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Culture / Divertissement,Musique

Les défricheurs de musique : quel rôle à l’heure d’Internet ?

25 Avr , 2017  

Rémy Kolpa Kopoul nous a quitté il y a plus de deux ans. La figure historique de Radio Nova se définissait lui-même comme un « connexioneur ». Bien plus qu’un simple collectionneur de musique, ses voyages lui permettaient en effet de connecter les musiques des différents continents. Tout le métier des défricheurs, c’est cela : voyager autour du monde, et à travers ses voyages réunir, faire se rencontrer, différents genres musicaux des quatre coins du monde.

Les « connexioneurs » sont en effet extrêmement nombreux autour du monde, même si Rémy Kolpa Kopoul est le seul à avoir eu le génie de créer ce mot. Ces encyclopédies humaines font se rencontrer les sonorités dans des mixs, des compilations, des émissions de radio. On les appelle tantôt des découvreurs de talent, tantôt des collectionneurs de rareté, tantôt des défricheurs de musique. Derrière le mot-valise « connexioneur », ce sont une foule d’individus qui se cachent, des vinyles plein – justement – leurs valises.

Internet, temps de la crise des « connexioneurs » ?

Et pourtant, aujourd’hui, leur travail semble avoir perdu de sa superbe. À quoi bon voyager quand Internet met toute la musique mondiale à portée de clic ? À quoi bon connecter des points éloignés, quand ils se rejoignent déjà tous sur la toile ? Le métier semble aujourd’hui avoir perdu de sa superbe. La musique est partout, sur internet elle se démultiplie, et toutes les musiques du monde s’y entrecroisent, bruyamment. Et si, avec la disparition du mythique « RKK », c’était tout un métier passionnant et atypique qui voyait son crépuscule arriver ?

Internet semble en effet rendre vain le rôle de ces créateurs de connexions, qui à travers des compilations ou des mixs créent des « interzones », à l’image du mythique show radio de Gilles Peterson, le « World Wide » qui réunit les sons du monde entier dans un même mix hebdomadaire de deux heures diffusé à Tokyo, Paris (encore une fois sur Radio Nova, le samedi soir), Berlin ou Istanbul. Car l’ « interzone » suprême, celle où l’on trouve la musique du monde entier mélangée et accessible, n’est-ce pas Internet lui-même ?

Finalement, on n’a plus besoin de voyageurs pour nous ramener leurs trouvailles. Nous pouvons tous être ce voyageur qui vient défricher, dénicher la musique mondiale. Simon Reynolds, dans un article consacré à l’un des tous premiers de ces « défricheurs » nommé David Toop écrivait : « Aujourd’hui, nous sommes tous David Toop ». Dans cet article du critique musical paru en 2012 dans The Wire et traduit en français dans l’excellente revue « Audimat » de décembre 2016, Internet est en effet décrit comme le lieu où tout est accessible, par les blogs, par Youtube.

Internet, le lieu du tout-accessible, du trop-plein.

Et pourtant, l’article ne décrit pas pour autant Internet comme le lieu d’une nouvelle utopie, le lieu où enfin toutes les musiques sont accessibles gratuitement et librement. Car au contraire, la beauté du travail du défricheur, c’était celui de combler les distance. La beauté de ses compilations, ce sont les distances entre les morceaux. Quand David Toop voyageait en Amazonie, la beauté de son geste était dans l’interstice entre l’Angleterre et l’Amazonie, ces distances qu’il parcourait. Internet comble ces écarts : entre l’Angleterre et l’Amazonie il n’y a qu’un onglet.

L’article cite ainsi une interview de David Toop en 2003, où il déclare chercher un échappatoire face à la « surcharge d’informations ». Internet, c’est le lieu du trop-plein, là où Toop et ses collègues aimaient combler les écarts, relier des points séparés par du vide. Sur Internet, on ne peut pas relier les territoires : ils n’existent plus ; il n’y a pas de territoire. Le rôle de « connexioneur » perd de sa valeur.

Ce mix Youtube recense des titres compilés par David Toop sur sa compilation Ocean of Sound

Simon Reynolds relie le travail de David Toop à ce que Gilles Deleuze et Félix Guattari nommaient « la déterritorialisation » : extraire un élément de son territoire pour lui faire tisser des liens avec de nouveaux éléments, et ainsi changer sa valeur. Ainsi, réunir des titres des quatres coins du monde sur une compilation, c’est les déterritorialiser : les enlever de leur ancrage, pour leur faire tisser des liens avec des nouveaux morceaux – les autres morceaux de la compilation. Sur Internet, tout est naturellement déterritorialisé.

Dès lors, on comprend le titre de l’article : « David Toop, l’utopie perdue ». Internet n’est pas la naissance d’une nouvelle utopie, mais la mort de l’utopie des « connexioneurs », celle du plaisir de créer des liens, de les tisser, utopie devenue impossible dans l’espace trop plein, trop encombré d’Internet. L’article se conclue sur cette citation pessimiste de Sénèque : « C’est n’être nulle part que d’être partout ». L’accessibilité de la musique, sa déterritorialisation, tend à rendre la toile sans saveur pour le défricheur de talent, car rien n’y est rare.

Vers un nouveau rôle des défricheurs de musique ?

Et pourtant, des nouveaux défricheurs de musique, des « défricheurs 2.0 » émergent. Nicolas Peillon est l’un d’eux. Le journaliste rap est un spécialiste de l’hyper-localité dans le rap, pouvant parler de la scène locale d’une petite ville de la West Coast pendant des heures. Ce qui marque chez le journaliste, c’est qu’à l’heure du tout-numérique, il conserve une approche très géographique du rap. Pour décrire Young Scooter, il parlera de Lil’ Mexico, le quartier mexicain d’Atlanta. De même, il conserve une forme de fascination pour la scène locale de la Bay Area, la baie de Los Angeles, et son son spécifique. Et quand il écrit un article sur la scène locale du rap de Détroit, il divisera les rappeurs de Détroit Est et ceux de Détroit Ouest.

Pour lui, le rap ne tend pas à s’homogénéiser dans la brume d’Internet. La plume du blog « Pure Baking Soda » dans un article sur l’émergence de la scène drill dans le quartier de Chiraq à Chicago fin 2012, nommait ce phénomène « l’hyper-régionalisation du rap ». Pour lui, Internet permet justement de relayer l’existence d’une scène locale dans le quartier de Chiraq par delà les frontières de Chicago, alors qu’avant Internet seule la presse locale aurait donné de l’écho à cette micro-scène. L’écho d’internet permet de faire exister l’ultra-local à l’échelle mondiale.

Alors forcément, ces nouveaux découvreurs de talent n’ont pas le même métier que leurs prédécesseurs. Nicolas Peillon n’a sans doute pas voyagé dans toutes les petites villes dont il parle aux Etats-Unis. Son travail n’est pas tant de créer des liens entre des points espacés. Alors que les « connexioneurs » créaient des connexions destinées à relier des points séparés par du vide et ainsi créer de nouveaux rapports entre eux, les « défricheurs 2.0 » dénichent des points dans le trop-rempli, et créent une cohérence nouvelle non pas à partir des interstices entre les espaces, mais à partir du « trop-plein ». Ils font émerger la cohérence à partir de l’anarchique.

La « retéritorialisation »

À l’heure d’internet, le rôle du connexioneur semble avoir évolué. Le spécialiste, le défricheur n’est plus celui qui va « déterritorialiser », extraire les musiques de territoires lointains pour les connecter à de nouvelles musiques, venues d’ailleurs, comme les compilations Ocean of Sound de David Toop. Désormais, c’est Internet l’océan, mais un océan pollué, trop rempli, surchargé, où tout est déjà déterritorialisé.

Aujourd’hui, le spécialiste n’est plus le voyageur qui va aller trouver des sons au milieu de nulle part, dans les profondeurs de l’Amazonie. Ce travail est presque achevé à l’ère du tout-numérique. Seuls quelques « défricheurs 1.0 » existent encore pour achever ce processus de numérisation. Ainsi, Brian Shimkovitz, fondateur du label Awesome tapes from Africa, va chercher des cassettes rares en Afrique pour les faire passer au tout-numérique. Il intègre à l’océan numérique les derniers survivants de l’ère pré-numérique.

Aujourd’hui, le spécialiste est au contraire celui qui va aller fouiller dans l’océan numérique, où tout est désorganisé, superposé, en vrac. Cet océan où tout est accumulé, mélangé, désordonné. Cet océan où l’on enchaîne les clips Youtube comme on avale des M&Ms, convulsivement. Le spécialiste est celui qui va aller extraire des points dans ce désordre et les relier, les connecter, comme Nicolas Peillon va étudier les profondeurs de la scène de la Bay Area, moins visibles que les musiques les plus commerciales et mises en avant par les grands groupes commerciaux (Apple Music, Universal,…) , grands groupes qui font que l’équité d’Internet n’est que théorique : toutes les musiques ne sont pas aussi visibles et accessibles, entre celles en page d’accueil de Youtube et celles dans les profondeurs de Bandcamp.

Plus que jamais, les « défricheurs » sont nécessaires. Simplement, les « défricheurs 2.0 » ne sont plus ceux qui déterritorialisent. Nicolas Peillon cherche à décrire les scènes comme ancrées dans une ville, un quartier. De même, le label Favorite Recordings, compile leurs morceaux dénichés en fonction de leurs scènes : d’un côté, le « French Disco Boogie », d’un autre le « Brazilian Disco Boogie », et encore d’un autre le « Carribean Disco Boogie ». Ce sont ceux qui retéritorialisent, qui décrivent les scènes locales et leur rapport avec leur territoire, qui redonnent une cohérence aux scènes musicales à l’heure de l’anarchie numérique.

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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