En quoi un rapport du FMI peut enfoncer un pays dans la crise ?

Economie

En quoi un rapport du FMI peut enfoncer un pays dans la crise ?

30 Jan , 2016  

Vendredi dernier, le FMI publiait sa prévision d’inflation en 2016 au Venezuela. L’information aurait pu n’être qu’un rapport de plus sur la sur-inflation du pays. Encore une mise en garde venue de Washington pour le géant pétrolier. Sauf que cette fois-ci, l’annonce était beaucoup plus grave : le FMI prévoyait 720 % d’inflation dans le pays l’année à venir. 

Aussi spectaculaire qu’il le soit, ce rapport ne manque pas de logique. Le Venezuela traverse une crise économique avec des taux d’inflation qui varient entre plus 100% et 275 % selon les sources. Il serait tout à fait probable que la situation empire vu que l’hyperinflation est un phénomène très difficile à combattre. Cependant, ses prédictions sont-elles une fatalité ?

En effet, les prévisions du FMI sont parmi les plus fiables au monde, mais doit-on les considérer comme une nécessité en soi? Si ce n’est pas le cas, la fiabilité qu’on leur prête ne viendrait pas de leur auto-réalisation? On va prendre l’exemple du Venezuela pour tenter de répondre à cette question.

Quelle est la situation du pays?

Le Venezuela affronte l’un de ses pires crises économiques. L’inflation est passée d’environ 50% à plus de 100% entre 2014 et 2015 d’après les chiffres officiels. Le pays a toujours connu les fortes hausses des prix, mais cette fois-ci l’ampleur est autre. Les prix sont écrits au crayon et changent toutes les semaines.

Cette crise est provoquée avant tout par la baisse du prix du pétrole à des niveaux records. Cette chute est une catastrophe économique pour le pays qui dépend de ces pétrodollars pour importer. Les pénuries se sont aggravées et de plus en plus de gens à avoir recours au marché noir. Les vendeurs ont donc profité pour faire flamber les prix.

La diminution du prix du pétrole a profondément frappé les revenus de l’Etat. Le pays a perdu 70% se ses revenus pétroliers. L’industrie pétrolière a ralenti et rapporte moins à l’Etat. Privé de ces revenus, le gouvernement a décidé d’augmenter les impôts et les taxes pour contrôler son déficit. Cette hausse les entreprises l’ont reportée sur les prix.

Mais le recours aux impôts était insuffisant. Alors, les autorités ont décidé de « fabriquer de la monnaie » pour pouvoir rembourser la dette. Elles ont donc ordonnée à la banque centrale de créer massivement de la monnaie et la fournir à l’état. Créer de la monnaie revient à la rendre moins rare et donc moins chère. Si la monnaie vaut moins, on rapporte moins : il faut donc augmenter les prix.

Enfin, ce qui a scellé la situation du pays c’est que les salaires augmentent avec l’inflation. Les entreprises savent que l’Etat garantit que le salaire minimum augmentera avec les prix. Du coup, elles l’augmentent plus que l’inflation prévue afin de faire des profits ou d’éviter que les salaires ne les rongent pas. On a donc un emballement des prix par anticipation des décisions de l’Etat.

Une prévision pragmatique …

Devant une situation si difficile actuellement, les prédictions du FMI sont tout à fait crédibles. En effet, le pays est entré en récession. Les profits des entreprises vont baisser. Elles vont avoir deux choix : licencier ou arrêter d’investir. L’Etat va devoir continuer d’augmenter les impôts et les taxes, ce qui va augmenter la pression sur les entreprises. Mais, jusqu’où pourront-elles tenir ? Il est évident que le ras-le-bol fiscal peut les pousser à mettre la clef sous la porte.

Si ces possibilités se confirment, le déficit se creusera et l’Etat devra emprunter. Mais qui voudra (ou pourra) lui prêter ? Les banques préfèrent garder l’argent en temps de crise. Les entreprises n’auront pas suffisamment d’argent. Les agents internationaux vont demander des taux d’intérêt élevés à cause du risque. Il ne reste que la solution de la planche à billets. L’Etat va donc continuer à fabriquer de la monnaie et à la dévaluer. Comme on l’a vu plus haut, ça va nourrir l’inflation. Les salaires vont augmenter et les entreprises vont en profiter pour augmenter les prix. La crise nourrit alors son cercle vicieux et la situation peut empirer indéfiniment. Il faudra engager des reformes.

Et là arrive la dernière pièce du puzzle : le gouvernement. Celui du président Maduro est bolivariste. Le Bolivarisme est une idéologie d’extrême gauche très populaire en Amérique Latine. Sauf que la lutte contre l’inflation n’a jamais été leur priorité. Au contraire, l’inflation peut être là tant qu’il n’y a pas de chômage et que les salaires augmentent. Donc les réformes de désinflation efficaces, réputées libérales, ne risquent pas d’arriver. Surtout, en temps d’élections…

Mais pas inévitable.

Force est de constater que ce scénario reste assez apocalyptique. La récession vénézuélienne dépend du prix du baril de pétrole. Il suffirait d’une hausse du prix pour que la situation se débloque. Le prix du baril dépend beaucoup du contexte international. Le cadre est si instable qu’il est possible que cela arrive.

Il est également possible que les réformes soient entreprises. Si tel est le cas, le Venezuela peut s’en sortir en désindexant les salaires de l’inflation. Si les salaires s’arrêtent de suivre les prix, les entreprises n’auront plus à anticiper de hausse. Cette décision éviterait le chômage de masse et est donc une option pour Maduro.

Le recours au marché international est aussi possible. Le Venezuela peut arrêter de faire tourner la planche à billets et s’endetter sur les marchés financiers. Cela couterait plus cher mais au moins le problème de l’inflation serait quasiment réglé. Mais, cela ne se fera pas sans réformes parce que la règle d’or du débiteur c’est la crédibilité.

La transition politique dans le pays peut aussi être à l’origine du changement de situation. Mauro est beaucoup moins populaire et habile que Hugo Chavès. Cette crise économique peut être le début de la fin de l’hégémonie de son parti puisqu’il est déjà contesté dans le pays. Les prochaines élections législatives pourraient amener une majorité écrasante de l’opposition et le forcer à changer de politique.

Une information néfaste pour le pays.

Le FMI est un organisme de renommée mondiale. Ses rapports déterminent quels sont les pays sont les bons et les mauvais élèves. Ils influencent directement les choix des grands investisseurs mondiaux. Ce pouvoir de détermination vient de la fiabilité de leurs statistiques.

Une prévision aussi néfaste pour le Venezuela va donc éloigner des investissements étrangers. Or l’investissement, c’est justement ce dont le pays a besoin actuellement en temps de récession. Ce pourrait même être une des solutions de sa crise. Les marchés financiers et les grandes entreprises sont très attachés à l’image. C’est leur principale source d’information pour planifier leurs projets.

Mais, ce ne sont pas uniquement les marchés internationaux qui le sont. Cette information risque de déstabiliser la population vénézuélienne. Dans le meilleur des cas, une telle nouvelle peut enfoncer la population dans le sentiment de pessimisme et d’impuissance. Dans le pire, elle peut semer la panique. La panique est l’un des pires sentiments qui puissent régner sur un marché. Elle mène à la déraison et fausse tant les prix que la valeur des biens.

Mais par quel mécanisme toutes ses conséquences peuvent se produire? Par l’anticipation. L’anticipation est un réflexe basique chez n’importe quel agent. Il est aussi celui qui détermine le futur. Ainsi, la vision que l’on a de l’économie actuelle va se refléter dans nos anticipations et dessiner le futur. C’est pour cela que ce rapport est aussi néfaste pour l’économie.

Un rapport irresponsable ?

A priori, ce rapport semble prévenir de la catastrophe économique à venir dans le Venezuela. Il alerte le gouvernement du pays sur la situation critique de son économie. Il montre à quel point ces changements sont impératifs. Il jette les bases d’une nouvelle politique pour le pays et sert de rappel pour ne jamais commettre les mêmes erreurs de nouveau.

Son utilité s’arrête là. Des chiffres aussi catastrophiques dans le contexte économique actuels sont une véritable plaie. Dans notre monde, tout va très vite grâce aux progrès de l’informatique. Mais tout est aussi plus flou à cause des crises à répétition. Ainsi, les individus cherchent des « paradis » où placer leur argent, pour qu’il dorme en sécurité, et méprisent toute situation de risque. Le rapport du FMI éloigne l’argent du Vénézuela en exacerbant la crise, et donc sa résolution.

Comme on l’a vu, il joue aussi avec les anticipations des individus. Le Venezuela pourrait donc voir sa situation en empirer parce qu’on pense que se sera le cas. Les entreprises vont continuer à augmenter leurs prix, les salaires vont suivre et la monnaie n’achètera bientôt rien. Et tout ça, parce qu’ils l’ont cru possible. A terme, c’est l’essor du marché noir et peut-être même le retour au troc.

La fiabilité que l’on accorde à ces informations lorsqu’elles sont publiées peut être responsables de leur auto-réalisation. Si on agit comme si ces prévisions étaient une fatalité, on ne fait que permettre quelles se réalisent.

En clair, le FMI n’a pas été irresponsable dans la publication de façon directe. Au fond, ce ne sont que des informations qui peuvent être utiles pour redresser le pays. Ce sont ce que les individus en font qui déterminent leur futur. Cependant, il ne peut ignorer l’effet psychologique qu’il implique et les conséquences qu’il entraîne. En ce sens, l’organisme abuse de son « pouvoir statistique » pour un coup de communication qui peut avoir une issue tragique pour des millions de personnes.

Voilà donc ce que peut impliquer un rapport du FMI pour un pays en crise. Un rapport positif lui garantit son salut économique tandis qu’un rapport négatif peut le plonger dans la crise. Il est peut probable qu’il en sorte sans leur aval car tant qu’il n’obéit pas à leurs critères, c’est un mauvais élève.

Plus que cela, on peut voir dans cet article le poids de la croyance dans l’économie. Aussi étrange que ce soit, ce n’est pas un domaine si rationnel qu’on le pense. En effet, est-ce rationnel que de considérer une prévision inévitable? Ou d’agir dans la panique, croyant que le danger est déjà là? Cela relève plus du domaine de la superstition, a mon avis.

Pour finir, on peut se poser la question du poids des chiffres et des symboles dans notre économie. Quelle est leur signification, leur valeur réelle? Ont-ils leur place dans une économie de marché telle que la nôtre, de plus en plus rationnelle et informatisée? Résoudre ses problèmes nous ferait voir un peut plus clair dans la crise où nous nous trouvons. Et qui sait, peut-être, sa solution.

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