hammer-719066_1920

Economie,Politique,Société

Avec le contexte actuel, la loi du Travail est-elle vraiment nécessaire?

2 Mar , 2016  

Présentée comme un outil indispensable au retour à la croissance, la loi El-Khomri est l’un des textes phares de la politique réformiste que mène le gouvernement. Elle a pour but d’apporter plus de « flexibilité » au marché du travail et d’améliorer la productivité des entreprises françaises. En théorie, l’idée devrait être payante puisque cela permettrait, à terme, de réduire le chômage grâce à une augmentation des profits. Cependant, est-ce que ce texte s’attaque aux véritables problèmes actuels ?

Qu’est ce que la loi El-Khomri ?

La loi El-Khomri a été conçue pour résoudre certains des problèmes de compétitivité pointés par la plupart des entrepreneurs français. Elle vise à apporter des modifications à un code du travail « peu compréhensible et trop rigoureux » vis-à-vis des entreprises. En effet, les entreprises n’auraient pas envie de licencier des employés alors qu’elles en auraient besoin. La raison : des procédures trop complexes et des plans sociaux si coûteux qu’il vaudrait mieux conserver ses employés. Les entrepreneurs seraient forcés à choisir la moindre perte. Le texte de loi donnerait aux sociétés la possibilité de licencier suffisamment afin de conserver leurs profits ou d’assainir leur situation financière.

D’après Le Monde, voici le projet de loi dans ses grandes lignes :

  • Le projet de loi prévoirait un assouplissement du temps de travail. Des accords collectifs peuvent être conclus pour l’augmentation des heures travaillées. Les heures de repos pourront être fractionnées.

  • Il sera possible de licencier pour rétablir un équilibre financier ou pour sauvegarder sa compétitivité.

  • Les indemnités des prud’hommes sont plafonnées et segmentées en fonction de l’ancienneté des employés.

  • Des accords offensifs de compétitivité pourront être conclus. Il consisteraient en un aménagement des horaires pour favoriser la productivité et réduire les coûts de production des entreprises

  • Les accords d’entreprises devront être approuvés par des syndicats qui auront remporté au moins 50% des suffrages aux élections professionnelles. Le personnel peut aussi être consulté directement et sa décision déterminera la mise en place de l’accord.

  • Les heures supplémentaires donneront droit à un « repos compensateur » ou seront majorées au minimum de 10%. En cas d’absence d’accord, les huit premières heures seront majorées de 25%, les suivantes de 50%.

  • Enfin, le projet de loi comporte l’annonce de la mise en place du compte personnel d’activité. Il permet aux salariés d’accumuler des points qui leur confèrent certains droits sociaux, notamment en matière de formation.

La loi du Travail est une véritable aubaine pour les entreprises. Si elle est adoptée, les chefs d’entreprise auront une latitude considérable dans leurs prises de décision. L’atmosphère dans le marché du travail pourrait se détendre. L’environnement plus flexible et plus dynamique donnerait aux entreprises plus de confiance pour embaucher et produire plus. A terme le chômage baisserait et la reprise serait au rendez-vous.

Une demande atone.

Cependant, rendre le marché du travail moins rigide et permettre de licencier plus facilement ne règle pas le principal problème auquel est confronté la France et même l’Europe : la stagnation de la demande globale. En effet, le taux d’inflation très bas n’est pas simplement le résultat d’une concurrence féroce qui pousse les entreprises a produire mieux. Non, la stabilité actuelle des prix est due aussi à un effet pervers du manque de croissance.

Lorsque la croissance stagne, comme aujourd’hui, le climat des affaires devient morose. Les entreprises ont plus de mal à prendre des risques et envisagent même de licencier. Les salariés sentent ce risque et commencent à mettre de coté et à contracter leur consommation. Les plans de vacances, l’achat de la voiture ou de la maison, on les reporte à des jours plus heureux. De fait, tous se mettent à attendre que les beaux jours reviennent. Mais il ne reviendront pas puisque les entreprises n’embaucheront pas et les consommateurs se priveront de consommer autant qu’ils veulent. Ainsi, notre manque de confiance prolonge la situation et fait stagner voir baisser la demande globale.

Donner le pouvoir aux entreprises de licencier plus facilement contribue à empirer cette atmosphère « lourde », qui sape la confiance des agents en l’avenir et les fait devenir attentistes. On va se tourner vers une consommation de plus en plus « discount ». La concurrence se jouera sur celui qui peut vendre le moins cher. Les entreprises finiraient par licencier plus ou faire pression pour une loi sur les salaires. Le cycle se reproduirait et l’état de l’économie empirerait jusqu’on ne sait où. On appelle ce phénomène la spirale déflationniste.

Aujourd’hui, nous n’avons pas atteint ce stade mais tous les organismes mondiaux, privés ou publics, le craignent. Les demandes françaises et européennes n’augmentent que faiblement. Ce pourrait être la conséquence du fort chômage, de la modération salariale, de l’austérité des états, de la concurrence impitoyable qui sévit dans dans l’UE. Une chose est sûre : notre consommation dépend de nos perspectives d’avenir, et l’adoption de cette loi peut largement la noircir.

Intensification des inégalités.

Cette loi risque d’amplifier l’écart entre salariés qualifiés et non-qualifiés. En prêtant attention aux termes de licenciement économique, on peut rapidement se rendre compte qu’il menace clairement les employés précaires. Ces salariés effectuent des tâches qui ne sont pas essentielles à la poursuite de la production. C’est donc eux qui seraient touchés en premier par les plans de compétitivité.

Ce serait un coup dur également pour certaines catégories de salariés assez fragiles également comme les jeunes et les personnes âgées. Ces catégories ont énormément souffert du chômage pendant la crise. Le semblant de reprise que nous connaissons a cependant permis une diminution ponctuelle du taux de chômage de leurs catégories. Ce seraient de tous nouveaux embauchés qui risqueraient de perdre leurs emplois. Les indemnités de licenciement seraient échelonnées de façon à ce qu’ils puissent être congédiés à moindre coûts.

La réduction du pouvoir syndical ajoute encore plus de fragilité. Les syndicats restent un moyen de défense solide pour des salariés les plus fragiles, ils sont un lien social entre les employés. Réduire leur pouvoir de négociation pourrait avoir comme conséquence l’accélération de la désyndicalisation. La cohésion sociale des salariés s’effriterait. S’ensuivrait un isolement de salariés les plus fragiles face aux licenciements abusifs et donc une dégradation de leur situation économique.

La hausse des inégalités dans le travail débouche sur celle des inégalités sociales. On aurait des salariés qualifiés protégés par leurs diplômes, leur réseau et des syndicats efficaces. Ils auraient plus de chances de résister à la crise et de maintenir voire améliorer leur niveau de vie. Des salariés non-qualifiés dont la situation dépendrait de celle du marché. Et enfin, des salariés intermédiaires, qualifiés ou peu qualifiés, syndiqués mais divisés, dont la marge de manoeuvre pour défendre leurs intérêts est réduite. Ce sont probablement eux les plus grands perdants de ce changement.

Briser le cercle vicieux.

Les risques encourus par l’adoption de cette loi sont élevés et les chances de réussite sont aléatoires. En effet, les mécanismes sur lesquels se basent l’État semblent déjà compromis : A quoi bon produire plus si personne ne veut acheter plus ? Quel patron voudra embaucher s’il n’a pas de perspectives de croissance ? Si la demande ne suit pas, ces mesures ne feront paradoxalement qu’aggraver la crise.

Ce qui semble pertinent est de chercher comment éviter la réalisation de ce cercle vicieux. Il s’agirait de stimuler la demande, offrir aux individus une « espérance dans l’avenir » pour qu’ils abandonnent leurs anticipations pessimistes. Il s’agirait donc d’augmenter les salaires des employés et surtout de sécuriser l’emploi.

De fait, valoriser les salaires, assurerait aux entreprises des débouchés. Les individus ont plus revenus à dépenser donc ils pourront consommer plus. C’est notamment les revenus les plus faibles qu’il serait utile de stimuler. Les faibles revenus ont une propension à consommer plus élevée, ils mettent moins d’argent de coté. Ceux-ci pourraient sortir du système discount qui les pousse à acheter de moins en moins cher. Ils pourraient se tourner vers d’autres producteurs qui font primer la qualité sur la quantité. Cela reviendrait à rétablir une concurrence plus juste.

Sécuriser l’emploi serait synonyme de stabilité pour le consommateur. C’est d’ailleurs le premier pas (et le plus important) pour la sortie de la précarité. Cette situation est la source de la peur qui nous pousse vers l’austérité. On met de coté pour ne pas tomber dans la pauvreté absolue. Ces privations consomment l’économie à petit feu. Il conviendrait donc de mettre en place des mesures pour soutenir l’emploi comme en Allemagne.

Évidemment, on pourrait rétorquer que les entreprises ne peuvent pas prendre le risque d’augmenter les salaires alors qu’elles ne font pas de profits. Ou que la concurrence mondiale est trop féroce pour sécuriser l’emploi. Il faut savoir que le taux de profit des entreprises françaises s’est rétabli depuis la crise. Celles-ci pourraient alors comprimer leurs profits et se reposer sur l’endettement pour investir. Pour ce qui est de la concurrence mondiale, les entreprises françaises souffrent de l’effet « discount ». La hausse des salaires permettrait au consommateur d’acheter français.

Enfin, il ne faut pas oublier que nous avons l’Europe. L’Union Européenne est un marché géant dans lequel nous sommes à la fois consommateurs et vendeurs de tous les états. Stimuler les revenus, même si nous achetons européen, leur conférait des revenus qui pourraient être consommés en France. Il est évident qu’il faut que nos entreprises soient compétitives pour que ce soit le cas. Mais, pour qu’elles le soient, elles devraient changer de méthode : investir plus, prendre des risques, s’ouvrir au continent. Voilà ce qui nous apporterait la prospérité, plus que n’importe quelle loi.

Notez cet article !
Nombre de vote : 0

Articles similaires :

Pourquoi parle-t-on si peu de l’UPR ? Difficile de comprendre pourquoi l'Union Populaire Républicaine est si absente des débats médiatiques. S'il reste encore à obtenir les 500 parrain...
Pourquoi ne faut-il pas extrapoler sur la bisexualité du tueur de Nice... Cette semaine, l'article de Brain Magazine intitulé « Pourquoi la bisexualité du tueur de Nice est primordiale ? » faisait beaucoup de bruit. L'homme,...
Est-ce que le carnet politique représente le futur du traitement média... Dans un entretien, le président du Carnet Politique, François Destais nous présente son média du web consacré à la politique, et qui, par sa rédac...
Canada : une politique idéale ? Une amie française en Erasmus au Québec m’a annoncé récemment qu’elle réfléchissait sérieusement à rester là-bas vu la situation en France.Et c’es...
Joao
Je m’appelle Joao et je suis chroniqueur chez Juste 1 Question. Je cherche à vous informer sur l’actualité mondiale de façon simple, concise et avec un grain d’humour. Je veux que vous puissiez appréhender chaque info. Pour cela, je compte toujours aller à l’essentiel et vous apporter les faits et mes analyses sans fioritures. Bref, mon but est de vous montrer que vous pouvez comprendre ce qui vous entoure en vous posant juste 1 question.

Poster un Commentaire

Soyez le premier à commenter !

Me notifier quand
avatar

wpDiscuz