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Société

Pourquoi ne faut-il pas extrapoler sur la bisexualité du tueur de Nice ?

20 Juil , 2016  

Cette semaine, l’article de Brain Magazine intitulé « Pourquoi la bisexualité du tueur de Nice est primordiale ? » faisait beaucoup de bruit. L’homme, auteur de l’attentat du 14 Juillet avait en effet des conquêtes des deux sexes. L’information doit être prise en compte. Elle nous montre que Mohamed Lahouaiej Bouhlel n’était pas un soldat de l’Etat Islamique. L’article le dit, cette volonté de montrer un danger venant de l’extérieur (l’EI) est un moyen de masquer que l’origine de l’attentat était en France. Mohamed Lahouaiej Bouhlel ne vient pas de Syrie et n’avait pas le mode de vie d’un djihadiste parfait. Il faut donc sortir d’une logique où l’ennemi à éliminer serait situé dans une zone géographique précise. La « radicalisation très rapide » du tueur de Nice, pour reprendre les mots de Bernard Cazeneuve, a d’abord eu lieu dans la société française, et non dans une zone nommée Etat Islamique.

Mais très vite le texte de Brain Magazine devient dangereux et déraille. Citons la phrase clé de l’article : « Lorsque société, Etat, famille et religion (mêmes des reliquats lointains, dans ce cas précis) vous écrasent de tout leur poids, comment partir en héros plutôt qu’en sombre merde incapable de s’assumer ? » A travers cette phrase, le texte élabore :

– 1° Une psychologisation excessive du tueur

Sur Mohamed Lahouaiej Bouhlel, nous avons encore très peu d’informations. L’enquête est loin d’être finie. Or, l’article de Brain Magazine, bien qu’il prenne des pincettes (voire recule) par la suite, opère bien ici un portrait psychologique du tueur de Nice à partir de sa simple orientation sexuelle. Évidemment, dès lors le travail du journaliste ne relève plus de l’analyse mais de la fiction. De plus, croire à l’équation «  1 sexualité = 1 psychologie » est dangereux, et daté. En voulant se mettre du côté de la cause LGBT, Brain Magazine fait un bond en arrière par rapport aux revendications de ce mouvement comme le refus de généralités psychologiques basées sur l’orientation sexuelle des individus.

– 2° Des généralités douteuses

De cette volonté de cerner la psychologie du tueur de Nice (sa « haine de soi »), qui aboutit à l’établissement d’une fiction, découle une série de généralités douteuses. Un musulman tunisien bisexuel serait forcément malheureux. Pire, il ne serait en fait pas bisexuel mais homosexuel refoulé. Brain Magazine, toujours dans une démarche assez évasive le dit sans le dire : « Ce serait trop facile de faire de tout djihadiste un homo refoulé ». Dans cette phrase, l’auteur-e affirme sa pensée, tout en disant qu’elle serait simplificatrice. Pourtant, quelques lignes plus tard on lit bien : « Oui, l’homosexualité existe dans les pays arabes/musulmans/africains. » La bisexualité a bel et bien disparu de l’article. L’auteur-e a nié la bisexualité d’un homme, la réduisant à une homosexualité non-assumée par un croyant.

A travers ces généralités douteuses, l’article fait encore le contraire de ce qu’il voulait faire. Il fait passer la bisexualité pour une homosexualité mal assumée, un des raisonnements classiques de la biphobie comme on vous le montrait ici.

– 3° Une série d’essentialisations dangereuses

L’article de Brain Magazine a donc élaboré une fiction. La méthode de cette fiction est de se baser sur des faits (la bisexualité du tueur de Nice ici), et d’en tirer des généralités douteuses. La dernière étape de cette mécanique enrayée est sans doute la plus dangereuse : l’essentialisation.

Trois essentialisations ont lieu dans l’article. La première est celle de la religion. Un musulman bisexuel serait forcément tiraillé. La religion l’écraserait. Adhérer à ce discours, c’est donc croire à une religion qui serait homophobe et biphobe par essence. C’est à une essence de la religion que l’Etat Islamique essaie de nous faire croire depuis des années maintenant. C’est face à ce genre de raisonnements que nous devons réagir. Il n’y a pas d’essence de l’Islam. Un musulman peut très bien être bisexuel. Un musulman peut très bien ne rien avoir contre la bisexualité. C’est sans doute le cas de beaucoup d’ailleurs. Car la religion n’a pas d’essence. Chacun la lit et la vit de la manière qu’il veut.

En croyant à une essence de l’Islam et de la religion, l’article se fait dangereux. Il en est de même pour l’allusion subliminale à la « famille » qui aurait écrasé le tueur de Nice. Il s’agit ici d’une famille tunisienne. On ne sait rien de cette famille. De quel droit l’article croit-il qu’une famille tunisienne aurait rejeté un fils bisexuel ? L’article qui pourtant nous invite à sortir de l’ethnocentrisme fait tout l’inverse, en évoquant le mythe d’une famille maghrébine traditionaliste et intolérante. Enfin, la dernière essentialisation qu’opère l’article, c’est celle de la bisexualité. Elle apparaît comme une plaie, une souffrance, dès que l’on est musulman et tunisien, comme un lourd fardeau à supporter. Non, la bisexualité n’est pas souffrance par essence.

Un article dangereux

On le sait, le but de l’article n’était pas celui-ci. Il était sans doute de dénoncer l’oppression des personnes LGBT, non seulement au Maghreb, mais aussi en France. Ainsi, l’article pointe le rôle de la société et de l’Etat). L’intention est honorable. Simplement, pour faire ceci, ne vaut-il pas mieux se baser sur la réalité, sur des faits, à travers un article politique, que sur une fiction ? L’article se rend compte de ses propres limites, faisant à moitié marche arrière. Il finit par dire « Non » à la peur et « Oui » à la vie, dans un final moins risqué. Il reste le début de l’article, dont la démarche est dangereuse. En établissant des généralités à partir d’un portrait psychologique douteux, Brain Magazine fait le jeu de ceux contre qu’il croit lutter : ceux qui pensent une essence de l’Islam, autant Daesh que l’extrême-droite française.

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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3 Commentaires sur "Pourquoi ne faut-il pas extrapoler sur la bisexualité du tueur de Nice ?"

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Julien
Invité
Julien
1 année 5 mois plus tôt

Excellente et réconfortante analyse de l’article de Brain, qui frôle la biphobie primaire…

Hadrien
Invité
Hadrien
1 année 5 mois plus tôt

Il y a pas mal d’erreur (ou de mensonges si intentionnel) dans cet article.

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