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Musique

Comment Sébastien Tellier se dévoile-t-il dans ses musiques de film ?

17 Mar , 2016  

Sébastien Tellier sortait le 26 février dernier un EP regroupant les trois titres qu’il a composé pour la bande-originale du film Saint-Amour de Benoît Délépine et Gustave Kervern. Loin d’être une nouveauté pour l’artiste, la composition de musiques de films est un des fils rouges de la carrière prolifique de Sébastien Tellier. Il faut dire que ses compositions sont immédiatement visuelles : leur souffle, leurs violons, leur atmosphère, amènent à imaginer des illustrations. La musique de Sébastien Tellier appelle à l’installation d’un univers complet : sur ses albums, il sollicite le son et la vue, dans le Brésil bruyant de L’Aventura, comme dans les étendues divines et sacrées de My God is Blue, mais aussi le toucher, l’odorat et le goût, entre la chaleur sensuelle et sucrée de la fin d’un été dans Sexuality, et le froid humide, automnale et amer de l’Incroyable Vérité. Dès lors, composer des musiques de films était pour Sébastien Tellier bien loin d’être un exercice impersonnel. Pour celui dont la musique appelle le visuel, aucun exercice ne semble plus intime que celui de tisser des liens entre la vue et le son. C’est sans doute dans cette discographie parallèle que l’on peut finalement trouver l’essence même de l’artiste français.

Les différentes facettes d’un compositeur sont dévoilées.

La bande-originale de Saint-Amour n’est donc pas un coup d’essai pour Sébastien Tellier. Sa musique avait souvent été utilisée dans des films divers et variés (Fantino dans Lost in Translation de Sofia Coppola qui avait contribué à la renommée de son premier album, La guerre est déclarée de Valérie Donzelli,…), et le compositeur avait déjà composé trois bandes-originales de films.

La première, celle du film Narco de Gilles Lellouche et Tristan Aurouet, est un album empli de cordes, oscillant entre la douceur des ballades, faites des boucles rêveuses dont Tellier a le secret, et une rage sous-jacente, qui explose de temps en temps. La seconde, celle de la comédie Steak de Quentin Dupieux, co-composée avec SebastiAn et le réalisateur lui-même sous son nom de scène de Mr Oizo, est un album électronique extravagant, ne reculant devant aucun mélange explosif, aucune influence honteuse (comme le Top 50, titre d’un des morceaux de l’album).

La troisième est une bande-originale très particulière, parce qu’elle ne correspond à aucun film. L’album Confection est en effet une version alternative d’un projet de bande-originale qui n’avait pas abouti, pour l’adaptation des Confessions d’un enfant du siècle d’Alfred Musset par Sylvie Verheide. Finalement, l’album apparaît comme une bande-originale sans film, orpheline : les thèmes musicaux apparaissent, s’entrecroisent, et reviennent. Ici plus qu’ailleurs, la musique de Sébastien Tellier appelle à l’illustration visuelle, demande à construire son propre film entre les notes de la musique. Comme à l’habitude, sa musique est donc une invitation à l’image : contrairement à ce qu’on a pu lui reprocher dans le passé, Sébastien Tellier n’utilise pas le visuel parce qu’il en a besoin pour vendre sa musique, mais sa musique engendre un nécessaire visuel. Confection, album que Sébastien Tellier considère comme un side-project (c’est pour cela que je me permets de le ranger dans ses bandes-originales et non ses albums-studio), laisse le choix de ce visuel libre à l’auditeur.

Le 8 avril, Sébastien Tellier réalisera une nouvelle bande-originale, pour un film de Sébastien Betbeder, Marie et les naufragés. Les premiers aperçus que nous laisse voir la bande-annonce du film nous laissent penser à des sonorités davantage électroniques. Sébastien Tellier semble donc, à travers cette discographie parallèle complètement assumer et dévoiler la diversité voire les contradictions de son univers, entre son attachement à la scène électronique française, et des compositions plus orchestrales à l’image de celle de Saint-Amour. Mais cette diversité se comprend au prisme des influences de l’artiste, assez éclectiques, qu’il assume totalement dans ses musiques de film, les revendiquant, loin de les cacher.

Des références clairement affichées

Ainsi, celui qui a toujours cherché à nuancer son appartenance à la scène électronique française (la french touch), se considérant davantage comme lié à cette scène de manière amicale plutôt que musicale, l’assume totalement dans son disque collaboratif avec Mr Oizo et SebastiAn, où il se laisse aller à des compositions électroniques extravagantes. La boucle, un des signes distinctifs de cette scène musicale, y est utilisée quasi-systématiquement, dans des titres où se mêlent l’univers des trois artistes. Les boucles, dans les musiques de film de Sébastien Tellier occupent une place centrale : Tellier prend un motif musical et le décline pendant trois minutes, le laissant évoluer, hypnotique.

Mais les influences des bandes-originales de Sébastien Tellier dépassent largement la scène contemporaine. Il faut remonter bien plus loin, au temps de la musique baroque et de son romantisme un peu désuet cher au compositeur français, pour comprendre ses influences plus en profondeur. Les violons sensibles des Dix étapes de l’ivresse, extrait de sa dernière bande-originale et le clavecin élégant de Adieu mes amours, dans Confection, renvoient à cet héritage musical sous-jacent chez le français, mais qu’il dévoile ici, ne cherchant pas à le dissimuler. Dans Letrablaise, il reprend le thème de la Lettre à Elise de Beethoven, compositeur influencé par l’ère baroque.

Mais le père spirituel de Sébastien Tellier est sans aucun doute le compositeur de musiques de films François de Roubaix. Les violons utilisés de façon rythmique de Dernier domicile connu se retrouvent dans Intromission, les guitares espagnoles de Tours et Détours se retrouvent dans Coco, les pianos simples et légers du Vieux Fusil des se retrouvent dans les Sentiments V.

Le lien entre les deux compositeurs, aux boucles électroniques mémorables, se fait évident dans leur rapport artisanal à leur musique. Les deux artistes ont un rapport obsessionnel, brut, artisanal, à l’élaboration du son. Prendre le son même d’un instrument, le travailler, le modifier, l’utiliser, est au cœur même de leur travail, véritable métier manuel. Sébastien Tellier utilise le son des instruments comme un menuisier utilise les différentes fonctions de ses outils. Mêmes les voix, dans un morceau comme Adieu, extrait de Confection, sont travaillées, tissées par le compositeur. Travaillant avec un large panel d’instrument, des flûtes aux synthétiseurs, Sébastien Tellier dévoile le compositeur rigoureux et précis qu’il est, dans une quête perpétuelle de nouveaux accords, se cachant habituellement derrière l’icône pop, massive, grandiloquente qu’il incarne avec brio.

Sébastien Tellier se dénude

Chez la plupart des artistes, le dénuement, l’intimité, est symbolisé par la voix, nu. La chanson a capella est le sommet du dévoilement, de la sensibilité. Chez Sébastien Tellier c’est tout l’inverse. C’est en enlevant cette voix, volontairement sur-produite et envahissante, notamment dans ses deux précédents albums-studio (L’Aventura, My God is Blue), que Tellier se dévoile. Il fait tomber les masques, pour laisser apparaître le compositeur, nu et sensible. La pochette de Confection le montre bien : Sébastien Tellier, non-grimé, sobre, est bâillonné par le fil de son propre micro. Il laisse apparaître sa recherche de subtilité, de finesse, d’harmonie, derrière la mise en scène impressionnante que constitue ses albums-concepts.

Il se laisse guider par sa recherche de complexité musicale, et en même temps d’accessibilité. Le morceau Le long de la rivière tendre constitue sans doute une des œuvres de Tellier qui relèvent d’un véritable travail d’orfèvre. Partant d’un simple arpège, il le décline, le module, le fait serpenter le long de cette rivière évoquée dans le titre, dans un chemin apaisant. Les accords sont recherchés, les modulations subtiles, et font de sa chanson un trajet rêveur, précis, une véritable confection.

Confection, c’est sans doute ce mot qu’il faut retenir pour comprendre le sens du travail que Sébastien Tellier cherche à faire, un travail raffiné, un travail qui recherche le détail, l’harmonie. Et c’est dans ce travail d’architecte qu’il se dévoile. Le piano, son instrument de prédilection, est d’ailleurs omniprésent dans ses bandes-originales. Nous sommes à la source de son processus de création, dans toute sa nudité. Au départ, l’album Confection devait s’appeler Confession comme l’a révélé Sébastien Tellier sur France Inter il y a un an. Mais entre la Confection et la Confession, sans doute que la frontière est ténue chez l’artiste. Pour lui, composer, c’est se dévoiler. Confectionner, c’est se confesser. Trouver un accord, c’est trouver le ton juste. Se taire, c’est pleinement s’exprimer.

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Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

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