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Musique

À quoi ressemble une chanson d’amour lesbienne ?

2 Mar , 2017  

Type musical très apprécié car il fait écho à une expérience partagée par la plupart des êtres humains, les chansons d’amour n’en sont pas moins le lieu d’une lutte de pouvoir où les paroles lesbiennes tentent de se faire une place. Quels sont les enjeux des chansons d’amour lesbiennes ? Contiennent-elles des thématiques très différentes des chansons d’amour straight* ? Elles ont nécessairement un potentiel politique qui les dépasse puisqu’elles revendiquent le droit à l’amour entre femmes, mais à travers cette typologie, on voit que l’amour reste de l’amour.

1) The Field Mice’s “This love is not wrong” : la chanson pop mais militante

Groupe de pop indé britannique, The Field Mice sort cette chanson sur le label Sarah Records en 1989. Bobby Wratten, le chanteur, y raconte comment une relation pourtant “aussi bonne que les autres” (“as good as any other”) est rejetée par la société. Ce n’est que dans la dernière strophe qu’on comprend que c’est parce qu’il lie deux femmes “says one woman to another” (“dit une femme à une autre”) que cet amour est réprouvé.

Cette chanson d’amour parle d’une relation entre deux filles comme d’une relation saine, normale et belle. Ces simples affirmations ont un fort potentiel politique car en quelques phrases et grâce à un rythme entraînant, le chanteur dénonce une hiérarchie entre relations hétérosexuelles et homosexuelles et la remet en question (”It really does anger me, that they disapprove of this love” : ”ça m’énerve vraiment, qu’ils désapprouvent cet amour ”). On considère trop peu souvent la pop comme un vecteur potentiel de messages politiques. Bobby Wratten illustre parfaitement comment un homme peut être allié des lesbiennes et des bisexuelles.

2) Anaïs, “Elle me plaît” : la déclaration d’amour lesbienne romantique

En 2008, la chanteuse française Anaïs sort son premier album. Les singles « Mon cœur mon amour », qui se moque des couples hétérosexuels très niais, et « Le premier amour », qui raconte comment les premières expériences amoureuses sont souvent des cauchemars, sont des succès commerciaux en France. La ballade lesbienne romantique « Elle me plaît » ne connaît en revanche pas le même sort. Elle n’a même pas de vidéoclip et elle demeure largement inconnue du grand public.

Les paroles de cette ode amoureuse décrivent le corps de la femme aimée mais surtout la grande tendresse de la chanteuse à son égard. Anaïs évoque ainsi son désir : “C’est indécent de volupté /C’est troublant d’être ainsi troublée/Je n’ sais à quel sein l’avouer Les deux me semblent si parfaits” et ses sentiments : “J’entends, j’écoute ce qu’elle me dit/J’écoute quand elle se tait aussi”. La chanteuse aime une femme mais ce n’est pas sur cet aspect de sa relation qu’elle s’attarde, et tout amoureux, gay ou non, peut se sentir concerné par son propos.

3) Sexy Sushi, “Sex Appeal” : la chanson qui se réapproprie le désir féminin

Sortie en 2008 sur l’album Marre marre marre du groupe de technopunk français Sexy Sushi, cette chanson commence de manière fracassante avec les deux phrases suivantes : “Le sex appeal de la policière/Me fait mouiller devant derrière”.

La chanteuse Rebeka Warrior joue sur le fantasme habituellement masculin de la policière sexy (“Porte-jarretelles et gros nichons/Soutien-gorge, collant nylon”) qui dominerait un civil sans défense (“Je lui demande ma direction/La policière est super canon” puis “Elle m’attache avec ses menottes/La policière se déculotte”), et le retourne brillamment. En effet, on sort du pur cliché où la policière ne serait qu’un instrument du désir masculin, fantasmée et privée de personnalité propre. Elle n’est pas objet mais actrice de sa propre sexualité (non-hétérosexuelle). La chanson met en scène deux sujets désirants consentants féminins, la chanteuse excitée par son aventure (“Rend mes tétons tout pointés/Je prends mon pied, je prends mon pied”) et la policière, une femme avec une intériorité, qui oublie sa tristesse grâce aux ébats (“Comme c’est bon d’s’envoyer en l’air/La policière n’a plus de soucis”). Rebeka Warrior interprète une chanson drôle, provocante et diablement sexy. Elle prouve que les femmes aussi ont des fantasmes et un désir sexuel potentiellement débordant.

4) Reprise de “Just Like Heaven” (The Cure, 1987) par Katie Melua : quand une femme reprend une chanson d’amour chantée par un homme

Il suffit qu’une femme reprenne une chanson hétérosexuelle composée par un homme pour que les paroles prennent une tout autre dimension. Entendre la douce voix de Katie Melua chanter “I kissed her face and kissed her head/And dreamed of all the different ways I had/To make her glow“ (“j’ai embrassé son visage et sa tête/et rêvé de toutes les façons dont je pouvais la faire rayonner“) rend cette chanson d’amour rock so gay. C’est un subterfuge habile pour trouver une place à l’amour lesbien au sein même des grands classiques straight des chansons d’amour. Et cela montre aussi l’engagement des chanteurs qui refusent de la jouer « no homo » en changeant les pronoms dans les paroles. Ce n’est pas parce que Katie Melua chante à propos d’une femme que sa personne privée est automatiquement lesbienne ou bisexuelle. Il est possible de chanter sans s’investir personnellement dans le contenu de la chanson.

5) Team Dresch, “Don’t Try Suicide” La chanson d’amour lesbienne torturée et underground

Pionnières du queercore, les membres du groupe de punk Team Dresch étaient ouvertement lesbiennes. La chanteuse  raconte comment sa petite-amie l’aide à surmonter un sevrage d’héroïne : “my girlfriend cuddles me, and holds me when I cry“ (“ma copine me câline et me tient quand je pleure“) : c’est à la fois une chanson d’amour et de gratitude envers l’être aimé qui devient un pilier affectif et une raison de vivre, et une témoignage d’addicte qui tente une détox, avec des paroles assez sombres (“she says that I won’t die“ : “elle dit que je ne vais pas mourir“). “She tells me I’m OK/I don’t believe her, but it makes me feel better anyway“. Les membres de Team Dresch sont des triples minorités : femmes, lesbiennes, rockeuses, elles s’adressent à un public restreint et underground.

6) Katy Perry, “I Kissed A Girl” : la chanson straight qui capitalise sur les lesbiennes en fétichisant leur sexualité

Les premières lignes de cette chanson américaine sortie en 2008 sont explicites : “It’s not what/I’m used to/Just wanna try you on” (“je ne suis pas habituée à ça, je veux juste t’essayer [te tester ?]”) : Katy ne revendique pas une sexualité queer mais elle veut vivre une expérience palpitante et sortir des sentiers battus hétéros… Elle évoque ensuite “the taste of her cherry chapstick”. Soit on comprend cela littéralement (“le goût de son baume à lèvres à la cerise”) et alors Perry a une vision archétypale et essentialiste des femmes, sentant bon le fruit et toujours pomponnées. Soit elle prend l’expression au second degré : “clitoris engorgé et rouge parce qu’on l’a trop léché” d’après le Urban Dictionary. Dans ce cas, elle expose très crûment et avec beaucoup de recul sa première expérience homosexuelle, comme si elle cherchait à se donner une image sexy et transgressive au mépris de sa partenaire. Viennent ensuite d’autres images clichées d’une féminité dans laquelle Katy Perry s’inclut ainsi que le reste des femmes de la planète, faut-il croire (qu’elle appelle évidemment “girls” et non “women“, quelque soit leur âge) : “Us girls we are so magical/Soft skin, red lips, so kissable/Hard to resist so touchable”.

Cette chanson n’est pas transgressive ni progressiste puisque la chanteuse insiste sur le caractère immoral de son action (“it felt so wrong“ : “je sentais que c’était mal“). Elle ne défend pas un droit des lesbiennes et des bisexuelles à aimer des femmes mais juste un droit au plaisir purement consommateur et instrumentalisant : “Don’t mean I’m in love tonight/I kissed a girl and I liked it“. Bref, c’est peut-être la première chanson à laquelle vous avez pensé en lisant le titre de l’article, mais pour de mauvaises raisons.

——

A travers cette typologie, on voit qu’il n’y pas un ou deux types de chansons d’amour lesbiennes mais une infinité. La différence entre chansons d’amour straight et lesbiennes n’est pas de nature mais de degré, avec des difficultés plus grandes pour les lesbiennes à être publicisées, voire à devenir mainstream, et à dévoiler sentiments et sexualité sans être objectifiées par les auditeurs.

L’acceptation ou le rejet de ces chansons se fait principalement sur la base de la langue. Il suffit de ne pas comprendre les paroles de ces chansons pour se focaliser sur la musique et leur rendre justice. Et c’est JJ Goldmann qui le dit : « quand la musique est bonne… »

* straight = hétérosexuel

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Julia Benarrous
hello ! Julia, apprentie journaliste, j'aime les interviews, l'art contemporain et les débats de société houleux.

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