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Cinéma,Culture / Divertissement

BlacKkKlansman: j’ai infiltré le Ku Klux Klan

20 Sep , 2018  

Pour continuer sur ma lancée du début d’année, j’ai choisi de commencer cette nouvelle saison avec un article cinéma, consacré au dernier film de Spike Lee : « BlacKkKlansman ». Il y a beaucoup (vraiment beaucoup) de choses à dire sur le film en lui-même, mais plus encore sur les questions qu’il soulève et le contexte dans lequel il s’inscrit. Le film nous replonge dans la longue histoire du racisme aux Etats-Unis, à travers une histoire plus qu’insolite, tirée de faits réels. Cette histoire est d’ailleurs racontée par Ron Stallworth, le personnage principal, dans son livre Black Klansman publié en 2014.

Avis aux lecteurs, cet article contient des spoils.

Proposé à Spike Lee par Jordan Peele (réalisateur de l’excellent « Get Out », déjà récompensé de l’Oscar du meilleur scénario original cette année), le scénario ne pouvait conduire qu’à la réalisation d’un film d’exception.

Un bref rappel sur le KKK

Créé en 1865, le KKK se voulait une organisation de défense des intérêts d’une catégorie de blancs protestants : les White Anglo-Saxon Protestant (WASP) qui se revendiquaient en tant que communauté « ethnico-religieuse ». Les fondements idéologiques du KKK s’appuyaient sur une interprétation particulière d’un verset du Livre de la Genèse (Gn 9,27) et sur les doctrines racistes de l’anthropologie du XIXe siècle. Après un temps d’inactivité, il a refait surface à la fin des années 1910, et a été un acteur majeur de la période de combat des afro-américains pour leurs droits civiques. Les membres du KKK prônaient et défendaient la supériorité des Blancs sur toutes les autres minorités raciales : Hispaniques, Noirs, Asiatiques, Arabes, mais également les minorités religieuses : Juifs, Orthodoxes, et Catholiques.

Crédits: snopes.com

Crédits: snopes.com

Un policier afro-américain infiltre le Ku Klux Klan

Aussi improbable que cela puisse paraître, c’est là l’histoire de Ron Stallworth (incarné par John David Washington), le premier homme afro-américain à s’engager dans la police de Colorado Springs dans les années 1970. L’époque est évidemment marquée par le racisme et le climat de tensions exacerbées entre les différentes communautés. Là où certains, voire la plupart, de ses collègues les moins gradés perçoivent un affront et une occasion de malmener un Noir de plus, le chef de la police locale voit plutôt une opportunité d’apaiser les tensions et de se s’aligner sur les pratiques des autres villes du pays qui ont alors quasiment toutes dans leur effectif un agent afro-américain. Après quelques temps au service des archives, Ron est envoyé sur le terrain pour collecter des informations sur Stokely Carmichael (aka Kwame Ture), un leader des Black Panther réputé pour son discours radical et particulièrement violent ; il rencontre à cette occasion Patrice Dumas (Laura Harrier), la présidente des étudiants afro-américains, avec laquelle il se lie d’ « amitié ». Le KKK entre dans l’histoire presque par hasard, à travers une annonce de recrutement dans le journal local. Sur une initiative personnelle, Ron appelle le numéro et prétend vouloir intégrer le Klan, ou comme ses membres l’appellent, l’ »Organisation ». Entre en scène Flip Zimmerman (Adam Driver), un enquêteur blanc et juif, qui se fera passer pour Ron dans toutes les situations où un rapport direct s’impose, tandis que le vrai Ron tirera les ficelles pour les appels téléphoniques.

Un film aux références politiquement engagées

Spike Lee a fait le choix d’intégrer à son film plusieurs références à des institutions du 7e art, qui ont eu, d’après lui, une influence très importante sur la mentalité raciste aux Etats-Unis.

Le film s’ouvre sur une scène d’ « Autant en emporte le vent » (Victor Fleming, 1939) dont l’action se déroule durant la guerre de Sécession, où Scarlett O’Hara (Vivien Leigh) déambule parmi des dizaines de soldats blessés. Le choix de la scène d’ouverture n’est bien entendu pas anodin. Spike Lee considère en effet que le film a participé à entretenir l’idéologie raciste aux Etats-Unis, en dépeignant une image très douce et acceptable de l’esclavage et de ce qu’étaient les Etats du Sud à cette époque.

Crédits: youtube.com

Image de la scène en question dans « Autant en emporte le vent »
Crédits: youtube.com

Plus tard dans le film, les membres du KKK se réunissent pour la cérémonie d’intronisation de nouveaux membres. A cette occasion un film est diffusé et les membres du Klan paraissent vivre l’histoire comme si elle racontait leur propre vie. Ce film est « La naissance d’une nation » (D.W. Griffith, 1915). Révolutionnaire sur la forme à sa sortie parce qu’il était un des plus gros projets cinématographiques jamais imaginé et parce qu’il mettait en œuvre de nouveaux moyens de réalisation, ce film reste aujourd’hui célèbre surtout pour le fond de son histoire, à savoir son apologie du KKK et des idéaux racistes. Ce film décrit en effet les hommes noirs comme des individus stupides qui n’ont que pour objectif de voler, violer et tuer, tandis que le KKK serait l’armée héroïque formée pour sauver les pauvres citoyens de ces criminels. Il est d’ailleurs admis aujourd’hui que le film de Griffith aurait participé à la renaissance du KKK dans les années 1910. A la lumière de ces différents éléments, il est facile de concevoir pourquoi Spike Lee a choisi ce film comme référence pour cette scène…

Image du film

Image du film « La naissance d’une nation »
Crédits: allociné.com

La référence à ce film est d’autant plus marquante que Spike Lee fait appel à un procédé de réalisation particulièrement saisissant pour la scène en question : le montage parallèle (il est d’ailleurs amusant de noter que c’est P.W. Griffith qui est considéré comme l’inventeur du montage parallèle). Ce procédé consiste en la diffusion alternative de deux scènes dont seul un rapport thématique peut être perçu (dans la scène en question cependant, les deux actions se déroulent simultanément). D’un côté, les images du film de Griffith sont projetées aux membres du Klan dont l’enthousiasme est plus que perceptible. De l’autre côté, des jeunes étudiants afro-américains sont rassemblés dans une maison pour écouter le témoignage d’Harry Belafonte (en personne), figure historique du Mouvement pour les droits civiques, qui raconte la lapidation publique d’un jeune homme noir en 1916, soit un an après la sortie du film de Griffith. La scène se termine avec les cris « White power » des membres du Klan contre les « Black power » des étudiants. Contraste sidérant entre l’ultra violence des membres du Klan et l’ambiance de recueillement des étudiants afro-américains, le tout parsemé d’une musique suscitant pression et angoisse, cette scène est tout simplement brillante.

Sur une note un peu plus joyeuse, Spike Lee glisse une scène où Ron et Patrice parlent des héros des films de l’époque de la « Blaxploitation », genre cinématographique des années 1970 qui s’attachait à faire des acteurs afro-américains les personnages principaux. Le film « Shaft, les nuits rouges de Harlem » (Gordon Parks, 1971) auquel nos deux personnages font explicitement référence parmi d’autres est un véritable emblème de ce mouvement. La référence permet par la même occasion de remettre en lumière la question de la place des acteurs noirs à Hollywood, un sujet qui tient particulièrement à cœur au réalisateur.

shaft

Dernier petit clin d’œil du réalisateur, le choix de John David Washington pour le rôle principal de Ron Stallworth. John est en effet le fils de Denzel, que Spike Lee avait choisi pour interpréter Malcolm X dans son film du même nom (Spike Lee, 1992), et dans lequel John avait fait une rapide apparition. Deux films sur la lutte contre le racisme, deux personnages charismatiques à leur manière, et donc deux Washington pour les incarner.

Le défaut du manichéisme évité

Attention les prochaines lignes contiennent des passages étranges sortis de leur contexte, mais rassurez-vous je ne suis pas mal intentionné.

Il aurait été très (trop) facile, voire contraire au message que le film veut porter, de tomber dans le tableau du gentil afro-américain en quête de justice et d’égalité et du blanc odieusement antipathique et raciste primaire. Spike Lee a fait preuve d’une grande subtilité en ne tombant pas dans ce piège, et a ainsi donné encore plus de force et d’intelligence à son film en intégrant des hommes blancs fondamentalement attachants, notamment au sein du corps de police, et en donnant une image parfois très violente de certains afro-américains, notamment l’intervenant Kwame Ture. Ainsi l’identification du spectateur pouvait se faire sur Ron, Flip ou un autre personnage, et non pas uniquement sur Ron. Il ne faut cependant pas s’y tromper, la caricature des membres du KKK est omniprésente dans le film, notamment trois d’entre eux qui représentent respectivement les trois stéréotypes de base : le fou furieux sanguinaire raciste haineux (Jasper Paakonen), le leader pseudo intellectuel éclairé qui s’appuie sur des éléments scientifiques douteux pour justifier la suprématie blanche (Topher Grace) et enfin le gros attardé (Paul Walter Hauser). Par ailleurs, l’idée que tous les blancs de l’époque étaient racistes est fortement affaiblie grâce à une des dernières scènes du film, où le policier qui malmenait Ron et tous les afro-américains qui croisaient sa route depuis le début du film devient la victime d’un stratagème organisé par Ron et avec l’aide de toute son équipe composée de Blancs, conduisant à son arrestation.

L'équipe d'enquête chargée d'infiltrer le KKK Crédits: bozar.be

L’équipe d’enquête chargée d’infiltrer le KKK
Crédits: bozar.be

Le film a été critiqué parce qu’il donnait le bon rôle à la police, ou en tout cas un trop bon rôle par rapport à celui qu’elle avait réellement tenu dans les années 1970. Chacun sera libre de choisir si la critique émise à cet égard est fondée…

Un film original en grande partie très réussi

Le film n’a pas remporté le dernier Grand Prix à Cannes pour rien. Il est, à mon sens, très réussi. Spike Lee fait une fois de plus preuve d’intelligence dans la mesure où il traite d’un sujet difficile et violent dans une ambiance paradoxalement décontractée et cool. De ce fait, il renouvelle considérablement le sujet alors même que le thème a déjà été souvent abordé au cinéma.

Le casting est véritablement excellent. John David Washington n’était avant ce film que le fils de son père, mais ce rôle lui a vraisemblablement permis de prouver qu’il pouvait se créer sa réputation tout seul, il ne fait donc nul doute que nous serons amenés à le revoir prochainement à l’écran. Il forme un duo d’exception avec Adam Driver, ultra charismatique et qui ne cesse de me surprendre par la gamme de personnages qu’il est capable d’interpréter. Par ailleurs je suis ravi de voir que son image de Kylo Ren ne lui colle pas à la peau, contrairement aux autres acteurs de la nouvelle trilogie (je parle de Star Wars, au cas où…). Laura Harrier, que je n’avais alors croisé que dans un rôle très secondaire dans « Spiderman : Homecoming » (Jon Watts, 2017) est plus que crédible en présidente des étudiants afro-américains ; les trois membres du KKK cités ci-dessus sont extrêmement réussis et tous les personnages secondaires sont justes.

John David Wahington et Adam Driver Crédits: premiere.fr

John David Wahington et Adam Driver
Crédits: premiere.fr

Pour sa bande-originale, Spike Lee a comme d’habitude fait appel aux services de Terence Blanchard, trompettiste virtuose récompensé de cinq Grammy Awards et compositeur de la quasi-totalité des musiques de ses films. La collaboration des deux hommes s’avère très réussie pour ce film, où Blanchard combine parfaitement musiques angoissantes et thèmes enjoués.

Le fond du message qu’il veut faire passer est évident, mais il reste subtile, sauf dans les deux dernières minutes, seul point noir du film pour moi. Le film se termine dans une ambiance… bizarre. En effet, l’action dans les années 1970 se coupe, et après un court écran noir, des images des émeutes de l’été 2017 aux US se succèdent, contrastant avec la fin enjouée de l’histoire principale. Une ambiance de recueillement pesante, voire gênante s’installe. Le lien entre le KKK et l’Amérique suprématiste blanche d’aujourd’hui est maladroitement réalisé, même s’il part de l’intention louable de rappeler que la lutte contre le racisme n’est pas finie et qu’elle fait encore des victimes de nos jours. Le film se conclut d’ailleurs avec un hommage à Heather Heyer, la jeune femme décédée après qu’un manifestant néo-nazi l’a percutée avec sa voiture à Charlottesville en août 2017. Mon humble avis est que nous avions déjà tous compris avant le film que celui-ci se voulait une piqûre de rappel sur ce qui se passe aux US depuis l’élection de Donald Trump, et que c’était enfoncer des portes ouvertes que d’ajouter ces dernières images qui viennent parasiter la pureté du film.

Image des émeutes de Charlotesville en 2017 Crédits: libération.fr

Image des émeutes de Charlotesville en 2017
Crédits: libération.fr

Ainsi, le film s’ouvre et se termine par des images extérieures au tournage lui-même, une façon pour Spike Lee d’illustrer que le combat est loin d’être fini malgré les décennies qui se sont écoulées, les combats entre groupuscules néo-nazis et Black Lives Matter, et sûrement pour lui également une mise en garde sur la politique proposée par Donald Trump.

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Apprenti juriste, tennisman au repos et musicien à la retraite. Amateur de théâtre, cinéma/séries, sport, politique, jeux vidéos... En somme, friand de tout mais spécialiste de rien, j’aime surtout essayer d’associer information et humour, sur des sujets parfois inattendus.

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