Disneyland, par Zuukou Mayzie

Culture / Divertissement,Musique

Disneyland de Zuukou Mayzie : rêve ou cauchemar ?

23 Fév , 2017  

Quand le 1er septembre, Zuukou Mayzie sortit le morceau Tinder, je l’accueillis avec joie et déception. Avec joie, parce que c’est sans doute le plus gros tube de l’été. Avec déception, parce que l’été était déjà fini. Le titre sortait un peu trop tard. Peu importe, je le réécoutais en boucle. Il me fascinait : entre ses sonorités eurodance aggressives et le flow tendre et nonchalant de Zuukou, je n’arrivais pas à saisir la direction qu’il prenait.

« Zuukou Mayzie douceur / Le rap français c’est Tinder / J’suis l’jouet dans ton Kinder / C’est doux comme boule de Kimber ». Dans le morceau, ces paroles tournent en boucle, comme le sample absurde de la publicité Volkswaggen et celui d’une vieille publicité pour « Kinder Chocolat ». Entre ritournelle absurde et tube de fête foraine, les rimes résonnent et prennent une dimension obsessionnelle.

Car dans ces rimes, c’est toute l’ambivalence de la chanson qui est exprimée. On passe de la « douceur » à la fois amoureuse (« Tinder ») et enfantine (« Kinder ») à la violence (« Kimber » – une marque d’armes), le tout uni par l’obsession des marques, de la publicité. Ce mélange de tendresse nostalgique enfantine, et d’agressivité publicitaire criarde, violente et de mauvais goût, c’est tout ce qu’évoque le parc de Disneyland. Ça tombe bien, c’est le titre de l’EP de Zuukou Mayzie sorti il y a un mois.

Disneyland : la saturation sonore

Et dans Disneyland, Zuukou Mayzie reste bien dans cette même esthétique, quelque part entre les néons du supermarché et la lampe de chevet tamisée de la chambre d’adolescent. Dès le début de l’EP, le ton est donné sur Dessin animé : on est plongé dans l’univers de la télévision, des lumières fluos, de la publicité. D’entrée, l’artiste cite Alizée, Danse avec les Stars, Shia LaBeouf, autant de personnages centraux du monde des écrans. Sur une production planante, électronique et chargée de nappes de synthétiseurs, dans la lignée de toute la nouvelle scène R&B française dite « Soundcloud » menée par OK Lou, Zuukou développe un imaginaire résolument publicitaire.

On est dans le monde des manèges, des écrans, un monde plein de lumières et de boules à facette, où ces références à la pop culture viennent saturer l’espace. L’influence eurodance notamment sur les productions des beatmakers bretons de Www. vient renforcer cette esthétique volontairement agressive. À ce titre, le troisième morceau du projet « Rouge à lèvres <3 », est parfaitement réussi, ouvert par un synthétiseur aigu et tonitruant. L’autoproclamé « zoukeur doux » vient séduire une jeune fille sur un air caribéen et l’un des titres les plus tubesques de l’album.

De même, sur une production empruntée au morceau Eurodancer de DJ Mangoo, véritable tube de l’année 2000, Zuukou Mayzie vient déclamer l’amour que lui porte une jeune femme sur le titre Zelda. Même les productions plus trap de l’EP revêtent une certaine joie festive, une élasticité, à l’image du morceau de conclusion Mathilda, qui vient chercher du côté des productions les plus à la mode à Atlanta comme celles de Lil Yachty et sa bubblegum trap.

Les dessins animés, les chewing-gums, l’eurodance, les jeux vidéos, les émoticones, les arcs-en-ciel, les films, les publicités, les synthétiseurs stridents (comme sur WoOw autre tube de l’album)… On est plongé dans Disneyland et la pop culture d’un bout à l’autre. Le projet commence par Alizée de Danse avec les Stars et finit par la Matilda du film Léon de Luc Besson. Et pourtant, la beauté de l’EP réside sans doute dans la manière dont Zuukou Mayzie réussit pourtant à distiller sa nostalgie, sa mélancolie, dans cet univers volontairement saturé, trop coloré, trop joyeux.

Au milieu des néons, les sentiments de Zuukou Mayzie

Dès le deuxième titre de l’album Ephémères souvenirs, la nostalgie de Zuukou vient apparaître. Sur une production de Yungmily, un de ces producteurs mystérieux de la génération Soundcloud avec qui Zuukou Mayzie a collaboré sur cet EP, le rappeur raconte la nuit qu’il va passer avec une jeune fille. Et pourtant dès le début de la chanson, la nostalgie vient poindre au milieu des nappes de synthétiseur hypnotiques. « Demain je quitte Paris » annonce-t-il. Et, en prenant des airs hédonistes et désinvoltes, Zuukou Mayzie finit par avouer entre une référence à Peter Pan – qui arrive comme lui « par la fenêtre » – et une autre à Tarzan qu’elle « lui manquera de temps à temps ».

La mélancolie du membre du 667 vient exploser dans le titre En fait, sans doute un des meilleurs de l’album : « Ca y est j’suis parti » déclame-t-il. Et finalement, dans ce titre faisant clairement écho à Ephémères souvenirs, le jeune homme finit par avouer « Tu sais cette lettre c’est juste pour dire attends moi ». La production est kitsch à souhait, et pourtant une larme vient se nicher dans cette bulle mélancolique d’une minute. « J’écris cette lettre car j’t’oublie pas, j’y arrive pas. »

La sensibilité de Zuukou Mayzie est brutalement interrompue par les premières notes de Zelda : la fête foraine reprend, et plus que jamais Disneyland a des couleurs cauchemardesques. Après une plongée dans cet univers hystérique – interrompue par le très R&B Pussy Wagon où sa collègue du 667 Lala &ce pousse la voix rappelant même un Express Bavon (avec un peu plus de codéine) sur un fond fumant de saxo jazz – les larmes de Zuukou ressurgissent sur Cons, produit par Yung Skah, spécialiste de la trap mélancolique, avec son collectif Château-Morphine.

Est-ce la suite de la même histoire ? En tous cas Zuukou regrette d’avoir menti sur ses sentiments à une jeune fille (« Tous ces « je t’aime » j’voulais juste fourrer […] J’étais jeune, j’ai déconné ») la faisant ainsi souffrir. Zuukou  Mayzie s’excuse à demi-mots. Comme à chaque fois, c’est dans les détails que sa tristesse trouve sa beauté. Sa voix nonchalante n’a rien d’un détachement cynique, tout d’une dépression. « Je n’t’ai jamais aimé mon amour / Je ne t’aimerai jamais pour toujours ». Encore une fois, c’est en passant par la référence à la pop culture et à Manu Chao qu’il a déjà cité plus tôt dans l’album, que passe Zuukou Mayzie pour trouver sa voix.

Et dans cette phrase, on ressent des regrets. Loin de l’image du type qui quitte une fille après avoir couché avec elle sans le moindre regret, Zuukou sort souffrant de cette histoire. Ce n’est pas seulement la fille qui a été naïve, c’est lui aussi, et peut-être surtout. La mélancolie de Zuukou Mayzie, au milieu de la folie de Disneyland, se réfugie dans les détails comme on le disait plus haut. Ici, le détail le plus touchant, c’est sans doute le s de Cons.

Frôlant avec plaisir le mauvais goût, s’inspirant autant de Jul que de Lil Yachty ou l’eurodance, Zuukou Mayzie pourrait tout avoir d’un artiste blague. Et pourtant, dans Disneyland, ce sont les regrets – ceux de l’enfance (la grande majorité des références omniprésentes dans l’album appartient en effet au monde de l’enfance en général ou de celle de Zuukou en particulier, au tournant des années 90 et 2000) comme de l’amour – qui viennent donner une vraie sincérité au projet. Moins déprimé que Jorrdee, plus lumineux que Freeze Corleone, Zuukou Mayzie n’en est pas pour autant le membre du 667 qui a le moins de choses à dire. Simplement, il passe par la foire excentrique et artificielle de Disneyland pour exprimer l’intimité et la simplicité d’une rupture amoureuse comme les autres, faite d’indifférence et de douleur : « Tu sais j’fais krari mais j’t’aimerai pour toujours. »

Notez cet article !
Nombre de vote : 5

Articles similaires :

Jidenna : est-ce que le Classic Man vaincra les discriminations ? Il débarque dans le monde du rap avec un style déjà très bien étudié. Jidenna, le protégé de Janelle Monáe, est un rappeur dandy. A travers son imag...
Que faire durant la Nuit blanche 2016 ? Cette semaine, entre la Nuit blanche et la Fashion Week, on ne sait plus où donner de la tête. Si la mode est à l'honneur durant toute la semaine, l...
Comment la télévision réussit-elle à faire de ses audiences un feuille... Depuis la rentrée, on ne parle que de ça : l'arrivée de Yann Barthès sur TMC, avec sa nouvelle émission « Quotidien ». Les articles pleuvent. Le prése...
Les Alchimistes vont-ils transformer la trap en rock ? Les alchimistes, ce sont ceux qui transforment le plomb en or. En 2016, ce sont aussi deux rappeurs bruxellois qui semblent aussi avoir trouvé la form...
Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

Poster un Commentaire

Soyez le premier à commenter !

Me notifier quand
avatar

wpDiscuz