demi-siècle que le regard extérieur de l’Europe sur le Moyen-Orient a bien fait des dégâts. Placer un dirigeant à la tête d’un pays sans prendre en compte la réalité des habitants du pays a abouti à de nombreux conflits. La crise doit être comprise de l’intérieure, en partant de ceux qui font le réel : les civils. Avant de se lancer dans des calculs complexes, il faut regarder cette population prise en otage. A aucun moment les défenseurs d’un pseudo-réalisme ne semblent prendre conscience de la réalité : les morts ne sont pas des chiffres, ne sont pas que l’élément le moins important d’un échiquier qu’ils cherchent à immobiliser. A aucun moment, ils ne précisent que la population syrienne est majoritairement sunnite et le régime de Bachar chiite. Si l’on suit leur logique obsessionnelle du réel, ne faudrait-il pas installer un régime sunnite alors pour coller avec les réelles problématiques territoriales ? On voit bien que la politique « réaliste » défendue par une partie des européens n’a rien de réaliste.

L’Europe a peur de l’Etat islamique. Face à cette peur, certains au nom d’un pseudo réalisme prônent l’alliance avec Bachar. Mais celle-ci est impossible diplomatiquement, peu intéressante militairement, et surtout ne prend pas en compte la réalité du territoire syrien : les vies des civils, qui ne sont ni l’outil de Daesh, ni celui de Bachar, ni celui d’Al Qaïda, ni celui des rebelles. Tout un peuple ne peut pas être réduit à une réduction binaire entre deux choix : Bachar ou Daesh ? Ce serait nier le réel. Alors quelle réalité reflète ce réalisme que tant prônent aujourd’hui en France ? La réalité d’une Europe qui a peur de Daesh, du désordre, et qui est prête à voiler le massacre d’un peuple pour lutter plus efficacement contre l’organisation terroriste.

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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