photo Guillaume article violence à Cologne

Société

Comment interpréter les violences de Cologne au Nouvel An ?

26 Jan , 2016  

Dans la nuit du réveillon, des violences terribles ont eu lieu dans la ville allemande, ainsi que, selon les dernières informations dans 12 des 16 Länder allemands dans une moindre mesure : à ce jour, selon le journal belge Le Soir, à Cologne 1049 plaintes ont été déposé dont 80% par des femmes, principalement pour des viols et agressions sexuelles. A Hambourg, on en compte plus de 200. Là où l’affaire gagne une dimension polémique supplémentaire, c’est qu’il semblerait que les agresseurs soient en majorité issus de l’immigration, notamment du Maghreb, avec un nombre important de réfugiés parmi eux.

Toujours d’après Le Soir, une trentaine de suspects sont surveillés. Parmi ces suspects « d’origine nord-africaine » selon Ralf Jäger, ministre de l’Intérieur allemand, on compte une quinzaine de demandeurs d’asile. De son côté, Médiapart avance le chiffre de 32 suspects surveillés dont 22 demandeurs d’asile. Si les chiffres sont donc flottants (entre ceux de la police fédérale et celle de Cologne une certaine confusion règne), la police a en tous cas communiqué qu’il s’agissait « presque exclusivement » de personnes « d’origines immigrés » dont une majorité serait en situation irrégulière.

Si l’on voit que tous ces faits sont donc encore à prendre avec des pincettes et demeurent flous (l’enquête avance lentement), il est néanmoins nécessaire de déjà les analyser, ne serait-ce que pour ne pas laisser l’extrême-droite s’emparer de cette affaire pour dénoncer l’immigration massive et le silence des « bien-pensants » selon leur vocabulaire. En effet, pour l’instant cette affaire est principalement récupérée par des partis populistes comme le FN, qui se découvrent pour la même occasion soudainement féministes. Quelle autre analyse porter sur ces faits ?

Il faut interroger la politique d’intégration et non celle d’accueil

Depuis les événements de Cologne, on entend de toute part une remise en question de la politique d’accueil de l’Allemagne. Le phénomène est étonnant. Tout d’abord parce que l’Allemagne n’est pas du tout un pays avec une pression migratoire forte. Les accords de Dublin II, qui obligent les migrants à demander uniquement l’asile dans le pays dans lequel ils arrivent en Europe, font que la pression migratoire se concentre aux portes de l’Europe (Italie, Grèce) plutôt qu’au cœur de l’Europe. Mais surtout parce que ce n’est pas le nombre de migrants accueillis en Allemagne qui pose problème. À quel moment ce fait divers interroge-t-il le nombre de migrants à accueillir ? Il n’y aurait pas eu deux fois moins d’agressions s’il y avait eu deux fois moins de migrants. Les agresseurs n’ont pas commis leur acte parce qu’ils étaient en « surnombre » à Cologne. Ils l’ont fait pour des raisons qui concernent leur intégration dans la ville.

Les migrants vont toujours majoritairement habiter dans la ville, lieu de l’intégration par excellence. Mais une fois dans celle-ci, les problèmes d’intégration sont nombreux. Les migrants sont souvent confrontés à des problématiques de ségrégation. Ces logiques sont violentes, et rendent le migrant invisible aux yeux de l’habitant de la ville, le migrant est confiné dans un espace où il n’existe pas, où il est invisible.

A Cologne, le quartier de Kalk semble être le lieu de cette relégation violente que subissent les migrants. Ce quartier communautaire a une mauvaise réputation dans la ville, et est géographiquement à l’écart du centre. C’est là que la police cherche des suspects depuis le 1er Janvier. De plus, le droit du travail des migrants est problématique en Allemagne : ils peuvent travailler selon le droit du travail de leur pays d’origine, et non selon celui de leur pays d’accueil. Cela aboutit à l’émergence de classes sociales extrêmement pauvres. Il en est de même pour un quartier de Düsseldorf, ville voisine de Cologne, où l’enquête se concentre depuis quelques jours : ce lieu de ségrégation extrêmement fort est même surnommé « Le Maghreb » selon Libération et des véritables descentes y ont lieu.

Bref, les migrants subissent des violences de ségrégation extrêmement fortes au quotidien, qui ne sont pas forcément médiatisées. Quand entend-on des problématiques de l’intégration des migrants dans la ville, à part lors de tels scandales ? Jamais. Or, cette violence a lieu tous les jours. Leur réaction violente et inacceptable, c’est celle de dominés qui cherchent un autre dominé, quelqu’un sur qui déchaîner leur violence. Il est tristement peu surprenant que ce déferlement de violence se produise sur des femmes, qui sont encore aujourd’hui les grandes dominées de la ville : en France, 40% des femmes vivant en Zone Urbaine Sensible (ZUS) se sentent au moins de temps en temps en insécurité (contre 25% des hommes). Le mécanisme est donc ainsi explicable : des dominés, qui en réaction cherchent à dominer à leur tour. Outre la problématique des migrants dans la ville, c’est donc bien celle des femmes dans la ville qui est ici interrogée. Il ne s’agit bien sur pas d’excuser ces agressions sexuelles scandaleuses, mais de les comprendre, et de pointer le fait qu’elles concernent bien la politique d’intégration et non celle d’accueil.

Ne pas confondre ces agresseurs avec l’ensemble des migrants

Enfin, il est important de ne pas généraliser à tous les migrants les événements qui se sont produits. Les migrants qui ont commis les actes ne sont pas représentatifs de la problématique des migrants en Europe : il y a aujourd’hui à peu près autant de migrantes que de migrants en Europe (les statistiques floues sur les migrations illégales nous empêchent d’avancer des chiffres exacts, mais dans les migrations légales les femmes sont mêmes majoritaires). Il ne faut donc pas réduire le migrant à une image masculine.

De plus, on peut supposer que les migrants responsables ont une histoire particulière et ne sont pas des migrants « représentatifs ». En effet, ils sont d’origine maghrébine. Or, l’extrême majorité des migrants algériens et tunisiens vont en France, et la majorité des migrants marocains en Espagne. L’Allemagne est davantage liée à la Turquie ou – comme toute l’Europe – à la Syrie, même si en l’occurrence Düsseldorf et Cologne ont une histoire ancienne avec l’immigration maghrébine. L’enquête nous révélera sans doute l’histoire de ces individus, mais l’on peut dès maintenant réfuter l’idée d’en faire des « migrants-types », idée qui est dans tous les cas absurde (faire des généralités à partir d’un cas particulier) et qui l’est particulièrement ici.

La caricature du jeune Aylan Kurdi, migrant de trois ans retrouvé mort sur une plage de Turquie, dont la photo avait fait le tour du monde, représenté en violeur dans Charlie Hebdo par Riss montre bien la facilité de glisser entre deux personnes qui n’ont rien à voir mis à part leur statut de migrant : un petit garçon syrien qui cherche à joindre la Grèce avec sa mère, et un agresseur sexuel en Allemagne dont on ne sait rien mais qu’on ne saurait comparer. Les réactions nombreuses condamnant la facilité de cette caricature sont néanmoins rassurantes : on présente souvent un peu facilement une opinion publique apeurée par les migrants et faisant facilement des raccourcis, mais on voit bien ici qu’elle peut se montrer bien plus lucide que certains intellectuels.

Les événements de Cologne doivent donc être analysés à la lumière de la question des politiques d’intégration allemande. Si les partis populistes réussissent à centrer le débat public sur la question de l’accueil, cette affaire nous rappelle justement l’urgence de réfléchir aux problématiques d’intégration et de ségrégation en ville. Ce déferlement de violence, ne fait que nous rappeler deux problématiques urbaines majeures, et invisibles au quotidien : celle des femmes en ville et celle des migrants en ville. Le fait que la police fasse des « descentes » dans le quartier de Kalk montre bien le lien entre cette terrible affaire et les logiques de ségrégation. C’est sur cette question que nous devons centrer nos réflexions dans les prochains jours, tout en gardant à l’esprit que ces migrants ne représenteront toujours qu’eux-mêmes (des hommes au parcours migratoire original) et non l’ensemble des migrants en Europe, souvent constitué de familles.

Notez cet article !
Nombre de vote : 0

Articles similaires :

Finalement, quelle histoire pour Alep ? Lors du festival d’art engagé aux Grands Voisins : Syrien n’est fait ; nous avons eu l’exceptionnelle occasion d’assister à une rencontre-témoignage d...
Subway est-il un Junkfood ? C’est un défi impossible, quasiment une utopie au XXIeme siècle : conjuguer alimentation saine, plaisir gustatif et prix bas. C’est pourtant ce que ...
Le débat actuel le plus prise de tête en France : Faut-il en finir ave... Alors oui, tout le monde en parle et tout le monde commence à en avoir marre de ce débat sur l’interdiction du burkini, mais il soulève en réalité une...
Sommes-nous trop connectés ? C’est déjà le mois d’octobre et avec lui s'installe un rythme exigeant et des journées biens remplies. Pour beaucoup, une grande partie de ces journée...
Guillaume
J'écris sur la culture – notamment la musique - et l'actu sur ce site. Sinon mes goûts musicaux se situent quelque part entre David Bowie et Meek Mill.

Poster un Commentaire

Soyez le premier à commenter !

Me notifier quand
avatar

wpDiscuz