cannabis

Société

Sous quel angle aborder le débat sur la légalisation du cannabis ?

9 Mai , 2016  

Le débat sur la légalisation du cannabis ne disparaît jamais complètement du débat public. Il ressurgit à chaque fait divers tragique, chaque règlement de compte. Derniers événements en dates : une fusillade à Grenoble le 25 avril qui a poussé le maire écologiste Eric Piolle à essayer de rouvrir cet éternel débat, la date anniversaire de la fusillade du 30 avril 2015 à Saint-Ouen qui a également été l’occasion d’une intervention à ce sujet par le maire UDI William Delanoy, ou encore la fusillade du 3 avril dernier à Marseille qui avait fait trois victimes. Chacun de ces événements nous invite à nous interroger sur les impacts qu’aurait une légalisation du cannabis. Mais plus en profondeur, ils nous invitent surtout à comprendre les réels enjeux de ce débat.

Le drame des vendeurs, plus important que celui des consommateurs

En effet, tous ces drames, tous ces faits divers, nous font nous rendre compte que souvent on pose la question en de mauvais termes. Souvent ce débat se limite à un dialogue binaire : « Le cannabis est une drogue douce, ça ne fait de mal à personne. » opposé à un « Ça détruit la santé, c’est dangereux. ». Chacun à ses arguments préparés à l’avance. D’un côté : « Ca a des vertus thérapeutiques ». De l’autre : « Ca perturbe le cerveau. ». Le débat quand il s’embourbe peut même prendre une dimension éthico-moralo-vaseuse dans ses pires formes : « Je fais ce que je veux. » confronté à la peur d’avoir des « drogués » dans la rue, et au fait que quand on a consommé du cannabis « on est plus soi-même ».

Mais tous ces raisonnements qui débouchent rarement à grand chose d’autre qu’à une question trop vaste (« Est-ce que la drogue c’est mal ? ») ne posent pas la principale question, le principal enjeu qu’induit la question de la légalisation du cannabis. Tous ces drames, toutes ces vies brisées, ce ne sont pas celles de consommateurs. Ce sont celles des petites mains, victimes de ces fusillades. Tous ceux qui se retrouvent dans une situation intenable, qui ont leur vie gâchée, ce sont les vendeurs et non les consommateurs. Et ceux dont l’avenir est le plus mis en danger, ce ne sont pas ceux qui fument trop, ce sont ceux qui vendent le cannabis ; pas tant les membres du grand banditisme, ceux qui sont en haut de la pyramide, mais le dealer, le petit revendeur, celui tout en bas du vaste circuit du trafic de cannabis.

Quand on se promène en banlieue de Paris dans les coins connus pour être des lieux de vente de cannabis comme Saint-Ouen (voir ce reportage à ce sujet), c’est ce constat qui nous saisit. Les guetteurs, les dealers, ce sont eux qui, au lieu d’entrer dans un circuit professionnalisant, se retrouvent enfermés dans le monde du petit banditisme. Et à partir de là, leur vie peut être gâché : se faire attraper peut être synonyme de prison, d’autant plus que les juges auront tendance à juger que dans le cadre dans lequel l’accusé évolue, le risque de récidive est plus élevé, et par conséquent seront aptes à donner de la prison ferme. En revanche, un client « lambda » trouvé avec du cannabis sur lui ne fera l’objet que d’une condamnation plus légère.

C’est donc tout au bout de l’échelle de production que se trouve le drame du cannabis en France aujourd’hui : à l’échelle individuelle (des jeunes qui restent à « rouiller » selon le terme de l’ancien géographe Azouz Begag – voir son article – au lieu de rentrer en situation de mobilité), à l’échelle collective (des groupes de jeunes qui s’entraînent dans ces trajectoire), mais aussi à l’échelle du territoire. En effet, aux alentours de certains métros comme à Saint-Ouen, c’est la vie urbaine qui est attaquée. Si on s’assoit sur un banc, on nous fait signe de nous déplacer : il ne faut pas attirer l’attention. A vélo ou à pied, les guetteurs disent de circuler, d’aller plus loin, préviennent quand la police arrive. C’est toute la vie du quartier qui est gangrenée. Et tous les habitants de ces quartiers en difficultés, voient arriver des consommateurs par un métro et repartir par le suivant, sans même prendre le temps de sentir cette réalité sociale dramatique.

C’est donc bien la vente, c’est-à-dire le bout de la chaîne de production de cannabis qui pose problème, qui est le lieu des drames humains souvent. Tout un quartier, et tous ses jeunes, se retrouvent plombés par ce petit banditisme. Et on ne peut pas blâmer ceux qui souvent confrontés à des problèmes financier, se laissent tenter par le trafic. Face à des pressions de la famille, ou même parfois de la famille à l’étranger, le trafic de cannabis apparaît comme la seule solution, dans des zones qui se sentent délaissées. Les grands carrefours de la vente de cannabis sont rarement les beaux quartiers. Il s’agit de quartiers en proie à un sentiment d’abandon et de difficultés. Face à ces difficultés, le grand banditisme cherche à « se vendre », et le petit banditisme s’organise. Face au manque de débouchées que propose la voie légale, la voie illégale est choisie. Ainsi, si l’on veut résoudre la crise des banlieues et des quartiers en difficulté, il faut donc poser celle de la légalisation du cannabis.

Quelles conséquences aurait la légalisation ?

En effet, légaliser le cannabis semblerait détruire tous ces réseaux de vente. Si le cannabis était légal, le dealer ne serait plus un personnage central, et les phénomènes de petite délinquance n’en seraient qu’atténués, l’unité territoriale de ces territoires pourrait se former à nouveau. Le vendeur en effet serait un fonctionnaire, et dès lors, on ne pourrait pas devenir dealer, et cette fausse opportunité d’enrichissement, qui est en réalité une opportunité d’enlisement (la stagnation spatiale du dealer se double d’une stagnation sociale) s’effondrerait.

On avance souvent qu’une plus grande sanction sur les clients serait une autre solution, car elle les découragerait. Peut-être qu’en effet, elle encouragerait à moins consommer. Mais quelles conséquences sur la vente ? Pas grand chose : les vendeurs auraient toujours des clients, qui feraient simplement attention à consommer leur cannabis en toute discrétion. A la limite, les dealers seraient uniquement encouragés à mieux se cacher, à être plus prudents, à trouver de nouvelles méthodes pour satisfaire leurs clients sans risques. Bref, le petit banditisme n’en deviendrait que mieux caché et plus grand. La phrase est vraie mais dure à dire : avec une législation assez souple pour les consommateurs, le trafic reste encore visible à nos yeux, et ceci à l’avantage de nous rappeler, à chaque fois que l’on marche dans une rue et que l’on voit ces jeunes qui restent toute la journée à s’ennuyer et à attendre, la terrible réalité sociale qu’a engendré le trafic de cannabis.

Alors oui, rendre le cannabis légal apparaît comme une solution. Non pas pour que les consommateurs puissent fumer tranquillement, ce qui est un débat finalement assez secondaire, mais pour que les réseaux de vente, de petits revendeurs, explosent, et qu’ainsi ces hors-la-loi, qui ne sont souvent que des victimes, d’une part de la ghettoïsation dont ils sont victimes par la ville-centre et les classes supérieures et dirigeantes, d’autre part de la « tentation » que leur proposent les réseaux illégaux, soient extraits de cette situation marginale. Au contraire, renforcer la législation contraignante ne ferait que les maintenir dans un rôle marginal, ne ferait que nier leur existence.

Mais pourtant, la légalisation pose problème. On ne peut pas légaliser totalement le cannabis (des enfants pourraient s’en procurer, et des dérives auraient lieu sans aucun contrôle). Il faut un minimum de contrôle. Mais dès lors qu’un contrôle a lieu, la tentation qu’un nouveau réseau illégal, hors de ce contrôle, se constitue, est bien présente. Or, la face « légale » du cannabis, pourrait dès lors terriblement masquer la réalité de la face « illégale ». En Allemagne, la prostitution a été légalisée : aujourd’hui seule 44 prostituées sont déclarées, contre 400 000 non-déclarées (chiffres ici). Il faut donc prendre gare à ce qu’une situation similaire ne se développe pas avec une légalisation du cannabis : seuls quelques points de ventes légaux, pour des milliers de dealers illégaux, rendus invisibles par la phrase faisant office de voile : « En France, la consommation de cannabis est légale ». Il s’agit dès lors de trouver tout un équilibre entre la vente totalement libre de cannabis, et une légalisation trop partielle qui n’arrangerait que certains clients, mais ne résoudrait pas le problème principal : celui de la vente par les « petites mains ».

Le débat est loin d’être simple, face à une situation urgente à résoudre. Il s’agit de trouver un équilibre, qui ferait exploser les réseaux illégaux, tout en écartant un minimum les risques de dérives liés à une consommation excessive. On peut supposer qu’une vente quasi-libre, avec un minimum de contraintes, permettrait de faire amplement diminuer les réseaux illégaux : ce n’est pas parce que la vente d’alcool est interdite aux mineurs que d’énormes réseaux de revente se sont organisés. Dans tous les cas, il est impératif de poser ce débat, et de le poser non pas au sujet des consommateurs, mais au sujet des vendeurs, principales victimes de ce système sous-terrain.

Notez cet article !
Nombre de vote : 1

Articles similaires :

Si rien ne change en Syrie, une trêve internationale est-elle envisage... Alors qu'hier la Arte (la chaîne de télévision franco-allemande) diffusait des documentaires sur les Années Obama s'arrêtant ainsi sur la manière do...
L’effet Trump, la menace qui plane sur les présidentielles ? Il y a six mois, la presse internationale était stupéfaite à l’annonce de la victoire de Donald Trump, élu président des Etats-Unis à la suite de Bara...
Juste quelques questions à Jonas et Marso, modèles pour TIAD et LUMPEN... C’est en 2013 que naît l’agence de mannequinnat de Khöln (Allemagne) Tomorrows is another day (TIAD) sous l’impulsion de son actuelle directrice a...
iTélé : la chaîne va-t-elle couler ? Alors que le dix-septième jour de grève vient d'être annoncé, la question du futur d'iTélé devient de plus en plus inquiétante. Certains voient en c...
Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

Poster un Commentaire

Soyez le premier à commenter !

Me notifier quand
avatar

wpDiscuz