Damso

Culture / Divertissement,Musique

Damso, la douloureuse quête de l’origine ?

4 Mai , 2017  

« Me d’mandez pas ce que je fais dans la vie ». Quand Damso rappait cette phrase dans « Débrouillard » single de son premier album Batterie Faible, l’auditeur le vivait comme un ordre d’un rappeur qui ne peut pas trop en dire sur sa débrouillardise aux frontières de la légalité. Quand il reprend cette formule en ouverture de « Mosaïque solitaire », extrait d’Ipséité, son deuxième et dernier album, la phrase n’a plus rien d’une injonction, tout d’une supplication, ou du moins d’une demande. Et la justification n’est plus la même. Si l’auditeur ne doit pas poser la question à Damso, ce n’est pas parce que ce n’est pas ses affaires. Mais tout simplement parce que le rappeur ne saurait « pas trop quoi vous répondre » comme il le dit plus tard sur le morceau, perdu dans un flottement de son identité.

Une crise de l’identité

C’est toute l’évolution de Damso entre Batterie Faible et Ipséité. Sa nonchalance provocatrice et grinçante s’est faite mélancolique, ses punchlines ne font plus seulement des impacts en surface, mais chamboulent en profondeur. Car ce qui traverse tout l’album de Damso, c’est une quête profonde de son identité, et donc de son origine. L’ipséité, c’est la particularité de quelqu’un, ce qui fait son caractère unique. Tout au long de l’album, Damso cherche à trouver son ipséité, et ainsi à comprendre qu’il est.

Alors que le rappeur signé sur le 92i, à travers de l’ « humour méta » jouait sur la distance entre son personnage de rappeur et l’homme qu’il est dans la « vraie » vie sur Batterie Faible, rappant qu’ « avec de l’autotune ça passera ptet mieux », au sujet des conquêtes dont il veut se séparer sur le morceau Autotune, cette frontière se fait ici tragique, terrible, et même terrifiante quand il évoque sa peur que sa fille l’aime pour ce qu’il est « en dehors de la scène » sur « Peur d’être père ».

Damso ne sait plus qu’il est. Est-il ce rappeur dont tout le monde connaît la vie (« J’partage ma vie dans mes morceaux » rappe-t-il sur #QuedusaalVie) ? Est-il celui que les gens veulent qu’il soit ? Ou a-t-il une individualité propre ? Qui est-il ? C’est toute la thématique du morceau « Kietu », situé exactement au cœur de l’album (c’est le sixième des douze titres), sans doute parce qu’il en saisit l’enjeu principal. « Damso dis-moi qui es-tu ? » chantonne-t-il dans le refrain.

Si dans le texte la voix qui pose la question est censée être celle de sa compagne du moment, on peut se demander si ce n’est pas surtout une question que le rappeur se pose à lui-même. « Dis-moi c’que t’as contre les filles / Dis moi si c’était vrai pour Amnésie » dit-il, faisant allusion à ce morceau de Batterie Faible où il narrait comment il avait poussé au suicide une de ses premières conquêtes. Mais la question se pose aussi à lui-même. Est-il ce rappeur inhumain, celui que tous les auditeurs de rap adorent craindre et fantasmer ?

Damso semble perdu entre ses différentes identités. Il cherche tout au long de l’album cette fameuse « ipséité » qu’il a perdu. Sur « Dieu ne ment jamais », il déclame : « Pour elle j’suis tout autre que Damso / Elle voit en moi c’que je n’vois plus ». Damso ne voit plus rien en lui. Il ne voit pas ce qui, au plus profond de lui, fait sa spécificité. Cela se manifeste de manière très concrète par les références à son ventre douloureux, comme si son intériorité concrète était la manifestation de son mal-être et sa perte de repère intérieure : « Esprit torturé / Douleur intestinal », scande-t-il sur le même titre, faisant allusion à sa bile et sa visicule biliaire sur un autre morceau. Ce ventre douloureux, cette intériorité dévastée – il évoque aussi ses poumons détruits par la weed – s’oppose d’ailleurs au ventre de sa compagne enceinte, décrit dans des termes opposés.

La chanson : le genre de l’honnêteté

Damso se livre avec honnêteté sur cet album, au sujet de cette perte de repère, de cette interrogation sur son identité. Cette honnêteté, qui s’oppose au masque du « personnage » menaçant de Damso qu’il s’était amusé à créer sur Batterie Faible, masque devenu un fardeau sur Ipséité, se manifeste par des évolutions musicales. L’album est plus proche de la chanson que du rap ; le flow se fait mélodieux, évoquant presque Renaud par moment dans ses accents traînants. « J’ai qu’un seul amour c’est la chanson », avoue-t-il sur le mélancolique « Dieu ne ment jamais ».

La chanson française en particulier l’inspire : le rappeur n’hésite pas à citer Aznavour comme modèle. Le rap était le genre de l’egotrip sur Batterie faible, la chanson vient questionner son ego dans toute sa nudité et sa complexité. Il le dit sur « Peur d’être père » : « Première fois qu’j’parlerai d’amour / En chanson pour faire court » : la chanson est son mode d’expression pour toucher à l’intime. Les productions sont mélodieuses et tristes, avec des pianos très présents, et contrastent avec le flow salissant de l’artiste. On est loin des standards de la trap, à l’exception de Mr Noob Saibot et Nwaar is the New Black et sa flûte totalement à l’ère de 2017 (la flûte est présente sur les derniers tubes de Drake, Kodak Black ou encore Future), morceau d’ouverture qui fait le pont entre les univers des deux albums de Damso.

Car ce qui marque également dans Ipséité sont ces nombreux liens avec Batterie Faible. On a l’impression que le premier album avait en fait été pensé par rapport au deuxième. Sur le premier album, il était question des « graines de sablier », sur le second il n’y a « plus d’sable dans le sablier ». Sur le premier album, il était question d’Agnès Obel, sur le second l’auditeur s’est familiarisé avec l’artiste : il suffit qu’il cite « Agnès » pour qu’il comprenne de qui parle le rappeur belge. Damso a d’ailleurs confié avoir composé le deuxième album en pensant au troisième.

Le premier album avait défini l’identité mystérieuse et sulfureuse du rappeur, le deuxième vient la questionner, la fragmenter, la détruire en une « Mosaïque solitaire », titre-programme du troisième titre de l’album. Damso construit bien plus que des bangers, il construit une œuvre complète et cohérente, qui avance progressivement vers ce questionnement de l’identité. Damso se livre à cette quête avec une honnêteté totale et radicale :« Quand tu n’parleras plus de moi / C’est qu’j’taurai tout donné sans recevoir de retour ».

L’absence d’origine de Damso

Pour comprendre son ipséité, Damso part à la quête de son origine sur l’album. L’origine, c’est la mère, elle qui est tout au long de l’album est évoquée avec tendresse, et même une forme de culpabilité, face à un passé qu’il ne peut pas rattraper : maintenant qu’il est riche, celle qui lui a donné la vie est malade. Sur « Mosaïque solitaire », il se remémore ce qu’il disait : « J’serai rappeur plus tard maman faut pas t’en faire ». Mais maintenant il est trop tard : « La daronne à l’hosto a passée quasi tout l’été / À chacun de ses pas j’me dis qu’c’est p’t’être le dernier / Solitaire né, rap énervé / Fais-moi fumer pour ne plus se sentir concerner », avoue-t-il sur « Lové », titre pourtant léger en apparence. Comme à l’accoutumée, la beauté de l’écriture de Damso tient à sa simplicité, à sa nudité, qui va droit au but.

La figure du père – père absent – est aussi évoquée : « J’ai vu moins souvent l’daron / Qu’un croisement Soleil, Terre et Lune / Tout est noir comme désespoir / De savoir que mort de mère est proche » rappe-t-il sur « Peur d’être père ». Damso a peur de perdre son origine, et donc son identité. Il a déjà perdu son père, il s’apprête à perdre sa mère. Sa peur d’être père, c’est celle d’être à son tour l’origine, lui qui est totalement déraciné, perdu.

« Triste d’être célèbre mais sans père ni mère », avoue-t-il au détour d’une phrase sur « Mosaïque solitaire ». Sur « Dieu ne ment jamais », il évoque un ciel sans nuage, puis ajoute que la pluie ne risque pas de tomber. La métaphore surprend par sa pureté et sa simplicité, dans l’univers aux images souvent violentes et torturées. Damso pense au paradis, ou en tous cas l’espère, sans doute plus pour sa mère que pour lui.

« Peur d’être père » est la seule chanson à avoir un invité en featuring, en la personne du chanteur swahili Youri. Au moment de se penser comme origine, Damso pense à son origine géographique. Car cette origine perdue que Damso ne cesse de questionner dans sa quête identitaire, c’est aussi celle de son lieu de naissance, allant même jusqu’à faire une chanson sur « Kin la Belle », c’est-à-dire Kinshasa, la capitale de la République Démocratique du Congo.

Mais là aussi, le doute s’instille : « Mes gênes changent souvent d’avis / Un jour jsuis congolais un autre jsuis zaïrois » dit-il sur « Kietu ». La division de l’Afrique par les européens a contribué à fragmenter l’identité du rappeur (le Zaïre est l’ancien nom de la RDC). Les sonorités africaines présentes sur « Peur d’être père » et « Kin la belle » soulignent cet autre aspect du questionnement de l’identité chez Damso, avec une présence également du thème du panafricanisme. Le rêve d’une Afrique unie va avec le rêve d’une réconciliation des différentes facettes de sa mosaïque d’identités.

La violence et le dégoût de l’origine

Mais l’origine qui semble le plus obséder Damso, celle qui le taraude, le rend fou, c’est « l’origine du monde », pour reprendre le célèbre titre de tableau de Courbet, le vagin. Dans son obsession de cette partie du corps, ce sont toutes les angoisses identitaires du rappeur qui viennent se cristalliser. Le vagin, c’est là d’où il vient, c’est le lieu de la vie, au sens le plus noble du terme. Et en même temps, c’est en même temps le lieu du sexe, de la crudité.

Damso rejette le sexe violemment, autant que celui-ci l’obsède. « L’amour de la chair n’a pas que bonne odeurs », « J’la prends dans le noir pour ne pas voir ses cornes », clame-t-il dès le premier morceau. Dès lors, le sexe est associé au diable, au mal, et à l’argent. « Né dans les ronces le cœur égratiné / Le sexe n’a plus de secret / J’entre et je sors comme les pièces d’un porte-monnaie » ajoute-t-il dans « Kietu ». L’enchaînement montre bien le lien entre les différentes obsessions de Damso, autour de son angoisse identitaire. Son origine est violente (« né dans les ronces »), et il associe cette violence de l’origine au sexe, qui est consommable, dégoûtant, qu’on consomme convulsivement comme on dépense par addiction dans la société consumériste.

Le sexe dégoûte Damso autant qu’il y prend goût. Il ne parle pas d’amour, ou alors à demi-mot, sans « s’étaler », comme sur l’excellent morceau « Macarena », où pour évoquer son trouble sentimental, et la douleur d’être trompé, il se sert de cette violence crue du sexe – avouant à mi-mot sa mauvaise foi, quand il en veut à une femme de l’avoir trompé alors qu’il la trompe lui-même. Sur cette chanson, comme sur Amnésie, la crudité de Damso masque ce qu’il n’ose dire ; le sexe exprime sa souffrance violente et douloureuse par des biais détournés. Tout ce qui touche au sexe féminin est donc négatif, douloureux. Et pourtant, c’est le lieu de l’origine même, comme il le dit sur Kietu où il parle du moment où il a fécondé sa femme :« J’ai mis la vie dans son ventre / La 1ere fois que pour bonne raison elle mouilla ». Ce sexe cru qui le dégoûte tant, c’est le lieu de son origine.

L’ipséité

Cette ambivalence du rapport de Damso au sexe féminin vient se cristalliser dans « Une âme pour deux », le dernier morceau de l’album. Dès le titre, on voit que l’on va atteindre la quintessence du questionnement identitaire quasi-schizophrénique de Damso. Le titre raconte une scène de sexe crue, violente, entre Damso, une prostituée et son mac. Toute la violence du sexe vu par Damso se cristallise dans cette scène. Quand soudain la révélation tombe, au milieu de la relation entre Damso et la prostituée : « Elle me dit si, si, ouais, ouais, Damso j’suis ta mère ».

La scène se révèle ensuite être un délire de Damso dans le coma, comme l’explique l’outro du morceau. Il n’empêche : dans cette scène cauchemardesque et dérangeante au possible, c’est tout le rapport violent de Damso à son origine qui est exprimée, et tout son trouble identitaire. L’outro est d’ailleurs le monologue d’un médecin qui lui explique qu’il a été victime d’une tentative d’échange d’âme (un walk in), qu’il a fait échouer car celui qui voulait saisir son âme n’a pas pu prendre ce qui caractérise sa personnalité. C’est-à-dire son « Ipséité », le titre de l’album.

À travers cette fiction compliquée, soudain voile de pudeur au sein d’un album très réaliste et personnel, Damso s’apprête enfin à livrer la clé de son identité, à résoudre ce mystère. Le docteur explique alors qu’il s’agit de son « flow ». Mais la réponse a tout d’une fausse réponse. En effet, dans ce morceau Damso s’amuse justement à prendre un flow complètement différent de son flow si identifiable. Comme si cette « ipséité » qu’il revendique n’était pas si nette.

Mais le flow d’un rappeur, n’est-ce pas justement l’élément même qui relie autant qu’il différencie le « rappeur » et « l’homme », ces deux pôles dont Damso questionne les liens tout au long de l’album ? Finalement, cette réponse à la quête identitaire de Damso a tout d’une question que l’on reconduit. Sans doute que lors du prochain album, Damso continuera à aller plus loin dans cette quête de son identité, et à découvrir, en même temps que nous, de nouvelles choses sur lui et sa personnalité trouble, quelque part entre rap et chanson, nonchalance et violence, mélancolie et egotrip, déprime et punchline.

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Guillaume
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