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Culture / Divertissement,Musique

DJ Weedim est-il le nouveau grand producteur du rap français ?

2 Juin , 2016  

DJ Weedim a toujours été prolifique, assurant les premières parties des plus grands noms du rap américain (Young Thug, Migos,…), mixant en club, produisant pour tout le rap français. Mais en 2016, le beatmaker français a battu tous les records. En Mars sortait la mixtape de KSA, entièrement produite par DJ Weedim. En Avril, il produisait le nouvel EP de Jorrdee. En Juin, il produira le nouvel album d’Alkpote. En Juillet, la première mixtape de Biffty. Tout ça en mixant une fois par semaine pour OKLM Radio dans le « French Bakery Night Shift » aux côtés de Keurvil. Le créateur du label « French Bakery » s’affirme comme un producteur à la patte reconnaissable, qui n’hésite pas à se mettre en avant, et à oser (dans un pays où les producteurs sont souvent injustement méconnus, à quelques exceptions près), jouer un rôle majeur sur l’orientation artistique de projets et l’assumer.

Un style reconnaissable pour des albums percutants

La spécificité de DJ Weedim, qui fait sa marque de fabrique depuis quelques temps, est sa capacité à produire l’intégralité du projet d’un artiste, lui donnant d’une part un nouveau souffle, d’autre part une forte cohérence à son projet. Ainsi, le rappeur Driver, figure majeure de la G-Funk française des années 2000, se retrouve à poser sur des instrumentales « trap » (terme que DJ Weedim refuse, le jugeant simplificateur), dans le percutant EP « Go Fast » sorti en 2015. En rencontrant le producteur français, Driver, sans se renier, en gardant sa bonhomie, sa voix, ses textes, et ses flows reconnaissables, est ainsi passé d’albums tous droits sortis de la West Coast américaine à un projet influencé par toute la scène du Sud des États-Unis.

DJ Weedim est en effet depuis de longues années un producteur très influencé par toute cette scène du Sud des États-Unis, et ce bien avant que le mouvement n’explose en France, à travers des figures majeures comme Kaaris, Niska ou Gradur. Véritable pionnier et connaisseur de toute cette scène, loin des stéréotypes caricaturaux que l’on peut avoir dessus, DJ Weedim produit des tracks efficaces et dansantes, variées et cohérentes, qui montrent que la trap, loin d’être ennuyeuse peut être pleine de surprise quand on en fait bien : ses productions sont riches et ses mélodies complexes.

Sa force est sans doute de sortir des projets homogènes, empreints de cette trace reconnaissable. Alors que les albums de producteurs sont peu reconnus en France (à l’heure où aux États-Unis DJ Khaled achève de sanctifier la figure du producteur), le projet « Boulangerie Française », sorti en été 2015, était sans doute un des meilleurs albums de cette année, connectant des piliers de la scène rap française (Alkpote, Joe Lucazz, Daddy Jokno,…), et les talents les plus prometteurs de la nouvelle scène (Jorrdee, Jok’air, Spri Noir,…). Avec cet album, DJ Weedim créait définitivement son empire. En 2016, il l’a encore étendu.

KSA & DJ Weedim, de la trap bien française

Son premier projet de l’année, celui de KSA, était une évidence. Le membre de Eddie Hyde, tout comme Weedim, est un artiste qui depuis de nombreuses années pose à la manière des artistes d’Atlanta ou de Chicago et le revendique, que ce soit dans ses projets solos comme « 2ème Bouteille » sorti en 2013, ou sur ses projets collectifs au sein d’Eddie Hyde, à la manière du morceau Nicki Minaj, où le rappeur plein d’énergie, s’amusait à reprendre les backs à la manière des Migos, bien avant que Niska ne s’empare de ce type de gimmicks.

La connexion entre les deux hommes était donc naturelle : c’était celle de deux passionnés du rap du Sud des États-Unis. Au final, on obtient un projet plein d’une énergie débordante, dévorante, d’un appétit d’ogre. Dans la drill ou la trap, le thème de la drogue est souvent omniprésent : à travers une métaphore banalisée voire lexicalisée, les rappeurs – tous fils spirituels de Gucci Mane – évoquent souvent le mélange qu’ils préparent dans leur cuisine (c’est à dire la drogue qu’ils fabriquent). Tout l’humour de DJ Weedim est d’avoir repris le sens premier de toutes ces tournures : les rappeurs avec qu’il collabore et lui-même apparaissent comme de vrais boulangers français (ceux de la « French Bakery ») produisant de délicieux croissants (« French Bakery / Tous les croissants sont cuits / C’est chez nous qu’il y a les meilleures pâtisseries » rappe KSA sur Baker Bwoy). Si l’on prolonge cette idée, « Clochard de Luxe » serait un énorme gâteau plein de crème, très sucré. On sait qu’en l’écoutant, au milieu de toutes ces punchlines de mauvais goût et de ces productions denses, on risque de frôler l’indigestion, mais c’est justement le plaisir que l’on prend en écoutant ce projet : une forme de gourmandise dévorante.

L’album est en effet une série de bangers, volontairement bêtes et méchants, pleins d’une énergie brute et débordante, riche et vulgaire. Sur l’incroyablement efficace Baker Bwoy, l’auditeur peut ainsi s’exercer au dab, tandis que sur Postée et Dernier Jour, il pourra découvrir l’anti-romantisme du rappeur à l’humour crasseux. DJ Weedim et KSA livrent un projet uni par cette envie débordante, qui se double de l’envie de KSA de « percer », comme il l’exprime sur le titre Question de Prix en collaboration avec 3010 : « Clochard de Luxe dans le game je dérange comme des puces / J’veux pas rentrer chez moi toute la vie dans un bus ».

Sur le surprenant Woof Woof, la production se fait dansante, riche en cuivres et en basses dansantes. Le sample sur lequel repose tout le morceau, tiré de Woof Woof de 69 Boyz, est un hommage à ce morceau sorti en 1998, emblématique du Dirty South, de la scène crunk plus précisément. A travers ce sample, DJ Weedim rappelle à la fois que la scène Sud des États-Unis, dans sa spécificité, ne date pas des années 2010 mais de bien avant, qu’il n’existe pas un seul type de rap du Sud des Etats-Unis (la trap) mais une multitude, et enfin qu’un producteur de « trap » peut utiliser la technique du sampling. Bref, ce sample est bien la preuve que DJ Weedim est l’un des plus fins connaisseurs du rap du Sud des Etats-Unis, et ce depuis les années 2000.

L’original….

Et la reprise de KSA & DJ Weedim

L’EP se clôt sur « Tout pour moi », morceau révélateur de cet appétit sans aucune limite qui caractérise le projet. KSA veut tout, bourré d’énergie et d’envie. Cet album est comme une sorte d’orgie. Le rappeur explose toute son envie, toute son énergie à la face de l’auditeur, sans aucun complexe, urinant sur la pochette de l’album, hilare, et n’hésitant pas à faire rimer Matt Houston et Witney Houston. « Tu m’vois faire du sale mais j’ai pas le choix » clame-t-il. Mais c’est cette saleté, cet aspect indigeste de ce gâteau à la crème qui fait toute la force de l’EP, chargé de name-droppings insolites comme Nabilla et Ayem, qui fait sa saveur. L’épaisseur des prods de DJ Weedim, agressives et aux basses salissantes, colle parfaitement à l’univers du projet. Il s’agit bien d’un projet commun et non d’un projet de KSA produit par DJ Weedim. Les deux artistes construisent ensemble l’univers du « clochard de luxe ». Ce n’est pas à deux trappistes américains que nous avons affaire, mais à deux boulangers français décidés à donner à l’auditeur une friandise dont il se souviendra.

Les autres projets de DJ Weedim cette année

Si cet album est sans doute le plus marquant qu’ait fait DJ Weedim cette année, il n’est pas le seul. On peut citer l’EP de Jorrdee entièrement produit par le beatmaker français, qui, suite visiblement à un différend entre les deux hommes n’a fait l’objet d’aucune promo et est sorti dans l’indifférence générale. Pourtant, il faut reconnaître que le projet est excellent : on vous avait déjà dit tout le bien qu’on pensait de Jorrdee ici. La voix aiguë du membre du 667 vient contraster avec la profondeur grave des productions de DJ Weedim, leur rencontre créant une atmosphère malsaine, dans un projet sans doute plus accessible que certaines sorties de Jorrdee plus récentes. Le beatmaker embrasse l’ambiance mélancolique et claustrophobe de Jorrdee, et ses basses habituellement énergiques se font inquiétantes presque menaçantes, souterraines, sur des morceaux comme Me remplir les poches ou Beyoncé.

A l’inverse, sur $ Sign, titre d’ouverture, Jorrdee livre un excellent morceau de R&B, rêveur et planant, ponctuée de notes aiguës donnant une coloration particulière à la production de DJ Weedim, tandis que sur De l’or, sorte d’ego trip un peu mélancolique, il livre un morceau qui aurait pu être le plus gros tube de sa carrière. Quant à Des Œufs, il permettra à l’auditeur de danser pour la première fois sur du Jorrdee, grâce au refrain hilarant et rappé de la très prometteuse mais trop discrète chanteuse de R&B Ak47meow, que l’on a déjà vu aux côtés de la MZ sur le morceau Eve.

Enfin, l’année de DJ Weedim est loin d’être finie : il prépare un projet commun avec Alkpote, rappeur qui signera ainsi son deuxième album consécutif entouré d’un unique producteur après son projet avec Butter Bullets. Un extrait solaire est déjà sorti, prouvant que DJ Weedim peut encore et toujours donner un souffle nouveau aux artistes. Enfin, en Juillet sortira le premier projet de Biffty dont un extrait est déjà sorti. Plus qu’une simple collaboration, il s’agit d’un projet artistique total de trois hommes : Julius de PTPFG Films (dont on vous a déjà parlé ici) gérant le visuel, DJ Weedim le producteur, et Biffty le rappeur. L’objectif est simple encore une fois, comme le laissent suggérer les premiers visuels pleins de hamburgers : produire la nourriture la plus grasse possible, dont le mauvais goût fait toute la saveur, et ainsi perpétuer le projet de DJ Weedim : créer sa « French Bakery » pleine de ses rappeurs fétiches empreints de son état d’esprit (Alkpote, KSA, Biffty,..). Si le rap français était la gastronomie, la « French Bakery » serait le Mac Do : grasse, nocive, mais inévitable et addictive.

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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