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Culture / Divertissement,Musique

De quoi The Pirouettes sont-ils si nostalgiques ?

3 Mar , 2016  

The Pirouettes est un duo parisien actif depuis quatre ans sur la scène musicale française. La jeunesse de ce duo formé au lycée, leur goût pour les synthétiseurs rétros et leurs paroles écrites en français qui racontent des histoires, en font des figures uniques dans le paysage musical français. A coup d’EP et de singles, le duo a su créer un son reconnaissable entre mille : deux voix claires s’entre-croisent et dialoguent sur des instrumentales fortement influencées par les années 80. Le duo a réussi à, en quelques années, se créer une identité sonore et visuelle cohérente.

Un des traits de l’identité de ce duo à la pop tubesque empreinte de sonorités plus éléctronique est leur nostalgie, toujours présente. Aucune de leur chanson n’est complètement joyeuse, chacune plonge l’auditeur dans une forme de contemplation assez agréable du passé, du temps qui passe. Cette douce nostalgie, c’est sans doute ce qui fait le succès de Vickie Chérie et Léo Bear Creek (qui fait aussi partie du groupe Coming Soon). L’auditeur se laisse aller à une douce rêverie, jamais complétement triste, jamais complétement heureuse. Comment se fait-il qu’un groupe si jeune possède déjà une telle nostalgie ? Sur quoi porte-t-elle ?

Les années 80, trésor musical redécouvert

La nouvelle scène pop francophone des années 2010 (La Femme, Aline, Granville, …) a largement réhabilité les années 80, Etienne Daho redevenant à la mode et branché. The Pirouettes s’inscrit dans cette tendance, mais va bien plus loin. Loin d’être influencés par les années 80, le duo français s’y ancre, en tire sa musique. Tournés vers cette décennie dansante et fascinante musicalement, marquée par l’invasion des synthétiseurs, Victoria et Léo entretiennent une nostalgie paradoxale à celle-ci : sans avoir connu ces années, ils les chérissent, les fétichisent.

Sans chercher à cacher ces fétiches, ils les mettent à l’honneur : Robocop a le droit à sa chanson, les Rita Mitsouko sont chantonnés dans Dernier Métro, extrait de l’Importance des autres,… La mosaïque de références culturelles renvoyant à cette décennie crée une réelle sensation d’immersion dans celle-ci. Il est drôle de voir que le premier single du groupe, sorti en 2012, est une reprise d’une chanson de France Gall, Comment lui dire, qui fut un des premiers morceaux à succès de la chanteuse avec Michel Berger, qui redynamisera sa carrière. Ce morceau annonça ainsi le succès qu’aura la chanteuse dans les années 80 (Résiste, Il jouait du piano debout, Ella, elle l’a, … ). Commencer leur carrière par cette chanson est donc un geste fort de la part du duo : ils annoncèrent ainsi que, comme France Gall en 1975, ils allaient basculer dans les années 80.

Cette douce nostalgie d’une ère musicale de laquelle ils n’ont pas pu profiter, se voit aussi – et surtout dans leurs compositions. Les nappes de synthétiseurs, extravagantes, se superposant aux rythmiques électroniques, rappellent complètement cette décennie de la démesure éléctronique, avec des solos improbables et épiques comme dans le final de Je nous vois. The Pirouettes n’hésitent devant aucune référence musicale : dans leur premier EP sorti en 2012, le premier titre (Le matin l’été indien) se finit par un solo de saxophone rétro au possible, joué au-dessus d’une nappe rythmée de synthétiseurs, sans pour autant sombrer dans le mauvais goût. A cette nostalgie des années 80, vient s’ajouter des emprunts à de l’électro plus récente : l’album Sexuality de Sébastien Tellier, et son utulisation délicate des synthétiseurs, a ainsi sans doute influencé le binôme parisien.

De leur nostalgie de la décennie de la création du Top 50, The Pirouettes tirent surtout la culture du tube. Ils ne reculent jamais devant un refrain efficace (Briller comme des étoiles, 2016 (en ce temps là,… ). Le duo recherche le refrain accrocheur qui rentre dans la tête, simple, entêtant, et réussi. Chacun de leur morceau est un tube potentiel, qu’ils s’amusent parfois à auto-saborder en le faisant sortir de son cheminement normalement sans surprise. Ainsi, dans Un mec en or, premier titre de L’Importance des autres, la chanson dansante et agrable prend un virage inattendu à la fin : quittant la balade romantique, elle prend des allures électroniques plus rythmées et des basses légèrement saturées.

La jeunesse et les idylles du passé

Et puis, au delà de cette nostalgie des années 80, c’est une nostalgie bien plus vaste qui semble être le moteur même de la productivité de The Pirouettes : celle d’une jeunesse révolue, celle des amours de lycée, celle des amours qui se sont finis trop tôt. Ces voix claires renvoient à une jeunesse rêvée et fantasmée, celle des teen-movies américains, celle de La Boum,… Les deux voix s’entre-mêlent, et parlent d’amour, à deux, mais d’un amour passé, que l’on regarde avec bienveillance.

Ainsi, le morceau Oublie-moi est symptomatique de cet amour passé, et qu’on ne retrouvera jamais. Dans un refrain aérien, Victoria chante à son partenaire un « Oublie-moi » déchirant. L’amour ne reviendra pas, et on le regarde avec tendresse, sous des nappes de synthétiseurs, denses et planantes. L’amour est éphémère, et l’on ne peut le rattraper. L’amour de jeunesse est passé, et reste magnifique, tout comme les années 80, dans une nostalgie plaisante et joyeuse. Si toutes les chansons ne sont pas si pessimistes chez le duo parisien, et que même souvent le duo semble filer le parfait amour, la menace du temps qui passe semble toujours peser sur les histoires d’amour au romantisme un peu désuet.

Au delà de la fin de l’amour, c’est la fin de la jeunesse qui semble inquiéter le duo plus que tout. En 2012 déjà, le morceau Hortensia Summer racontait la fin d’un été où chacun rentre chez soi. Dans une chanson étonnament accoustique et épurée, où les guitares sèches dialoguent, Vickie déclare : « Au milieu de l’été, les hortensias se meurent. » avant que Léo n’évoque « le temps qui passe à toute vitesse ».

Et c’est sans doute ici que l’on retrouve le fond de la nostalgie du duo : celle du temps qui passe, et que l’on ne peut pas arrêter. La jeunesse, l’amour, l’été, les hortensias,… Tout cela n’est que la marque du temps qui passe. Et c’est ce temps qui passe que The Pirouettes regardent défiler, avec nostalgie et crainte. Dans le titre Dernier Métro, cette idée d’un temps qui passe trop vite se fait obsession : la soirée est finie, il faut rentrer chez soi rapidement, et ne pas rater le dernier métro. La chanson, rythmée, saccadée, est une véritable course-poursuite, captivante.

Nostalgie du présent

Et pourtant The Pirouettes sont jeunes. Les amours de jeunesse qu’ils racontent, ce sont les leurs. La jeunesse qu’ils regrettent et regardent avec bienveillance, c’est la leur. En réalité, ce dont les deux parisiens semblent nostalgiques, c’est de leur présent, dans un rapport paradoxal. Ils entretiennent une vraie nostalgie du présent, dans toute la dimension contradictoire du titre. L’emploi quasi-systématique du passé, dans des récits qui pourtant n’ont rien de passé, est bien représentatif de la démarche de The Pirouettes. En faisant de leurs vies des objets de nostalgie, ils les mettent à distance dans leur chanson.

La meilleure preuve est bien sûr leur denier single, 2016 en ce temps-là, ballade entêtante et émouvante. « En ces temps-là c’était Paris, 2016 » chantent les deux jeunes gens. En une simple phrase, ils font de leur présent un passé. The Pirouettes déplore ce qui se passe, parce que bientôt ça sera du passé. Alors comment garder des traces ? Chanter. « Alors j’ai chanté » clame Léo toujours dans 2016 (en ce temps là).  » Dans le récit (au passé, bien sûr) de Je nous vois, titre hommage à Joe Dassin (signe de l’attachement des deux chanteurs à la chanson française) la révélation est même faite : « C’est pour la musique que je vis ». La musique, c’est en effet ce qui permet de conserver des bribes de ce réel, de cette jeunesse que The Pirouettes essaient de capturer. Mais ces éléments capturés appartiendront toujours au passé, d’où la nostalgie profonde qui anime The Pirouettes.

Réduire le duo parisien à un groupe rétro serait réducteur. The Pirouettes est un groupe qui cherche à créer des vertiges temporels : entre les compositions des années 80 et les textes modernes ; entre le présent narré et la nostalgie dont il fait l’objet ; entre leurs clips tantôt modernes (Je nous vois), tantôt rétros (2016). Mais loin de se contredire, loin d’être entre deux eaux, Léo et Victoria font exactement ce qu’ils veulent faire : une musique qui appartient à un temps indéfini, entre les années 80, le lycée fantasmé, et le présent, et qui du coup est tout simplement intemporelle.

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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